Phénomène Jérôme Jarre et Love Army : L’humanitaire à tort et à travers.

Précision introductive : Cet article n’a pas vocation à critiquer les personnes nommément citées, mais les méthodes de communication qu’elles utilisent et l’image erronée de la sphère humanitaire qu’elles en donnent consécutivement. La précision est importante, il ne s’agit pas de juger la bonne volonté et la sincérité de ces personnes. Cet article n’est donc pas le fruit d’un hater, d’un rageux ou d’un jaloux. Le domaine humanitaire n’est pas un terrain de compétition, mais il répond toutefois à des exigences, des principes et une éthique dont il convient de s’attacher à tout moment. Groupies et fanboys, respirez donc un bon coup, puisqu’il s’agit ici d’analyser les doutes suscités et les erreurs que représentent ces actions actuellement mises en avant, et ce sans animosité aucune. Cela étant dit, bonne lecture !


Depuis le 15 mars 2017, l’influenceur/créateur web Jérôme Jarre secoue la sphère d’internet afin de sensibiliser son public – mais pas seulement – à la réalité de certaines crises humanitaires qui secouent actuellement le monde. D’abord au profit de la crise alimentaire en Somalie puis du terrible séisme qui a secoué le Mexique, le rouleau médiatique de Jérôme Jarre s’est depuis quelques jours tourné sur la cause des Rohingya au Bangladesh. S’il est évidemment remarquable de voir une personne disposant d’une telle audience – plusieurs millions d’abonnés sur les différents réseaux sociaux – récolter autant d’attention mais également de fonds, il est pourtant difficile, lorsque l’on est soi-même un professionnel humanitaire, de refreiner un certain malaise.

En effet, le procédé de communication utilisé par Jérôme Jarre et sa Love Army est tel qu’il véhicule une image erronée de l’action humanitaire. Non seulement cela nuit à l’action des organisations humanitaires déjà présentes en occultant le travail qu’elles mettent d’ores et déjà en œuvre, mais cela transmet également un message erroné sur la dimension professionnelle du monde humanitaire. Par ailleurs, le mode de fonctionnement et de financement des outils sur lesquels les influenceurs web s’appuient fait également submerger des craintes quant à la possible utilisation de l’audience engrangée à des fins plus lucratives dans le futur. Explications.

Non, n’importe qui ne peut pas faire de l’humanitaire.

Pour commencer, soyons tout de suite clairs. Non, n’importe qui ne peut pas faire de l’humanitaire (Comme cela avait déjà été rappelé ici, Ambassadeurs humanitaires : Bling-bling mais tout de même indispensable ?). Pourtant, l’action de la Love Army et sa méthode de communication laissent supposer que n’importe qui, pour peu que cette personne soit dotée de bonne volonté, est apte à œuvrer dans l’humanitaire. Au risque d’en décevoir beaucoup, le domaine humanitaire, comme n’importe quel autre corps de métier, exige l’implication de professionnels. Rassembler plusieurs millions d’euros/dollars en quelques jours est certes aussi impressionnant que respectable – tant au niveau de l’audience de l’influenceur que de la réceptivité de son public – mais cela occulte totalement la réalité d’une intervention humanitaire.

En effet, pour mettre en œuvre une réponse d’urgence, il ne s’agit pas seulement de rassembler des fonds. Il est nécessaire d’évaluer, de connaître les besoins, d’identifier les personnes nécessitant une assistance et les caractéristiques de leur foyer. Parallèlement, il est primordial de connaître les risques, et d’établir à ce titre un examen de la situation sécuritaire. Il est obligatoire, si ce n’est primordial, d’entrer en contact avec les autorités nationales, locales et autres leaders communautaires afin d’expliquer l’objectif de sa présence, mais aussi et surtout d’obtenir l’autorisation de mettre en œuvre l’intervention souhaitée – on n’entre pas dans un pays comme dans un moulin, même pour une action humanitaire.

