Les 5 plus grandes crises humanitaires en 2019.

L’année 2019 commence avec un triste constat. Celui de besoins humanitaires toujours plus importants et d’un nombre de personnes en situation de vulnérabilité extrême encore plus élevé que les années précédentes. Et ce n’est pas le nouveau budget tout juste adopté par le département dédié à l’aide humanitaire de l’Union Européenne (ECHO) qui démentira cette affirmation. Avec un montant record de 1,6 milliards d’euros pour 2019, cela démontre que les besoins et les enjeux humanitaires dans le monde ne cessent d’augmenter année après année.

Mais sur la vingtaine de crises humanitaires majeures qu’il est actuellement possible de recenser dans le monde, lesquelles sont les plus urgentes, les plus critiques ? Découvrons ensemble quelles sont les cinq plus importantes, ce qui caractérise ces crises et quels projets sont mis en œuvre par les organisations humanitaires sur place.

Qu’est-ce que l’humanitaire ?

« Urgence », « développement », « assistance », « crise », « ONG »… Le lexique qui se rattache au monde humanitaire est riche, complexe, et cela suscite de nombreuses confusions, surtout à l’égard du public. Et pour cause, l’humanitaire est bel et bien un univers technique et exigeant, qui répond à des principes fondamentaux, non-seulement en raison des contextes d’intervention, mais aussi du fait de l’obligation de transparence et de redevabilité envers les donateurs, le public et surtout les personnes bénéficiant de cette assistance.

Alors l’humanitaire, qu’est-ce que c’est concrètement ? À vrai dire c’est beaucoup de choses… Il s’agit à la fois d’un contexte, de principes, d’une multitude d’acteurs, et pour commencer, une histoire.

Le cercle vicieux de la faim (1) : Un vecteur d’instabilités sociopolitiques.

Alors qu’il y a un siècle les morts de la guerre se trouvaient principalement sur le front – la Première Guerre Mondiale, qui s’est achevée il y a cent ans cette année a par exemple été plus meurtrière pour les soldats que pour les civils – aujourd’hui ce sont les populations civiles qui sont les principales victimes des conflits armés modernes. Toutefois, contrairement à ce que l’on serait communément tenté de penser, ce ne sont pas les moyens utilisés pour mener la guerre qui provoquent le plus grand nombre en pertes de vies humaines durant un conflit armé.

« L’alimentation, son accès et son contrôle peuvent constituer un enjeu de taille voire un objectif militaire, une arme de guerre. »

Comme l’indique Jean Ziegler, « durant les conflits armés, la faim et la malnutrition font beaucoup plus de morts que les fusils et les bombes (1)», non seulement en raison des proportions dans lesquelles la guerre perturbe le mode de vie des populations civiles (déplacements, interruption de la production agricole, perte des moyens d’existence…) mais aussi à cause de l’importance que revêt la question de l’alimentation elle-même par les belligérants. L’alimentation, son accès et son contrôle peuvent en effet constituer un enjeu de taille (Lire L’alimentation, un enjeu stratégique en période de conflit armé) voire un objectif bel et bien militaire et devenir consécutivement une arme de guerre. Cette affirmation est d’ailleurs reprise dans la toute dernière campagne d’Action Contre la Faim, #StopHungerCrime.

Ce raisonnement selon lequel l’insécurité alimentaire est provoquée par les conflits armés peut également être repris à l’envers. En effet, et ce très tôt dans l’Histoire humaine, la sécurité alimentaire a été envisagée comme une variable inhérente qu’il convient de maitriser à son avantage pour éviter l’apparition de troubles susceptibles de menacer la stabilité de l’État. Dans sa satire, le poète Juvénal associait « du pain et des jeux (2)» afin de souligner que la docilité et la bienveillance du peuple romain à l’égard des institutions reposait en grande partie sur sa capacité à accéder à des denrées alimentaires. L’absence de sécurité alimentaire ou son instabilité – il est donc question d’insécurité alimentaire – peut effectivement devenir un élément capable de faire basculer très rapidement l’équilibre et la pérennité d’un pouvoir.

« 821 millions de personnes demeurent toujours concernées par l’insécurité alimentaire »

À l’heure actuelle, malgré une hausse quasi-continue de la production céréalière dans le monde – 2017 ayant été une année record, le constat demeure pessimiste et suscite même des inquiétudes croissantes. En effet, 821 millions de personnes demeurent toujours concernées par l’insécurité alimentaire (3), un chiffre qui, année après année, ne varie que très peu. Pis, le monde a connu à plusieurs reprises durant cette dernière décennie des évènements qualifiés d’émeutes de la faim, certains allant même jusqu’à invoquer le vocable de « crise alimentaire ».

Le lien qui existe entre insécurité alimentaire et instabilité sociopolitique est dès lors on ne peut plus clair, à l’image des émeutes qui se sont tenues à différentes endroits de la planète en 2008 ou encore des Printemps arabes de 2011. Si pour certains toutefois le doute demeure, l’analyse typologique des situations d’instabilité réalisée par le Programme Alimentaire Mondial (4) mise en parallèle avec les troubles ayant secoué ces dernières années une région ou un État permet de soutenir cette affirmation.

