Qu’est-ce que l’humanitaire ?

« Urgence », « développement », « assistance », « crise », « ONG »… Le lexique qui se rattache au monde humanitaire est riche, complexe, et cela suscite de nombreuses confusions, surtout à l’égard du public. Et pour cause, l’humanitaire est bel et bien un univers technique et exigeant, qui répond à des principes fondamentaux, non-seulement en raison des contextes d’intervention, mais aussi du fait de l’obligation de transparence et de redevabilité envers les donateurs, le public et surtout les personnes bénéficiant de cette assistance.

Alors l’humanitaire, qu’est-ce que c’est concrètement ? À vrai dire c’est beaucoup de choses… Il s’agit à la fois d’un contexte, de principes, d’une multitude d’acteurs, et pour commencer, une histoire.

L’histoire de l’assistance humanitaire.

Tout a commencé en 1859, lors d’un voyage effectué par Henri Dunant. Alors qu’il souhaite rencontrer l’Empereur Napoléon III, l’homme d’affaire suisse découvre sur son chemin des milliers de soldats blessés ou laissés pour morts. Et pour cause, la bataille de Solférino venait de s’y dérouler. Horrifié de voir qu’aucune assistance n’est portée à ces soldats agonisants, Henri Dunant prend l’initiative de mobiliser autant de villageois que possible afin de venir en aide aux blessés. Au passage, il insiste pour que ne soit faite aucune distinction entre soldats français, italiens et autrichiens. Sans le savoir, Henri Dunant venait de poser les bases de l’action humanitaire, c’est-à-dire une assistance réalisée de manière impartiale, sans discrimination et dans le seul but d’apporter une aide aux personnes vulnérables.

L’action d’Henri Dunant ne s’est toutefois pas arrêtée là, puisque profondément traumatisé par cet évènement, il consacrera de plus en plus de son temps à plaider pour un principe d’assistance neutre à tous les soldats n’étant plus en mesure de se battre. C‘est ainsi qu’en 1863, il participera avec quatre autres personnes à la fondation du Comité International de la Croix-Rouge (le CICR), organisation qui est toujours aujourd’hui très activement présente dans les contextes humanitaires. Dès son origine donc, l’action humanitaire se résume à l’assistance et aux secours dans les situations de conflits armés. D’autres organisations ont ainsi été créées dans le sillage des deux Guerres Mondiales afin de porter assistance aux populations civiles, comme par exemple Save the Children, Oxfam ou Care… C’est également à la sortie de la Seconde Guerre Mondiale que le Gouvernement suisse propose de repenser le droit de la guerre, afin que la conduite des hostilités en période de conflit armé ne soit plus sans limite, et d’améliorer le sort des soldats blessés. Cela aboutira en 1949 aux Quatre Conventions de Genève, qui sont toujours en vigueur aujourd’hui, et qui ont été complétées en 1977 par deux protocoles consacrés à la protection des personnes civiles. Ces règles sont ce que l’on appelle plus communément le droit international humanitaire, ou DIH.

En 1971, alors que la guerre fait rage au Nigéria, dans la région du Biafra, une scission s’opère au sein du Comité International de la Croix Rouge. Plusieurs médecins considèrent en effet que le modèle et le mandat prônés par le CICR ne permettaient pas d’apporter une aide véritablement effective aux victimes civiles même lorsqu’un État se rend coupable de violation du DIH. Ils décident donc de fonder une autre organisation : Médecins Sans Frontières. Cette nouvelle organisation bousculera celles déjà existantes en révolutionnant à sa manière l’action humanitaire. Pour les pères fondateurs de MSF, il convient en effet de s’affranchir du principe de confidentialité au profit d’une médiatisation des contextes opérationnels dans lesquels l’organisation se trouve. De plus, on assiste à une remise en question de la notion de souveraineté et des frontières revendiquées par les États lorsque le sort de leur population est en jeu. C’est ainsi que le courant « sans-frontiériste » est né, et pour les tenants de cette pensée, l’ingérence humanitaire se justifie par l’obligation de porter assistance aux personnes en danger. Et c’est basé sur cette philosophie que d’autres organisations verront le jour, telles que Première Urgence Internationale en 1979 ou encore Médecins du Monde l’année suivante.

