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“Un retrait pourrait signer l’émergence d’une situation très critique pour des dizaines de milliers de personnes”

“Un retrait pourrait signer l’émergence d’une situation très critique pour des dizaines de milliers de personnes”

La tragédie qui a affecté l’organisation ACTED résonne encore dans nos esprits et celle-ci est d’autant plus douloureuse qu’elle nous rappelle que le personnel humanitaire est aujourd’hui exposé à de plus en plus de menaces, et ce malgré le strict respect des principes de neutralité, d’impartialité et d’indépendance. Ces drames successifs sont également source d’interrogations, en particulier sur la gestion des risques et ce qui pousse les travailleurs humanitaires à poursuivre leur engagement malgré les dangers.

Pour mieux comprendre les enjeux sécuritaires auxquels sont confrontées les organisations humanitaires, Carnet de Bord – HUMANITAIRE a rencontré Pierre MICHELETTI, le Président d’ACTION CONTRE LA FAIM France. Cet expert de la sécurité dans les contextes humanitaires partage à cette occasion son analyse sur l’augmentation des violences perpétrées à l’encontre des humanitaires, tout en détaillant les stratégies qu’ACTION CONTRE LA FAIM met en oeuvre pour réduire leur exposition aux menaces.


ACTION CONTRE LA FAIM lutte depuis 1979 contre la faim dans le monde. Sa mission est de sauver des vies en éliminant la faim par la prévention, la détection et le traitement de la sous-nutrition, en particulier pendant et après les situations d’urgence liées aux conflits et aux catastrophes naturelles.


Carnet de Bord – HUMANITAIRE : La tragédie qui a touché ACTED au Niger et qui nous affecte tous aujourd’hui vient nous rappeler que le statut d’humanitaire n’est pas ou n’est plus suffisant pour garantir la sécurité des équipes dans certains contextes. Vous-même, au regard de votre expérience et de votre expertise à ce sujet, avez-vous observé une dégradation des conditions de travail du personnel humanitaire ces dernières années ? Et plus globalement, quelle est votre analyse à ce sujet ?

Pierre MICHELETTI, Président d’ACTION CONTRE LA FAIM France : Ce qui est arrivé à l’équipe ACTED est le dernier exemple de drames qui peuvent concerner les missions humanitaires mais qui sont somme toute assez rares. Néanmoins, même si les attaques restent statistiquement rares, elles n’en dénotent pas moins un mouvement de fond qui doit être pris en considération par les organisations humanitaires puisqu’il expose peu à peu celles-ci au risque de paralysie. 

Chaque année, c’est une petite poignée de pays qui concentrent les risques. En 2018 par exemple, c’était le Yémen, l’Afghanistan, le Soudan du Sud, la Centrafrique, la République Démocratique du Congo qui incarnaient le top 5 des pays à risques et tiraient les statistiques annuelles. Cette liste évolue chaque année et il y a gros à parier que pour l’année 2020 nous verrons apparaitre la zone sahélienne ainsi que le Nigéria où ACTION CONTRE LA FAIM a dû gérer une situation dramatique et le Niger avec l’expérience d’ACTED.

CdB – H : Continuons à rebondir sur le drame qui a touché ACTED et plus particulièrement sur la nationalité des victimes, puisque la majorité d’entre elles étaient des employés internationaux. À ce propos, pourriez-vous nous expliquer si les employés internationaux d’ACTION CONTRE LA FAIM reçoivent une préparation ou une formation sur la gestion des risques sécuritaires avant d’être déployés sur le lieu de leur mission ? Si oui, en quoi cela consiste-il ?

Pierre MICHELETTI : Absolument, les employés internationaux suivent une formation de plusieurs jours avant leur départ, comme toute personne qui part sur des terrains considérés comme à risques, que ce soit des salariés du siège, des membres du conseil d’administration, des journalistes ou des personnalités qui pourraient être amenés à se rendre sur un des programmes d’ACTION CONTRE LA FAIM.

Ce sont des stages de deux ou trois jours en résidentiel qui comportent à la fois des informations générales sur l’insécurité, ses mécanismes mais aussi des aspects très pratico-pratiques sur comment se comporter pendant une tentative de kidnapping, comment se comporter quand on est face à une tentative de car-jacking ou de bombardement etc… Il s’agit à la fois d’un cadre général et des mises en situation aussi réalistes que possible. Ces efforts pré-départs sont complétés par des briefings lorsque les expatriés arrivent sur leur lieu de mission.

CdB – H : Néanmoins, comme vous les savez, les statistiques relatives aux attaques commises à l’encontre du personnel humanitaire démontrent que ce sont essentiellement des employés nationaux, à hauteur de 90%, qui en sont les victimes. À ce titre, vos employés nationaux reçoivent-il une formation relative à la gestion de la sécurité ? Et quelles sont les stratégies mises en œuvre par ACTION CONTRE LA FAIM pour garantir la sécurité de ses employés nationaux ?