Ainsi selon cette typologie, l’insécurité alimentaire peut être à l’origine de quatre catégories de troubles :

  • Émeutes et manifestations : À l’image des émeutes dite de « la faim » ayant eu lieu en 2007-2008 dans 48 États suite à la hausse soudaine du prix des denrées alimentaires de base, ce type d’évènement est le plus caractéristique – sinon le plus classique. Ces troubles sont généralement maitrisés au travers de l’instauration de mesures telle que la subvention des produits alimentaires de base, si le pays dispose des capacités financières suffisantes pour les établir. Le dernier exemple en date est celui du Soudan, qui suite à une série de protestations liées à l’augmentation du prix du pain, s’est résolu à augmenter de 40% le montant de ses subventions de la farine de blé (5).
  • Violences communautaires : Celles-ci peuvent avoir pour origine la compétition pour l’accès aux ressources en eau et à la terre. Ces violences qui peuvent parfois être très meurtrières émergent très régulièrement entre groupes pastoralistes – à la recherche d’espace pour nourrir leur bétail – et les agriculteurs qui veillent à la protection de leurs cultures. En 2017, les rivalités pour le contrôle de l’accès à l’eau dans un contexte de sécheresse dans le nord du Kenya ont provoqué des affrontements aboutissant au décès de plusieurs dizaines de personnes (6).
« La remise en question de l’accès à l’alimentation a été à l’origine de révolutions armées, comme les Printemps arabes de 2011. »
  • Les révolutions: « Du pain et la liberté » s’écriaient les émeutiers lors de la Révolution française en 1789. La succession d’années caractérisées par de mauvaises récoltes à répétition, l’augmentation des prix et les pénuries alimentaires ont en effet poussé le peuple à prendre les armes. De la même manière, la remise en question de l’accès à l’alimentation a été à l’origine d’autres révolutions armées, comme en Europe centrale en 1849, en Russie en 1905 et 1917 ainsi que pour les Printemps arabes de 2011.
  • Les guerres civiles: Aujourd’hui plus qu’auparavant, et probablement davantage à l’avenir, les évènements climatiques extrêmes tels que les sécheresses ou les pluies excessives sont de nature à cristalliser le risque de guerre civile, en particulier dans les États déjà affectés par l’insécurité alimentaire (7). À titre d’exemple, la rébellion Touareg menée au Mali a été en partie due à la sécheresse et l’absence d’assistance de la part du Gouvernement malien.
« L’insécurité alimentaire est un catalyseur des espérances déçues et des frustrations cristallisées par les populations les plus vulnérables. »

Au-delà de la survenance de ces évènements qui trouvent au moins une partie de leurs sources avec la question de l’accès aux denrées alimentées, il demeure néanmoins important de préciser que ces troubles s’inscrivent généralement dans un terreau fertile à la survenance de tels évènements déstabilisateurs. L’insécurité alimentaire ne serait alors qu’un catalyseur des espérances déçues et des frustrations cristallisées par les populations les plus vulnérables. Parmi les vecteurs de frustration propices à s’associer à l’insécurité alimentaire, il est possible de citer :

  • Le taux de chômage des groupes de populations âgés de 15 à 24 ans, et notamment le cas des jeunes diplômés. À l’image du printemps tunisien, le taux de chômage est de nature à influencer le risque de troubles.
  • Les crises économiques, comme cela peut être observé au Venezuela. Dans cet État qui a connu une chute drastique des cours du pétrole et faisant l’objet de sanctions internationales, les pénuries des produits alimentaires de base sont quotidiennes et constituent tout autant de risques de survenance de manifestations accompagnées de pillages (8).
  • La faiblesse des infrastructures et des mécanismes institutionnels de certains États est également de nature à provoquer des crises sociopolitiques liées à la question de la sécurité alimentaire. La mauvaise qualité du système de transport des marchandises, le manque d’infrastructures de stockage pour les denrées alimentaires ou l’absence de politiques publiques (subventions, distributions…) visant à atténuer les chocs sont autant d’éléments susceptibles de provoquer des troubles similaires à ceux de 2008.

Le cercle vicieux de la faim (2) : Un instrument de contrôle.

Les Printemps arabes de 2011, les émeutes de la faim en 2008 ou encore la Révolution française de 1789 sont autant d’évènements déclenchés par l’insécurité alimentaire qui touchaient les populations civiles. Il s’agit d’évènements caractéristiques qui démontrent que les crises alimentaires constituent un vecteur réel d’instabilités sociopolitiques (Lire Le cercle vicieux de la faim (1) : Un vecteur d’instabilités sociopolitiques).

« Il existe de nombreux cas de crises alimentaires volontairement issues du fait de l’Homme »

Toutefois, certaines crises alimentaires ne seraient-elles pas, dans certains cas, un fait délibéré visant à exercer un contrôle sur une population ciblée, voire un État ? La réponse est évidemment positive, puisqu’il existe de nombreux cas de crises alimentaires volontairement issues du fait de l’Homme, dans le but, pour la majorité d’entre elles, que puisse s’exercer une relation de contrôle à l’encontre d’un groupe de civils ou de l’ensemble de la population d’un État.

Ces crises alimentaires à des fins de contrôle sont généralement le fruit de manœuvres militaires. Classées en quatre catégories différentes, ces manœuvres militaires ne sont pas nécessairement mises en œuvre dans un contexte de conflit armé :

  • Les sièges militaires : Cette pratique a pour stratégie d’affaiblir une position ennemie – par exemple une ville sous son contrôle – en limitant au maximum les possibilités d’échange avec l’extérieur. À ce titre, il peut s’agir par exemple de mettre fin au circuit de ravitaillement de la ville afin de contraindre l’adversaire à une situation d’insécurité alimentaire dont la seule issue serait l’abdication, quitte à faire fi des troubles qui peuvent découler d’une telle stratégie (malnutrition, décès des personnes les plus vulnérables…).