Notons également que le monde humanitaire a observé une mutation progressive dans les années 1990 avec l’augmentation de la fréquence des catastrophes dites naturelles et du nombre de personnes affectées par celles-ci. Cela a contraint de plus en plus d’organisations humanitaires à ne plus seulement se borner aux victimes des conséquences des conflits armés, mais à également porter assistance aux victimes de catastrophes naturelles. Il convient également de mentionner le rôle croissant que les Nations Unies ont obtenu dans le monde de l’assistance humanitaire, en particulier depuis 1991 et la création d’OCHA. L’objectif de cette agence onusienne est de coordonner la réponse humanitaire des différentes organisations présentes sur chaque contexte d’intervention. Pour cela, elle utilise l’approche « cluster », c’est-à-dire qu’elle classe les différents besoins répertoriés à partir de critères sectoriels, comme par exemple la sécurité alimentaire, l’eau et l’assainissement, l’habitat ou encore la santé… De cette manière, les besoins des populations sont clairement identifiés et partagés, afin de permettre aux organisations humanitaires de mieux y répondre.

Les différents contextes et conceptions de l’humanitaire.

Pour mieux comprendre l’humanitaire, il faut aussi savoir dans quel cadre ce phénomène se rattache. En effet, toute assistance envers un groupe de personnes vulnérables est mise en œuvre soit :

  • Suite à une catastrophe naturelle : c’est le cas des tsunamis, des ouragans, des sécheresses, ou encore lorsqu’un séisme se produit…
  • Soit en réponse à une catastrophe d’origine anthropique, c’est-à-dire qui est du fait de l’Homme : dans ce cas, on fait référence à la survenance d’une guerre, d’une pollution environnementale ou d’un accident industriel par exemple.

Pour ces deux premiers contextes, il est question d’urgence. L’objectif principal est de sauver des vies, d’alléger les souffrances et d’assister les victimes de la catastrophe. Dans le jargon humanitaire très anglicisé, on parle notamment de « life-saving activities ». Il faut agir au plus vite afin que le taux de mortalité post-catastrophe soit réduit au maximum. C’est l’une des raisons pour lesquels les projets humanitaires d’urgence sont élaborés pour être mis en œuvre sur une échelle de temps courte, voire sur le moyen terme. C’est-à-dire sur une échelle de temps de trois, six ou douze mois renouvelables selon l’évolution de la crise.

En dehors des contextes d’urgence, l’action humanitaire peut aussi prendre place :

  • Dans une optique de lutte contre la pauvreté.

Dans ce cas, le champ d’action des projets est généralement plus large, puisqu’il s’agit de se concentrer sur les causes qui empêchent le développement économique et social d’un groupe de population. Il peut par exemple s’agir d’un projet de formation aux techniques agro-écologiques, ou bien de la mise en place d’une formation professionnelle à destination des femmes pour développer leur autonomie. Ici donc, pas de guerre ou de catastrophe naturelle, puisque ces projets nécessitent un contexte stable, et c’est pourquoi on parle davantage d’aide au développement. Et surtout, l’aide au développement s’inscrit dans un cadre temporel bien plus long que les projets d’urgence, puisqu’ils peuvent s’étendre sur une à trois années.

Toutefois, résumer l’humanitaire à cette simple dichotomie serait réducteur, puisqu’entre les situations d’urgence et de développement, il y a ce que l’on appelle l’étape de réhabilitation. Il s’agit ici de la situation qui prévaut à la sortie d’une crise d’urgence, sans pour autant que les conditions de vie générales aient retrouvé leur état d’avant la survenance de la crise. À ce stade, le but est donc de permettre aux populations concernées de retrouver le niveau de développement qui existait avant la crise. Il s’agit généralement d’activités de reconstruction ou encore de réduction des risques par la mise en place de campagnes de sensibilisation et d’éducation sur la gestion des catastrophes.

Et pourtant là encore, ce n’est pas aussi simple, puisque la frontière entre urgence, réhabilitation et développement est de plus en plus floue, et ce pour une bonne raison : la complexification des crises. En effet, on assiste depuis plusieurs années à une co-existence des besoins et des crises de court et long terme. En résumé, de plus en plus de zones et de régions touchées par des crises d’origine anthropique (les conflits armés par exemple) se voient également être affectées par des catastrophes d’origine naturelle, comme une sécheresse ou une invasion d’insectes ravageurs. Par conséquent, de plus en plus de projets humanitaires d’urgence sont élaborés en intégrant des outils d’aide au développement, mais avec toujours un seul et même but : alléger les souffrances des populations, sauver des vies tout en cherchant à rétablir leur dignité.

Les principes de l’action humanitaire.

Comme déjà évoqué en introduction, le domaine humanitaire est parsemé de principes et d’un véritable code éthique réglementant sa mise en œuvre. Ces principes sont nombreux, raison pour laquelle il convient de rester non-exhaustif en ne passant en revue que les plus caractéristiques et essentiels d’entre eux.

Il y a tout d’abord les quatre principes fondateurs de l’action humanitaire :

  • L’humanité, l’impartialité, la neutralité et le caractère purement humanitaire de l’aide.