Pierre MICHELETTI : Vous avez raison de dire que les statistiques montrent que les employés nationaux sont plus exposés. Ils le sont aryhtmétiquement parce qu’ils sont les plus nombreux sur le terrain. Pour faire référence à des chiffres que j’ai en tête de l’année 2018, il y a eu environ 131 décès de membres d’organisations humanitaires et sur ces 131 décès, trois sont des expatriés et 128 étaient des nationaux. Ces chiffres témoignent du fait qu’il y a en général – et c’est le cas dans les programmes ACF – une plus forte proportion d’employés nationaux que d’expatriés.

Les différents mécanismes activés par ACTION CONTRE LA FAIM sur le terrain pour prendre en compte les risques s’appliquent à tout le monde.

“Le personnel national et expatriés doivent obéir aux mêmes règles de sécurité, aux mêmes checks radio avant tout déplacement, etc… De ce point de vue-là, tout le monde est traité à la même enseigne.”

PIERRE MICHELETTI, PRÉSIDENT D’ACTION CONTRE LA FAIM FRANCE

En général, sur les terrains à risque, c’est un référent sécurité qui est chargé d’encadrer au jour le jour les différentes dispositions sécuritaires, qu’il s’agisse de mesures préventives ou des briefings des différentes équipes.

CdB – H : Dans des zones à hauts risques où ACTION CONTRE LA FAIM est présente, comme en Afghanistan, en République Centrafricaine ou au Yémen, avez-vous des exemples concrets des mesures destinées à préserver la sécurité de l’ensemble de vos employés (nationaux et internationaux) et qui permettent de garantir, par extension, la continuité de vos activités ?

Pierre MICHELETTI : Il existe tout d’abord des mesures de prévention passives, comme la sécurisation des compounds où vivent les équipes, la sécurisation des bureaux, le recours à des véhicules qui n’emploieront pas les mêmes déplacements chaque jour, le recours à des chauffeurs de manière systématiques s’il existe des risques particuliers lorsqu’un expatrié est au volant d’un véhicule, etc… 

Les mesures plus actives essaient quant à elle de viser à établir des liens avec les différentes parties lorsqu’il y a un conflit au sein d’un pays, pour à la fois essayer d’expliquer à ces différents belligérants ce que fait ACTION CONTRE LA FAIM, quels sont les objectifs opérationnels, essayer de rappeler les grands principes qui régissent l’intervention des équipes (neutralité, impartialité, indépendance) de façon à expliquer les postures de l’association et rappeler aux belligérants le positionnement de non-alignée de l’association dans un conflit.

Autrement dit, il s’agit de dire ce que nous sommes, ce que nous faisons etc., mais aussi vérifier que notre projet et nos actions sont acceptés par les différentes parties qui s’affrontent. Ce n’est pas toujours évident puisque discuter avec les différents groupes qui s’affrontent comme au Yémen ou en Syrie signifie de pouvoir les contacter, de pouvoir négocier, de pouvoir avoir la certitude que les personnes avec qui on a négocié à un instant T sont les détenteurs effectifs du pouvoir et de la décision.

CdB – H : Et d’ailleurs, dans ce type de contexte dit à hauts risques, comme c’est le cas également dans la bande sahélienne, quelle(s) stratégie(s) ACTION CONTRE LA FAIM adopte-elle pour ne pas apparaître aux yeux de certains groupes armés comme une branche civile de l’armée française, elle-même engagée dans cette zone au travers de l’opération Barkhane ?

Pierre MICHELETTI : Parmi les stratégies possibles, l’une d’entre elles consiste à privilégier la présence d’une organisation sœur. Beaucoup d’ONG internationales font cela, lorsqu’elles ont des sections internationales, à l’image d’ACTION CONTRE LA FAIM avec ses sections en Espagne et aux États-Unis.

“Au Mali par exemple, c’est Action Contre la Faim-Espagne qui est présente pour symboliquement éviter que certains belligérants puissent imaginer qu’à côté de l’armée française une ONG de la même nationalité pourrait jouer la même partition dans le jeu des relations internationales.”

PIERRE MICHELETTI, PRÉSIDENT D’ACTION CONTRE LA FAIM FRANCE

Cela passe aussi par une communication en essayant de rencontrer les différents groupes qui s’affrontent, essayer de leur expliquer qui nous sommes, les principes que nous cherchons à respecter. Et de le faire aussi par voie de presse.