L’Histoire contemporaine compte plusieurs exemples dramatiques. Le siège de Sarajevo (Bosnie-Herzégovine) de 1992 mené par les forces serbes a, pendant près de quatre ans, empêché tout ravitaillement en nourriture et médicaments et ira jusqu’à provoquer la mort de plusieurs milliers de civils (1). Plus récemment, le conflit syrien a eu son lot de sièges militaires, notamment à Madaya (Syrie), lequel a été mis en œuvre par l’armée loyaliste syrienne en n’autorisant que très sporadiquement l’aide humanitaire à destination de la population assiégée (2).

« Les décisions du Conseil de Sécurité peuvent avoir un impact catastrophique à l’encontre de la population sans pour autant parvenir à contraindre l’État et ses dirigeants visés »
  • Les embargos : Reprenant l’idée de limiter au maximum les échanges d’une zone donnée avec l’extérieur, les embargos se démarquent des sièges militaires puisqu’il s’agit de sanctions qui n’impliquent pas le recours à la force armée. Visant à isoler un État ou des individus à la tête de celui-ci au plan économique ou politique par exemple, ces mesures peuvent être adoptées par le Conseil de Sécurité des Nations Unies en conformité avec le Chapitre VII de la Charte des Nations Unies (3). Mal calibrées toutefois, ces mesures de maintien de la paix dont le but est de faire appliquer les décisions du Conseil de Sécurité peuvent avoir un impact catastrophique à l’encontre de la population sans pour autant parvenir à contraindre l’État et ses dirigeants visés.

Le cas des sanctions appliquées à l’Irak de Saddam Hussein après la seconde guerre du Golfe est caractéristique des conséquences que peuvent avoir de telles mesures. Jumelées au programme « Pétrole contre nourriture », l’embargo économique n’a en effet eu aucun pouvoir de contrainte sur le gouvernement autoritaire en place. Au contraire, l’embargo a contribué à rendre le coût des denrées alimentaires bien trop élevé pour une majeure partie de la population (4) avec des conséquences telles que la hausse de l’insécurité alimentaire.

  • Appropriation et destruction : Un autre aspect des manœuvres militaires concerne les actes de pillage et d’appropriation des moyens d’existence par les groupes armés. Bien qu’interdits par le droit international humanitaire (5) dont le contenu est reconnu par l’ensemble des États, ces dispositions sont dans la pratique souvent considérées par les groupements militaires comme de simples déclarations d’intention, dont l’applicabilité reste douteuse.

Le cas de la seconde guerre civile soudanaise (6) est à ce propos représentatif, en ce que la crise alimentaire ayant touché le Soudan de 1983 jusqu’à la mise en place de l’opération humanitaire « Lifeline » en 1989 n’est pas seulement due à la survenance de la guerre, mais essentiellement à des pratiques auxquelles se sont livrés tous les groupes armés en présence. Parmi toutes les pratiques à visée d’appropriation ou de destruction par les groupes armés soudanais, il est possible de citer la commission de pillages, la mise en œuvre de la technique de la terre brulée, la spoliation du bétail (7), ou encore la destruction des arbres et de toute végétation de taille moyenne afin de créer des zones de tir dégagées en cas d’avancée des troupes ennemies du SPLA pour que puisse être évitée toute tentative de siège (8).

  • L’instrumentalisation de l’aide humanitaire : L’aide humanitaire peut également faire l’objet d’une véritable instrumentalisation, dont la finalité est le contrôle de toute ou partie d’un groupe de personnes au sein de la population. Il convient en l’espèce de nommer les pratiques du régime marxiste du Derg en Éthiopie lors de la famine de 1983-1984. En effet, ce dernier n’a pas hésité à instrumentaliser l’aide humanitaire internationale, afin d’une part de la détourner au profit de l’armée, mais également à des fins de déplacements forcés des populations (9), en parfaite illégalité avec le droit international humanitaire (10).

D’autres États africains, marqué par l’autoritarisme et/ou les conflits armés se sont également illustrés en matière d’instrumentalisation de l’aide humanitaire, tels que la Somalie, le Libéria ou le Soudan du Sud. Accaparée par les chefs de guerre afin d’asseoir leur pouvoir à l’échelle communautaire, les organisations humanitaires risquent pour leur part des représailles voire l’expulsion si elles refusent de se soumettre à ces exigences (11).

Ces manœuvres militaires sont la caractérisation même de la faim utilisée comme arme de guerre. La dernière campagne d’Action Contre la Faim, #StopHungerCrime, tente d’ailleurs d’alerter l’opinion publique en pointant directement du doigt cette pratique.

Les crises alimentaires – ou de la crainte de leur survenance – vues comme un instrument de contrôle peuvent également être analysées sous l’angle de la théorie dite de l’élargissement de l’espace vital des États. Cette idée a notamment été théorisée par l’Allemagne du IIIème Reich sous le vocable de Lebensraum, selon laquelle la volonté expansionniste du régime était justifiée par des motifs de survie du peuple allemand, notamment en termes de sécurité alimentaire (12). Avec toutes les précautions d’usage qu’il convient de prendre, il serait dès lors possible d’envisager un parallèle avec les volontés expansionnistes de l’actuelle Russie, en particulier depuis son soutien armé aux séparatistes de la région Est de l’Ukraine, considérée comme le panier à grain de l’Europe.