Il faut recruter les équipes sur place qui seront au cœur de la mise en œuvre de l’intervention. L’utilisation des fonds doit être suivie chaque jour, la logistique être opérationnelle sept jours sur sept, des rapports doivent rédigés à l’attention des interlocuteurs impliqués ou ne serait-ce que concernés de près ou de loin à cette action. Il faut gérer, suivre, évaluer cette mise en œuvre afin de s’assurer que les standards humanitaires – SPHERE – sont respectés. Avant, pendant, après. Évaluer l’impact de l’intervention, qu’il soit positif, mais également négatif si cela a lieu d’être et le cas échéant, analyser ce qui a pu compromettre l’un des principes humanitaires clés – le do no harm. Envisager une stratégie de sortie mais aussi de passation avec des acteurs humanitaires locaux – car les acteurs humanitaires internationaux n’ont en soi pas vocation à rester ad vitam aeternam sur ces lieux d’opération ni de les quitter du jour au lendemain sans plan de sortie – puisque la priorité doit être donnée, autant que faire se peut, à l’échelle locale et nationale.

Pour toutes ces raisons non-exhaustives et qui pourtant du point de vue d’un professionnel ne sont que la pointe visible de l’iceberg, le domaine humanitaire nécessite l’implication de gens formés. Résumer une intervention humanitaire à une histoire d’argent et de bonne volonté contribue à inciter quiconque à créer son Arche de Zoé, parce que ce qui compte avant tout « c’est d’avoir l’intention de bien faire ».


L’affaire de l’Arche de Zoé de 2007 concerne l’escroquerie visant à exfiltrer vers la France et de manière illégale 103 enfants présentés comme des orphelins en provenance du Darfour. En vérité, les enfants en question étaient pour la plupart tchadiens et n’étaient pas orphelins. Arrêtés par les autorités tchadiennes, les responsables de l’association ont été condamnés en appel à deux ans de prison avec sursis par la justice française. Cette affaire demeure encore aujourd’hui un souvenir douloureux dans le milieu humanitaire en raison de la suspicion du public qui persiste toujours à l’encontre des ONG et du scandale que cela avait suscité au niveau diplomatique.


L’humanitaire ne fait pas de place au narcissisme.

L’autre problématique que soulèvent ces actions et le message qu’elles véhiculent repose sur le fait qu’elles n’informent pas correctement la génération des 15-25 ans, pour qui la clé du succès repose sur la capacité à devenir aussi populaire que possible. Cette génération de « wannabe famous » rêve de reproduire le schéma de ceux qui ont réussi au travers de Snapchat, Youtube ou Instagram. À cette fin, toutes les mises en scène possibles sont autorisées dans l’objectif de déclencher un « good buzz ». L’action de la Love Army et de Jérôme Jarre aux avant-postes présente ainsi le risque de rencontrer de manière croissante telle ou telle action de solidarité dans l’optique d’élargir son audience.

Autrement dit, il est malheureusement possible de craindre de voir durant ces prochains mois de plus en plus de « wannabe famous » se mettre en scène dans des contextes de volontourisme, afin de surfer sur la vague médiatique de la Love Army. Ce procédé, qui tient d’avantage du tourisme que du volontariat humanitaire repose sur des structures pseudo-humanitaires ou de solidarité basées dans des pays en développement. Leur fonds de commerce est de recruter pour des périodes de sept, quinze, trente jours, des jeunes – généralement occidentaux – sans expérience mais armés de leur bonne volonté et de leur portefeuille – car il est nécessaire pour eux de s’acquiter de l’intégralité des frais, qu’il s’agisse du billet d’avion, du droit de participation ou encore des frais sur place. Le volontouriste est alors invité à donner des cours basiques de français ou de participer dans la limite de ses capacités à la construction d’une habitation. Dans tous les cas, « recruter » pour une très brève période de temps des personnes sans qualification pour ce qu’il leur est demandé de faire n’a évidemment aucun impact concret et durable envers les communautés concernées, ce qui peut même se révéler négatif. À l’inverse, le volontouriste peut s’enorgueillir d’avoir participé de son point de vue à une action charitable, d’avoir fait de « l’humanitaire facile » et utiliser cela afin de s’auto-promouvoir à l’aide de photos et vidéos largement diffusés sur les réseaux sociaux.

La médiatisation et l’engouement tels qu’ils existent actuellement pour la Love Army, et la communication qui en est faite notamment avec ses nombreux selfies donne ainsi toutes les clés utiles aux « wannabe famous » pour faire de l’humanitaire un simple outil de communication et de ratissage d’audience. Le monde humanitaire ne laisse pourtant aucune place au narcissisme – au contraire, il est davantage l’expression de l’altruisme – et dès lors pour ne citer que ça, il devient très vite embarrassant de voir se multiplier les selfies de tels et tels influenceurs toujours centrés au milieu de la photo et entourés d’enfants.