Ces principes ont été étoffés par de multiples codes de conduites, à commencer par celui du « Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge sur les opérations de secours en cas de catastrophes » qui comporte dix principes parmi lesquels :

  • L’interdiction que l’aide soit distribuée afin de servir des motifs religieux ou politiques,
  • Le devoir de transparence des organisations humanitaires envers les bénéficiaires et les donateurs.

Le projet « SPHERE », créé en 1997, constitue également un ensemble de principes et de standards encadrant l’action humanitaire. Il est ici impossible de ne pas mentionner le sacro-saint principe du « do no harm » – que l’on peut traduire par « ne pas porter préjudice », et qui impose que toute action humanitaire ne devienne pas la source de nouveaux problèmes à l’encontre de la population. Mais aussi nombreux soient-ils, ces principes n’ont qu’une seule finalité. Assurer une assistance de qualité envers les bénéficiaires, tout en restant redevable à leur égard ainsi qu’à tous les acteurs impliqués de près ou de loin dans cette mise en œuvre.

Les acteurs humanitaires.

Tout d’abord, ce sont les États qui ont la responsabilité première de mettre en œuvre des opérations de secours et d’assistance envers les populations vulnérables. On parle de protection civile, et celle-ci est opérationnelle en prévention, mais aussi en réaction en cas de survenance d’une catastrophe. Dans certains cas, cela fonctionne très bien, comme lors du séisme qui a touché le Japon en 2011. Mais dans d’autres situations, l’État n’a pas d’autre choix que de recourir au soutien d’organisation non-gouvernementales (les ONG).

Ces ONG et autres associations agissent sans but lucratif et indépendamment des États en termes de stratégie de mise en œuvre de leur action. Elles déploient du personnel international et/ou national afin de mettre en œuvre des projets d’assistance directement sur le terrain. Certaines se concentrent sur des thématiques très ciblées (seulement l’aide alimentaire ou seulement la fourniture de soins par exemple). D’autres en revanche sont en mesure de fournir toute une gamme d’aide. On parle alors d’ONG multisectorielles, puisqu’elles agissent dans plusieurs secteurs d’assistance.

Une ONG peut mettre en œuvre des projets à partir de fonds propres, mais elle peut aussi obtenir des financements de la part de donateurs. Il peut s’agir de fonds privés – si ce sont des dons d’une fondation ou d’une entreprise – ou de fonds publics. Si les fonds sont publics, c’est qu’ils proviennent d’un État. En France par exemple, c’est le Centre de Crise du Ministère des Affaires Étrangères qui fait figure de donateur régulier pour l’assistance humanitaire d’urgence. À l’échelle interétatique, la Commission Européenne, au travers de son département dédié à l’aide humanitaire désigné sous l’acronyme ECHO, représente l’un des plus grands donateurs de l’aide humanitaire dans le monde. L’ONU fait également figure de donateur, en termes de fonds, mais aussi en nature. Par exemple, l’UNICEF peut se charger de fournir les ONGs en matériel d’hygiène, le Programme Alimentaire Mondial en denrées alimentaires et la FAO en semences et matériel agricoles.

Enfin, il est possible de citer le public comme acteur de l’action humanitaire. Oui, le public et les personnes comme vous peuvent influencer l’aide humanitaire. D’abord au travers des dons qu’il est possible d’effectuer auprès des organisations de votre choix. C’est d’ailleurs cela qui permet aux associations d’avoir une certaine indépendance financière, et d’agir au plus vite auprès des populations vulnérables lors des premiers soubresauts d’une crise. Autrement, cette réactivité se retrouve plombée par la nécessité d’attendre le déblocage des fonds publics, ce qui peut parfois prendre plusieurs semaines, et cette attente peut couter la vie à beaucoup de personnes sur place. De plus, le public est également un acteur humanitaire au travers de l’intérêt qu’il porte à cette thématique. C’est en effet l’opinion publique qui permet également de faire sortir certaines crises oubliées de leur silence assourdissant et d’inciter les influenceurs politiques notamment, d’agir au plus vite. À ce titre, n’attendez pas que l’information vienne à vous, allez la chercher. Si vous souhaitez être informé sur une crise en particulier ou sur la réponse humanitaire apportée par les organisations sur place, n’hésitez pas à les suivre sur les réseaux sociaux ou à vous rendre sur leur site internet respectif. Chacune d’entre elles publie très régulièrement du contenu d’information, et cela reste la meilleure façon de suivre au plus près la mise en œuvre de leurs projets.

En conclusion, résumer ce qu’est l’humanitaire n’est pas aussi simple qu’il n’y parait. Néanmoins, prendre le temps de le faire démontre bien qu’il est impossible de résumer ça à quelques bonnes intentions. C’est aussi pour cette raison, que l’humanitaire est un domaine hautement professionnalisé et qui nécessite l’implication de personnes spécialement formées à cette fin.

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