Pour reprendre l’exemple d’ACTED et le drame du Niger, cela a amené ACTION CONTRE LA FAIM à prendre la parole dans la presse nationale française, avec d’autres grandes ONGs internationales, pour rappeler qu’en aucun cas les ONG françaises dans la zone peuvent être assimilées à une déclinaison humanitaire de l’opération Barkhane. Ce discours constant de clarification est très important pour les ONG.

CdB – H : Et vous-même M. MICHELETTI, avez-vous déjà été confronté, durant votre carrière, à une situation dans laquelle les risques sécuritaires étaient tels, que la présence de votre organisation était remise en cause ? Autrement dit, une situation dans laquelle la sécurité de vos équipes était insuffisante au point d’envisager une suspension ou un retrait des activités ?

Pierre MICHELETTI : Oui, ça m’est arrivé en République Démocratique du Congo, dans les camps rwandais du Kivu. À cette époque j’étais un des responsables de MÉDECINS DU MONDE et l’insécurité dans ces camps de réfugiés rwandais et la manipulation par les milices pro-hutu étaient telles que nous avons été amenés à nous retirer. Ça a aussi été le cas en Afghanistan au gré des différentes convulsions politiques qu’a connu ce pays après le départ des soviétiques en 1989 puis durant toute la période des seigneurs de la guerre qui a suivi de 1989 jusqu’en 1996 lorsque les talibans sont arrivés au pouvoir. 

ACTION CONTRE LA FAIM a également été amenée à suspendre régulièrement ses programmes au Yémen au gré de l’évolution de la violence ou au Nigéria après le premier kidnapping de l’été 2019. ACTION CONTRE LA FAIM a aussi connu un drame particulier avec l’assassinat de toute une équipe au Sri Lanka en 2006. L’assassinat multiple de Muttur a amené l’association à se retirer définitivement du Sri Lanka et à déclencher une procédure juridique internationale pour essayer de faire la lumière sur les auteurs de ce meurtre collectif. 

CdB – H : Et en tant qu’expert de la sécurité dans les contextes humanitaires, êtes-vous d’accord avec cette affirmation disponible dans un manuel d’OCHA et selon laquelle « plus le programme humanitaire s’avère essentiel pour la survie et le bien-être des personnes, plus le risque accepté sera grand » ?

Pierre MICHELETTI : C’est vrai, c’est réaliste de le dire comme ça. C’est exactement ce qu’il se passe pour ACTION CONTRE LA FAIM au Nigéria où l’association est en permanence dans une quête d’équilibre entre d’une part des préoccupations éthiques relatives à la sécurité des équipes et qui nous poussent à la prudence voire au retrait temporaire et d’autre part, le poids de l’énorme projet mis en oeuvre par l’organisation et qui porte secours à des dizaines de milliers de personnes dans le Borno. Cet équilibre constant nous amène en permanence à peser les conséquences d’un retrait qui pourrait signer l’émergence d’une situation très critique pour des dizaines de milliers de personnes, avec un danger immédiat pour leur sécurité alimentaire et leur survie.

CdB – H : Malgré l’augmentation des risques, la dégradation de la sécurité et la diminution de l’espace humanitaire, qu’est-ce qui motive, selon vous, les travailleurs humanitaires internationaux à poursuivre leur engagement mission après mission ?

Pierre MICHELETTI : Pour les nationaux, il y a certainement dans la plupart des cas une volonté d’aider, une volonté de solidarité nationale. Il y a aussi des réalités économiques qui font qu’être employé par ACTION CONTRE LA FAIM ou une autre grande ONG internationale constitue en général une opportunité plutôt bien rémunérée dans le contexte des pays où l’on intervient, sans que cela n’enlève quoi que ce soit à l’esprit de solidarité que peuvent avoir les personnels locaux.

Pour les personnels internationaux, c’est un petit peu pareil. Je pense que c’est à la fois une envie de partage, une envie d’aider les populations dans le besoin, une forme d’engagement et parfois de militantisme. Et puis pour d’autres cela peut-être l’attrait d’un métier passionnant où l’on fait des rencontres, où l’on voyage, où l’on a de fortes responsabilités dans des contextes très différents.

Dans les deux cas, je crois qu’il y a un dénominateur commun à savoir celui de vouloir aider, nuancé par des considérations tout à fait humaines d’emploi, de passion pour un métier, de passion pour les découvertes.


Carnet de Bord – HUMANITAIRE tient très sincèrement à remercier Pierre MICHELETTI et Mathieu FORTOUL d’ACTION CONTRE LA FAIM pour non seulement avoir accepté de répondre à ces questions, mais également pour la précision et les détails de ces réponses.

Pour en savoir plus sur les activités d’ACTION CONTRE LA FAIMcliquez ici ⬅️.

Note : Ce billet est une retranscription écrite d’une interview enregistrée le 27 octobre 2020.

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