Cette réflexion soulève d’ailleurs une autre question, sur le fait de publier sur les réseaux sociaux des photos d’enfants. Inversons la situation pour mieux y réfléchir : accepterions-nous qu’un inconnu de Somalie ou qu’un réfugié Rohingya se prennent en photo en compagnie de notre fils, de notre petite sœur ou de nos neveux et nièces ? Que cette photo soit publiée sur un réseau social et dirigée à l’attention d’une communauté que nous ne connaissons pas, que nous ne comprenons pas ? L’altruisme, c’est aussi savoir se mettre à la place de l’autre dans chacune des actions que l’on entreprend.


Influenceurs web et humanitaire : De possibles liaisons dangereuses.

Au travers des actions « Love Army for Somalia » et « Love Army for Rohingya », il est expliqué que les influenceurs concernés utilisent leur image et leur capacité de diffusion à titre totalement altruiste afin de sensibiliser le public et les représentants politiques sur ces deux crises humanitaires. Cela est totalement remarquable et le fait de détenir une base d’abonnés qui se comptait déjà à plusieurs millions sur tous les réseaux sociaux cumulés est un avantage indéniable. Dans le même temps, au travers de la médiatisation qu’elles suscitent, ces actions contribuent indubitablement à ce que soient engrangés de nouveaux abonnés et permettent ainsi d’élargir davantage encore l’audience dont ces influenceurs disposent, afin, à court terme, de poursuivre la sensibilisation entamée sur les crises en question.

À plus long terme toutefois, le risque est que cette masse d’abonnés acquise soit utilisée à d’autres fins. Ces personnes qui se sont lancées sur Vine, Snapchat, Youtube et autres ne continuent pas de créer du contenu uniquement à des fins de divertissement. C’est un secret de Polichinelle bien gardé et qui pour autant ne représente aucune honte, mais le contenu qu’ils partagent sur ces outils sociaux permet bien de dégager des revenus, variables selon le nombre de vues réalisées dans le cas de Youtube par exemple. Cela était le cas avant qu’ils en viennent à parler de la crise en Somalie, et ce sera le cas encore après que la médiatisation de la crise qui touche les Rohingya soit achevée.


Précision supplémentaire : J’insiste bien sur le fait que je n’ai aucune rancœur ni aigreur quant au fait de gagner sa vie via un média social ou autre. Je fais moi-même partie de cette génération qui a grandi en parallèle avec la démocratisation d’internet et de tous les outils qui lui sont liés. Je suis également abonné à des chaines Youtube et j’enrage lorsque je vois un présentateur de télévision, influenceur à sa manière, ridiculiser un youtubeur français sous prétexte qu’il ne comprend pas que le monde avance plus vite que lui.


Le problème est que par nature, de par leur métier, ces personnes puissent de nouveau utiliser leur audience à des fins publicitaires, à moyen et plus long termes. Une audience qui aura notamment crûe au travers de la médiatisation de leur investissement humanitaire. À l’inverse, à titre de comparaison, la communication d’une ONG n’est et ne sera jamais détournée dans une optique lucrative à court, moyen ou long terme. Leur mandat et l’éthique auxquels elles se rattachent le leur interdit. Autrement dit, à titre d’exemple, elles ne feront jamais un placement de produit. Une nouvelle fois, il n’est pas question de compétition, ni en tant que professionnel humanitaire de prêcher bêtement pour ma paroisse. L’idée est bien de rappeler que le monde humanitaire répond à des principes clés qui dans le cas de l’exemple cité plus haut, sont mis à rude épreuve.

Des sous-entendus qui passent [très] mal.

L’une des plus grosses erreurs dans la communication de la Love Army est d’avoir affirmé qu’elle s’inscrivait en substitution totale des journalistes et médias de presse. En effet, les messages partagés sur les réseaux sociaux affirment clairement que les médias occultent les crises qu’ils tentent de mettre en lumière.