Dans une autre mesure, il conviendrait également de s’interroger si les accaparements de terre tels qu’observés durant la dernière décennie ne seraient pas susceptibles de constituer une forme de contrôle par un État (dit accapareur, tels que la Chine ou les Pays du Golfe) envers un autre État (accaparé), exposant ce dernier à un risque de crise alimentaire en cas de survenance d’un choc (économique, climatique) source d’éventuelles instabilités sociopolitiques. Il est intéressant de noter que ce mouvement d’expansion est justifié par les intéressés comme étant le gage de la sécurité alimentaire et donc de la stabilité sociopolitique au sein de leur territoire, mais que celui-ci se fait au détriment des États faisant l’objet de telles pratiques (qu’ils soient conscients ou non de l’impact que de tels choix peuvent avoir à plus long terme). L’exemple le plus caractéristique d’accaparement de terre aboutissant à une véritable résurgence d’instabilité reste sans conteste la tentative de vente de plus d’un million d’hectares de terres arables par le gouvernement malgache à la société sud-coréenne Daewoo en 2008. La vague de protestations qui s’étendit dans tout le pays ira jusqu’à provoquer l’annulation de cet accord et l’abandon du pouvoir par le Président Ravalomanana.

« Des régimes n’hésitent pas à favoriser leur armée en matière d’accès aux denrées alimentaires, même en période d’insécurité alimentaire généralisée »

User de la vulnérabilité alimentaire de la population peut également être une manière pour certains gouvernements de s’assurer de la continuité de leur pouvoir. En d’autres mots, certains dirigeants sont en effet tentés de manier l’arme alimentaire de manière à garantir la docilité du peuple. Ces manœuvres peuvent prendre diverses formes.

Dans certains États d’Afrique tout d’abord, des régimes n’hésitent pas à favoriser leur armée en matière d’accès aux denrées alimentaires, même en période d’insécurité alimentaire généralisée. De cette manière, les gouvernants se prémunissent – à tout le moins sont amenés à le croire – que garantir la sécurité alimentaire de leur armée permet d’assurer la pérennité de leur pouvoir contre toute tentative de renversement armé. Après tout, Napoléon n’avait-il pas affirmé qu’une « armée marche à son estomac » ? Inversement, il n’est pas rare d’observer dans ces États des militaires s’en prendre à la population civile et à leurs moyens d’existence lorsque ceux-ci voient leur salaire retardé.

Toujours en Afrique, au Zimbabwe précisément, le régime de Robert Mugabe est allé jusqu’à punir et priver d’aide alimentaire tout groupe de personnes considéré comme étant en opposition avec le parti au pouvoir, le ZANU-PF. Cela a été le cas pour les régions votant majoritairement pour le parti d’opposition (13).

« La Corée du Nord s’est déjà servi de la famine en conditionnant l’entrée d’organisations d’aide humanitaire contre l’allègement de sanctions »

En Corée du Nord, il n’est pas inutile de citer que le régime s’est déjà servi de la famine en conditionnant l’entrée d’organisations d’aide humanitaire contre l’allègement des sanctions à son égard (14). Autre exemple, lors de la campagne électorale de 1998 en Indonésie, le parti au pouvoir (Golkar Party) n’a pas hésité à recourir à des pratiques dites de « food politicking », c’est-à-dire effectuer des dons de nourriture dans le but d’obtenir des voix (15). De la même manière en Égypte, le parti Al-Nour est également soupçonné d’avoir eu recours à de telles pratiques au travers de la distribution de « colis d’assistance » en amont des élections (16).

Enfin, impossible de ne pas également pointer du doigt l’usage de rhétoriques populistes mobilisatrices en lien avec la sécurité alimentaire de l’ensemble de la population, comme cela a été plusieurs fois le cas dans des États tels que le Sénégal. Alors que le monde rural est souvent désigné par l’élite politico-urbaine comme étant un frein à l’avancement, celle-ci n’hésite pas en période de troubles économiques ou à l’approche d’échéances électorales à flatter les paysans ou invoquer de grands plans de réforme. Il est possible de se souvenir de la « Grande offensive agricole pour la nourriture et l’abondance » (GOANA) lancée en grande pompe par le président sénégalais Abdoulaye Wade en avril 2008…dans le but, sans le moindre doute, de désamorcer au maximum toute manifestation violente contre la hausse des prix alimentaires. Dans le même temps, des pays comme le Cameroun, l’Égypte et le Burkina Faso étaient secoués par des mouvements de protestation (17).

Scandale Oxfam : Une catastrophe majeure pour le secteur humanitaire.

C’est le sujet du moment, discuté par moult travailleurs humanitaires et maintenant repris et partagé par la presse et le public. La semaine dernière, le journal britannique The Times a publié un article indiquant que plusieurs de ses employés internationaux – dont un chef de mission – avaient eu recours à des prostituées à Haïti en 2011, pays à l’époque durement frappé par un séisme d’une ampleur catastrophique. L’enjeu et les conséquences de cette affaire sont d’autant plus importants, que cela pourrait accentuer encore plus profondément la crise de confiance accordée par le public aux organisations humanitaires.

Plus qu’un scandale, une honte pour Oxfam et toute la profession humanitaire.

De prime abord, beaucoup seraient tentés d’affirmer que seules les personnes concernées par ces accusations – et plus généralement Oxfam – devront assumer les conséquences de ce scandale. C’est faux. Ces allégations constituent non-seulement une honte abjecte pour l’organisation britannique, mais c’est également un voile de honte qui s’abat sur l’ensemble du milieu humanitaire à mesure que cette affaire prend de plus en plus d’ampleur dans les médias, et consécutivement dans l’opinion publique.

En effet, depuis plusieurs années les organisations humanitaires doivent gérer avec autant de délicatesse que possible une méfiance bien ancrée dans l’inconscient collectif. Tour à tour, elles sont soupçonnées de néo-colonialisme, de gestion obscure les fonds qui leur sont attribués ou encore de dissimuler un véritable empire financier sous des motifs pseudo-charitables. Rien n’est inventé, il suffit de lire les commentaires que laissent les internautes au bas des articles relatifs à la survenance d’une crise humanitaire pour s’en convaincre.