S’il est bien possible de reprocher aux médias leur rôle dans la variabilité de la médiatisation des crises humanitaires (j’avais déjà eu l’occasion de l’aborder quelques années auparavant, « Fin de la famine » en Somalie: Quelles réalités derrière l’annonce ?), il est malhonnête de prétendre que les médias sont entièrement responsables de cet état de fait. En effet, ils doivent aussi et surtout répondre aux intérêts de leurs lecteurs, et à ce titre, il est de notoriété publique que la survenance d’une crise humanitaire et les drames voire les atrocités qu’elles contiennent n’intéressent que très peu le public, ou alors encore faut-il qu’elles ne soient pas ressassées de façon trop régulière. De plus, cela fait également partie du quotidien des travailleurs humanitaires puisque, tous autant que nous sommes, observons tous les jours qu’il est difficile de parler avec nos proches de ce que nous faisons en détail et de manière approfondie. C’est toujours compliqué, parfois décevant, mais nous apprenons à faire avec et continuons malgré tout d’agir sans relâche sur le terrain. Il en va de même avec les médias, c’est toujours compliqué, c’est très souvent décevant, mais eux-aussi doivent faire face à un public versatile et trop souvent superficiel.

Il est également regrettable d’observer que les blâmes adressés aux organismes de presse soient réalisés dans le seul but tirer la couverture vers soi. En effet, les ONG ont depuis longtemps compris le problème lié à la faible médiatisation des crises humanitaires au travers de la presse. C’est la raison pour laquelle chacune d’entre elles dispose d’un pôle communication afin de se passer du relai journalistique et d’informer toute personne intéressée sur les crises dans lesquelles elles mettent en œuvre des projets d’assistance. Les organisations humanitaires sont à ce titre présentes sur la plupart des réseaux sociaux, publient très régulièrement du contenu d’information et il aurait été tout aussi bénéfique envers ces crises d’en faire la mention.

Par ailleurs, il est dommage que cette médiatisation se fasse au bénéfice de la Love Army seulement, mais aussi et surtout, que celle-ci préfère très largement faire cavalier seul quitte à sous-entendre en substance qu’ils sont les seuls à actuellement réaliser quelque chose de concret. Pourtant, il convient de rappeler que non seulement de très nombreuses ONG internationales et nationales sont présentes actuellement au Bangladesh et plus exactement à Cox’s Bazar (consulter à ce propos le dernier 4W – Who does What, Where, When – qui établit la liste de tous les acteurs humanitaires actuellement présents ), mais aussi et surtout qu’elles sont toutes en coordination les unes avec les autres, afin d’apporter une réponse adéquate et coordonnée aux besoins urgents des personnes réfugiées dans cette zone.


Depuis 2005 est mise en œuvre « l’approche cluster » dans tous les contextes humanitaires. Créée dans le sillage de la réforme du système des Nations Unies dans la sphère humanitaire, cette approche établit une meilleure coordination entre les différents acteurs humanitaires sur la base d’une classification sectorielle (sécurité alimentaire, eau et assainissement, habitat, santé…). Organisés au niveau national et régional, ces clusters sont devenus un cadre privilégié pour faciliter la coordination des organisations, éviter tout « overlapping » – c’est-à-dire que deux organisations différentes ne mettent pas en œuvre le même type de projet pour le même groupe de personnes –, partager des informations et dans tous les cas, apporter une réponse rapide et efficace aux besoins identifiés.


Le dernier tweet publié par Médecins du Monde confirme tristement l’absence de communication et de coordination de la Love Army avec les organisations humanitaires déjà présentes sur place.

Il a également été particulièrement agaçant, dans le cadre de l’action en Somalie, de prétendre que la situation sécuritaire dans le pays est bien meilleure que ce que l’on peut lire partout. Au mieux il s’agit d’une maladresse, au pire d’un mensonge éhonté.

Affirmer que dans un tel pays en conflit depuis une vingtaine d’années la situation sécuritaire est optimale et sous-entendre que seule la Love Army a osé mettre en œuvre une telle intervention, ce n’est ni plus ni moins qu’adresser un bras d’honneur à tous les travailleurs humanitaires – dont une immense majorité sont des travailleurs nationaux – qui ont perdu la vie pour pouvoir apporter assistance aux plus vulnérables. C’est cracher au visage de ceux qui chaque jour – en Somalie notamment – prennent des risques dans l’exercice de leur métier mais n’en ressortent pas toujours indemne.