Avec la survenance du scandale Oxfam, cette méfiance se retrouve renouvelée, et pour certains, légitimée. Elle fait écho à ce que nombre de détracteurs s’efforcent à affirmer. D’abord de l’autre côté de la Manche, et maintenant dans le reste du monde, en France y compris. Cela est d’autant plus grave que l’Union Européenne – l’un des plus grands contributeurs au financement de l’action humanitaire, via son agence ECHO – menace de mettre fin au financement des projets de l’organisation.

En mission, un travailleur humanitaire représente son organisation 24/7.

Phénomène Jérôme Jarre et Love Army : L’humanitaire à tort et à travers.

Précision introductive : Cet article n’a pas vocation à critiquer les personnes nommément citées, mais les méthodes de communication qu’elles utilisent et l’image erronée de la sphère humanitaire qu’elles en donnent consécutivement. La précision est importante, il ne s’agit pas de juger la bonne volonté et la sincérité de ces personnes. Cet article n’est donc pas le fruit d’un hater, d’un rageux ou d’un jaloux. Le domaine humanitaire n’est pas un terrain de compétition, mais il répond toutefois à des exigences, des principes et une éthique dont il convient de s’attacher à tout moment. Groupies et fanboys, respirez donc un bon coup, puisqu’il s’agit ici d’analyser les doutes suscités et les erreurs que représentent ces actions actuellement mises en avant, et ce sans animosité aucune. Cela étant dit, bonne lecture !


Depuis le 15 mars 2017, l’influenceur/créateur web Jérôme Jarre secoue la sphère d’internet afin de sensibiliser son public – mais pas seulement – à la réalité de certaines crises humanitaires qui secouent actuellement le monde. D’abord au profit de la crise alimentaire en Somalie puis du terrible séisme qui a secoué le Mexique, le rouleau médiatique de Jérôme Jarre s’est depuis quelques jours tourné sur la cause des Rohingya au Bangladesh. S’il est évidemment remarquable de voir une personne disposant d’une telle audience – plusieurs millions d’abonnés sur les différents réseaux sociaux – récolter autant d’attention mais également de fonds, il est pourtant difficile, lorsque l’on est soi-même un professionnel humanitaire, de refreiner un certain malaise.

En effet, le procédé de communication utilisé par Jérôme Jarre et sa Love Army est tel qu’il véhicule une image erronée de l’action humanitaire. Non seulement cela nuit à l’action des organisations humanitaires déjà présentes en occultant le travail qu’elles mettent d’ores et déjà en œuvre, mais cela transmet également un message erroné sur la dimension professionnelle du monde humanitaire. Par ailleurs, le mode de fonctionnement et de financement des outils sur lesquels les influenceurs web s’appuient fait également submerger des craintes quant à la possible utilisation de l’audience engrangée à des fins plus lucratives dans le futur. Explications.

Non, n’importe qui ne peut pas faire de l’humanitaire.

Pour commencer, soyons tout de suite clairs. Non, n’importe qui ne peut pas faire de l’humanitaire (Comme cela avait déjà été rappelé ici, Ambassadeurs humanitaires : Bling-bling mais tout de même indispensable ?). Pourtant, l’action de la Love Army et sa méthode de communication laissent supposer que n’importe qui, pour peu que cette personne soit dotée de bonne volonté, est apte à œuvrer dans l’humanitaire. Au risque d’en décevoir beaucoup, le domaine humanitaire, comme n’importe quel autre corps de métier, exige l’implication de professionnels. Rassembler plusieurs millions d’euros/dollars en quelques jours est certes aussi impressionnant que respectable – tant au niveau de l’audience de l’influenceur que de la réceptivité de son public – mais cela occulte totalement la réalité d’une intervention humanitaire.

En effet, pour mettre en œuvre une réponse d’urgence, il ne s’agit pas seulement de rassembler des fonds. Il est nécessaire d’évaluer, de connaître les besoins, d’identifier les personnes nécessitant une assistance et les caractéristiques de leur foyer. Parallèlement, il est primordial de connaître les risques, et d’établir à ce titre un examen de la situation sécuritaire. Il est obligatoire, si ce n’est primordial, d’entrer en contact avec les autorités nationales, locales et autres leaders communautaires afin d’expliquer l’objectif de sa présence, mais aussi et surtout d’obtenir l’autorisation de mettre en œuvre l’intervention souhaitée – on n’entre pas dans un pays comme dans un moulin, même pour une action humanitaire.

Il faut recruter les équipes sur place qui seront au cœur de la mise en œuvre de l’intervention. L’utilisation des fonds doit être suivie chaque jour, la logistique être opérationnelle sept jours sur sept, des rapports doivent rédigés à l’attention des interlocuteurs impliqués ou ne serait-ce que concernés de près ou de loin à cette action. Il faut gérer, suivre, évaluer cette mise en œuvre afin de s’assurer que les standards humanitaires – SPHERE – sont respectés. Avant, pendant, après. Évaluer l’impact de l’intervention, qu’il soit positif, mais également négatif si cela a lieu d’être et le cas échéant, analyser ce qui a pu compromettre l’un des principes humanitaires clés – le do no harm. Envisager une stratégie de sortie mais aussi de passation avec des acteurs humanitaires locaux – car les acteurs humanitaires internationaux n’ont en soi pas vocation à rester ad vitam aeternam sur ces lieux d’opération ni de les quitter du jour au lendemain sans plan de sortie – puisque la priorité doit être donnée, autant que faire se peut, à l’échelle locale et nationale.

Pour toutes ces raisons non-exhaustives et qui pourtant du point de vue d’un professionnel ne sont que la pointe visible de l’iceberg, le domaine humanitaire nécessite l’implication de gens formés. Résumer une intervention humanitaire à une histoire d’argent et de bonne volonté contribue à inciter quiconque à créer son Arche de Zoé, parce que ce qui compte avant tout « c’est d’avoir l’intention de bien faire ».


L’affaire de l’Arche de Zoé de 2007 concerne l’escroquerie visant à exfiltrer vers la France et de manière illégale 103 enfants présentés comme des orphelins en provenance du Darfour. En vérité, les enfants en question étaient pour la plupart tchadiens et n’étaient pas orphelins. Arrêtés par les autorités tchadiennes, les responsables de l’association ont été condamnés en appel à deux ans de prison avec sursis par la justice française. Cette affaire demeure encore aujourd’hui un souvenir douloureux dans le milieu humanitaire en raison de la suspicion du public qui persiste toujours à l’encontre des ONG et du scandale que cela avait suscité au niveau diplomatique.


L’humanitaire ne fait pas de place au narcissisme.

L’autre problématique que soulèvent ces actions et le message qu’elles véhiculent repose sur le fait qu’elles n’informent pas correctement la génération des 15-25 ans, pour qui la clé du succès repose sur la capacité à devenir aussi populaire que possible. Cette génération de « wannabe famous » rêve de reproduire le schéma de ceux qui ont réussi au travers de Snapchat, Youtube ou Instagram. À cette fin, toutes les mises en scène possibles sont autorisées dans l’objectif de déclencher un « good buzz ». L’action de la Love Army et de Jérôme Jarre aux avant-postes présente ainsi le risque de rencontrer de manière croissante telle ou telle action de solidarité dans l’optique d’élargir son audience.

Autrement dit, il est malheureusement possible de craindre de voir durant ces prochains mois de plus en plus de « wannabe famous » se mettre en scène dans des contextes de volontourisme, afin de surfer sur la vague médiatique de la Love Army. Ce procédé, qui tient d’avantage du tourisme que du volontariat humanitaire repose sur des structures pseudo-humanitaires ou de solidarité basées dans des pays en développement. Leur fonds de commerce est de recruter pour des périodes de sept, quinze, trente jours, des jeunes – généralement occidentaux – sans expérience mais armés de leur bonne volonté et de leur portefeuille – car il est nécessaire pour eux de s’acquiter de l’intégralité des frais, qu’il s’agisse du billet d’avion, du droit de participation ou encore des frais sur place. Le volontouriste est alors invité à donner des cours basiques de français ou de participer dans la limite de ses capacités à la construction d’une habitation. Dans tous les cas, « recruter » pour une très brève période de temps des personnes sans qualification pour ce qu’il leur est demandé de faire n’a évidemment aucun impact concret et durable envers les communautés concernées, ce qui peut même se révéler négatif. À l’inverse, le volontouriste peut s’enorgueillir d’avoir participé de son point de vue à une action charitable, d’avoir fait de « l’humanitaire facile » et utiliser cela afin de s’auto-promouvoir à l’aide de photos et vidéos largement diffusés sur les réseaux sociaux.

La médiatisation et l’engouement tels qu’ils existent actuellement pour la Love Army, et la communication qui en est faite notamment avec ses nombreux selfies donne ainsi toutes les clés utiles aux « wannabe famous » pour faire de l’humanitaire un simple outil de communication et de ratissage d’audience. Le monde humanitaire ne laisse pourtant aucune place au narcissisme – au contraire, il est davantage l’expression de l’altruisme – et dès lors pour ne citer que ça, il devient très vite embarrassant de voir se multiplier les selfies de tels et tels influenceurs toujours centrés au milieu de la photo et entourés d’enfants.


Cette réflexion soulève d’ailleurs une autre question, sur le fait de publier sur les réseaux sociaux des photos d’enfants. Inversons la situation pour mieux y réfléchir : accepterions-nous qu’un inconnu de Somalie ou qu’un réfugié Rohingya se prennent en photo en compagnie de notre fils, de notre petite sœur ou de nos neveux et nièces ? Que cette photo soit publiée sur un réseau social et dirigée à l’attention d’une communauté que nous ne connaissons pas, que nous ne comprenons pas ? L’altruisme, c’est aussi savoir se mettre à la place de l’autre dans chacune des actions que l’on entreprend.


Influenceurs web et humanitaire : De possibles liaisons dangereuses.

Au travers des actions « Love Army for Somalia » et « Love Army for Rohingya », il est expliqué que les influenceurs concernés utilisent leur image et leur capacité de diffusion à titre totalement altruiste afin de sensibiliser le public et les représentants politiques sur ces deux crises humanitaires. Cela est totalement remarquable et le fait de détenir une base d’abonnés qui se comptait déjà à plusieurs millions sur tous les réseaux sociaux cumulés est un avantage indéniable. Dans le même temps, au travers de la médiatisation qu’elles suscitent, ces actions contribuent indubitablement à ce que soient engrangés de nouveaux abonnés et permettent ainsi d’élargir davantage encore l’audience dont ces influenceurs disposent, afin, à court terme, de poursuivre la sensibilisation entamée sur les crises en question.

À plus long terme toutefois, le risque est que cette masse d’abonnés acquise soit utilisée à d’autres fins. Ces personnes qui se sont lancées sur Vine, Snapchat, Youtube et autres ne continuent pas de créer du contenu uniquement à des fins de divertissement. C’est un secret de Polichinelle bien gardé et qui pour autant ne représente aucune honte, mais le contenu qu’ils partagent sur ces outils sociaux permet bien de dégager des revenus, variables selon le nombre de vues réalisées dans le cas de Youtube par exemple. Cela était le cas avant qu’ils en viennent à parler de la crise en Somalie, et ce sera le cas encore après que la médiatisation de la crise qui touche les Rohingya soit achevée.


Précision supplémentaire : J’insiste bien sur le fait que je n’ai aucune rancœur ni aigreur quant au fait de gagner sa vie via un média social ou autre. Je fais moi-même partie de cette génération qui a grandi en parallèle avec la démocratisation d’internet et de tous les outils qui lui sont liés. Je suis également abonné à des chaines Youtube et j’enrage lorsque je vois un présentateur de télévision, influenceur à sa manière, ridiculiser un youtubeur français sous prétexte qu’il ne comprend pas que le monde avance plus vite que lui.


Le problème est que par nature, de par leur métier, ces personnes puissent de nouveau utiliser leur audience à des fins publicitaires, à moyen et plus long termes. Une audience qui aura notamment crûe au travers de la médiatisation de leur investissement humanitaire. À l’inverse, à titre de comparaison, la communication d’une ONG n’est et ne sera jamais détournée dans une optique lucrative à court, moyen ou long terme. Leur mandat et l’éthique auxquels elles se rattachent le leur interdit. Autrement dit, à titre d’exemple, elles ne feront jamais un placement de produit. Une nouvelle fois, il n’est pas question de compétition, ni en tant que professionnel humanitaire de prêcher bêtement pour ma paroisse. L’idée est bien de rappeler que le monde humanitaire répond à des principes clés qui dans le cas de l’exemple cité plus haut, sont mis à rude épreuve.

Des sous-entendus qui passent [très] mal.

L’une des plus grosses erreurs dans la communication de la Love Army est d’avoir affirmé qu’elle s’inscrivait en substitution totale des journalistes et médias de presse. En effet, les messages partagés sur les réseaux sociaux affirment clairement que les médias occultent les crises qu’ils tentent de mettre en lumière.

S’il est bien possible de reprocher aux médias leur rôle dans la variabilité de la médiatisation des crises humanitaires (j’avais déjà eu l’occasion de l’aborder quelques années auparavant, « Fin de la famine » en Somalie: Quelles réalités derrière l’annonce ?), il est malhonnête de prétendre que les médias sont entièrement responsables de cet état de fait. En effet, ils doivent aussi et surtout répondre aux intérêts de leurs lecteurs, et à ce titre, il est de notoriété publique que la survenance d’une crise humanitaire et les drames voire les atrocités qu’elles contiennent n’intéressent que très peu le public, ou alors encore faut-il qu’elles ne soient pas ressassées de façon trop régulière. De plus, cela fait également partie du quotidien des travailleurs humanitaires puisque, tous autant que nous sommes, observons tous les jours qu’il est difficile de parler avec nos proches de ce que nous faisons en détail et de manière approfondie. C’est toujours compliqué, parfois décevant, mais nous apprenons à faire avec et continuons malgré tout d’agir sans relâche sur le terrain. Il en va de même avec les médias, c’est toujours compliqué, c’est très souvent décevant, mais eux-aussi doivent faire face à un public versatile et trop souvent superficiel.

Il est également regrettable d’observer que les blâmes adressés aux organismes de presse soient réalisés dans le seul but tirer la couverture vers soi. En effet, les ONG ont depuis longtemps compris le problème lié à la faible médiatisation des crises humanitaires au travers de la presse. C’est la raison pour laquelle chacune d’entre elles dispose d’un pôle communication afin de se passer du relai journalistique et d’informer toute personne intéressée sur les crises dans lesquelles elles mettent en œuvre des projets d’assistance. Les organisations humanitaires sont à ce titre présentes sur la plupart des réseaux sociaux, publient très régulièrement du contenu d’information et il aurait été tout aussi bénéfique envers ces crises d’en faire la mention.

Par ailleurs, il est dommage que cette médiatisation se fasse au bénéfice de la Love Army seulement, mais aussi et surtout, que celle-ci préfère très largement faire cavalier seul quitte à sous-entendre en substance qu’ils sont les seuls à actuellement réaliser quelque chose de concret. Pourtant, il convient de rappeler que non seulement de très nombreuses ONG internationales et nationales sont présentes actuellement au Bangladesh et plus exactement à Cox’s Bazar (consulter à ce propos le dernier 4W – Who does What, Where, When – qui établit la liste de tous les acteurs humanitaires actuellement présents ), mais aussi et surtout qu’elles sont toutes en coordination les unes avec les autres, afin d’apporter une réponse adéquate et coordonnée aux besoins urgents des personnes réfugiées dans cette zone.


Depuis 2005 est mise en œuvre « l’approche cluster » dans tous les contextes humanitaires. Créée dans le sillage de la réforme du système des Nations Unies dans la sphère humanitaire, cette approche établit une meilleure coordination entre les différents acteurs humanitaires sur la base d’une classification sectorielle (sécurité alimentaire, eau et assainissement, habitat, santé…). Organisés au niveau national et régional, ces clusters sont devenus un cadre privilégié pour faciliter la coordination des organisations, éviter tout « overlapping » – c’est-à-dire que deux organisations différentes ne mettent pas en œuvre le même type de projet pour le même groupe de personnes –, partager des informations et dans tous les cas, apporter une réponse rapide et efficace aux besoins identifiés.


Le dernier tweet publié par Médecins du Monde confirme tristement l’absence de communication et de coordination de la Love Army avec les organisations humanitaires déjà présentes sur place.

Il a également été particulièrement agaçant, dans le cadre de l’action en Somalie, de prétendre que la situation sécuritaire dans le pays est bien meilleure que ce que l’on peut lire partout. Au mieux il s’agit d’une maladresse, au pire d’un mensonge éhonté.

Affirmer que dans un tel pays en conflit depuis une vingtaine d’années la situation sécuritaire est optimale et sous-entendre que seule la Love Army a osé mettre en œuvre une telle intervention, ce n’est ni plus ni moins qu’adresser un bras d’honneur à tous les travailleurs humanitaires – dont une immense majorité sont des travailleurs nationaux – qui ont perdu la vie pour pouvoir apporter assistance aux plus vulnérables. C’est cracher au visage de ceux qui chaque jour – en Somalie notamment – prennent des risques dans l’exercice de leur métier mais n’en ressortent pas toujours indemne.

C’est d’autant plus gênant de voir ce genre de sous-entendu lorsque l’on dispose soi-même d’une protection présidentielle. Sur le volet indépendance et neutralité de l’action humanitaire, on repassera.


Non, une intervention humanitaire ne peut et ne pourra jamais se résumer à un « very good trip » entre amis au pays des plus vulnérables. L’humanitaire reste un métier dangereux, qui fait notamment partie de ceux comportant le plus de décès chaque année, au même titre que les journalistes. Considérer qu’il est facile d’entrer dans un pays pour réaliser une intervention humanitaire, c’est oublier qu’il s’agit d’un milieu exigeant et qui nécessite autant que tout autre, l’implication de professionnels.

Des confusions qui mériteront de véritables éclaircissements.

Pour terminer, il convient d’analyser ce qui à plusieurs reprises a été rappelé par la Love Army dans le cadre de son action, à savoir que 100% des fonds obtenus au travers des collectes seront reversés aux personnes nécessitant une assistance. Cela soulève une nouvelle fois plusieurs questions, d’abord sur la communication confuse à ce sujet, ensuite sur la réalité pratique de cette affirmation.

Jérôme Jarre l’avait indiqué en défense d’une critique adressée par divers médias journalistiques, que l’intégralité des fonds étaient reversés aux bénéficiaires, pour la simple et bonne raison qu’il faisait cela à titre bénévole, que personne n’était employé et qu’aucun intermédiaire ne percevait quoi que ce soit.

Il a pourtant été indiqué dans ce thread de plusieurs dizaines de tweets, que l’action de la Love Army en Somalie était réalisée en coopération avec l’organisation American Refugee Committee (ARC), ce qui contredit consécutivement l’affirmation selon laquelle son intervention était totalement autonome.

La présence d’une organisation intermédiaire sera d’ailleurs confirmée au sein même de ce thread quelque peu confus.

Il n’est évidemment pas question ici de critiquer la confusion voire les contradictions de la communication comme ainsi soulignée. Non, le problème est de prétendre faire quelque chose d’absolument irréalisable en soi. Soyons clairs, il est impossible de demander aux chauffeurs des water-trucks, aux personnes déchargeant les camions remplis de vivres, aux officiers de distributions alimentaires – pour ne citer qu’eux – de travailler bénévolement. Si cela est tout à fait louable de la part de Jérôme Jarre et de ses comparses d’exiger qu’aucun d’entre eux ne perçoivent le moindre centime des fonds récoltés, il est en revanche impossible pour ne pas dire indigne de demander aux travailleurs cités précédemment de contribuer bénévolement à cette action. Apporter une réponse d’urgence adaptée, cela passe aussi par une contribution à l’économie par l’emploi de travailleurs locaux.

C’est la précision je souhaite apporter ici, car il s’agit d’être honnête et transparent sur le monde humanitaire. La réalité de ce monde comporte nécessairement des frais qui ne seront pas exclusivement attribués au financement de denrées alimentaires, à la distribution d’eau potable ou de produits d’hygiène. Il existe par exemple constamment des frais liés au transport du matériel distribué, mais aussi au stockage. En effet, on ne distribue pas plusieurs dizaines de tonnes de nourriture sans-cesse en « one-shot one day » (achat sur le marché → transport → distribution en un seul jour) et cela n’a rien de honteux.

Cela demande une logistique matérielle d’une part, mais également humaine. Alors que les interventions humanitaires s’étalent sur plusieurs mois voire plusieurs années, comment exiger que toute personne impliquée dans sa mise en œuvre reste bénévole ? Dans certains lieux d’intervention, les ONGs sont parfois même les principaux recruteurs, et permettent de redynamiser ainsi l’économie locale et nationale. À ce titre, les budgets de chaque mission le démontrent, le plus gros poste de dépense est rattaché au paiement des salaires, et ceux des travailleurs nationaux constituent une part très largement supérieure à ceux des employés internationaux. Il serait donc erroné de croire que les salaires reversés aux travailleurs internationaux plombent le budget des interventions humanitaires.

La transparence promise par Jérôme Jarre à la fin de ces interventions permettra donc de mieux comprendre, et si besoin, d’apporter des précisions sur la réalité pratique de la mise en œuvre économique des interventions de la Love Army. Je le répète, il n’est pas question de mettre en doute l’honnêteté et la sincérité des personnes impliquées dans ce mouvement mais d’exiger au contraire qu’elles le soient de bout en bout envers leur public…et les bénéficiaires de leur action.

Il ne reste donc qu’à espérer que les doutes ici soulevés puissent rapidement être balayés et que les erreurs déjà relevées soient corrigées comme il se doit. Il en va de l’intérêt d’un milieu déjà trop régulièrement mis en doute par le public – bien souvent à tort – au détriment des populations les plus vulnérables à une période où l’assistance humanitaire demeure indispensable.