C’est d’autant plus gênant de voir ce genre de sous-entendu lorsque l’on dispose soi-même d’une protection présidentielle. Sur le volet indépendance et neutralité de l’action humanitaire, on repassera.


Non, une intervention humanitaire ne peut et ne pourra jamais se résumer à un « very good trip » entre amis au pays des plus vulnérables. L’humanitaire reste un métier dangereux, qui fait notamment partie de ceux comportant le plus de décès chaque année, au même titre que les journalistes. Considérer qu’il est facile d’entrer dans un pays pour réaliser une intervention humanitaire, c’est oublier qu’il s’agit d’un milieu exigeant et qui nécessite autant que tout autre, l’implication de professionnels.

Des confusions qui mériteront de véritables éclaircissements.

Pour terminer, il convient d’analyser ce qui à plusieurs reprises a été rappelé par la Love Army dans le cadre de son action, à savoir que 100% des fonds obtenus au travers des collectes seront reversés aux personnes nécessitant une assistance. Cela soulève une nouvelle fois plusieurs questions, d’abord sur la communication confuse à ce sujet, ensuite sur la réalité pratique de cette affirmation.

Jérôme Jarre l’avait indiqué en défense d’une critique adressée par divers médias journalistiques, que l’intégralité des fonds étaient reversés aux bénéficiaires, pour la simple et bonne raison qu’il faisait cela à titre bénévole, que personne n’était employé et qu’aucun intermédiaire ne percevait quoi que ce soit.

Il a pourtant été indiqué dans ce thread de plusieurs dizaines de tweets, que l’action de la Love Army en Somalie était réalisée en coopération avec l’organisation American Refugee Committee (ARC), ce qui contredit consécutivement l’affirmation selon laquelle son intervention était totalement autonome.

La présence d’une organisation intermédiaire sera d’ailleurs confirmée au sein même de ce thread quelque peu confus.

Il n’est évidemment pas question ici de critiquer la confusion voire les contradictions de la communication comme ainsi soulignée. Non, le problème est de prétendre faire quelque chose d’absolument irréalisable en soi. Soyons clairs, il est impossible de demander aux chauffeurs des water-trucks, aux personnes déchargeant les camions remplis de vivres, aux officiers de distributions alimentaires – pour ne citer qu’eux – de travailler bénévolement. Si cela est tout à fait louable de la part de Jérôme Jarre et de ses comparses d’exiger qu’aucun d’entre eux ne perçoivent le moindre centime des fonds récoltés, il est en revanche impossible pour ne pas dire indigne de demander aux travailleurs cités précédemment de contribuer bénévolement à cette action. Apporter une réponse d’urgence adaptée, cela passe aussi par une contribution à l’économie par l’emploi de travailleurs locaux.

C’est la précision je souhaite apporter ici, car il s’agit d’être honnête et transparent sur le monde humanitaire. La réalité de ce monde comporte nécessairement des frais qui ne seront pas exclusivement attribués au financement de denrées alimentaires, à la distribution d’eau potable ou de produits d’hygiène. Il existe par exemple constamment des frais liés au transport du matériel distribué, mais aussi au stockage. En effet, on ne distribue pas plusieurs dizaines de tonnes de nourriture sans-cesse en « one-shot one day » (achat sur le marché → transport → distribution en un seul jour) et cela n’a rien de honteux.

Cela demande une logistique matérielle d’une part, mais également humaine. Alors que les interventions humanitaires s’étalent sur plusieurs mois voire plusieurs années, comment exiger que toute personne impliquée dans sa mise en œuvre reste bénévole ? Dans certains lieux d’intervention, les ONGs sont parfois même les principaux recruteurs, et permettent de redynamiser ainsi l’économie locale et nationale. À ce titre, les budgets de chaque mission le démontrent, le plus gros poste de dépense est rattaché au paiement des salaires, et ceux des travailleurs nationaux constituent une part très largement supérieure à ceux des employés internationaux. Il serait donc erroné de croire que les salaires reversés aux travailleurs internationaux plombent le budget des interventions humanitaires.

La transparence promise par Jérôme Jarre à la fin de ces interventions permettra donc de mieux comprendre, et si besoin, d’apporter des précisions sur la réalité pratique de la mise en œuvre économique des interventions de la Love Army. Je le répète, il n’est pas question de mettre en doute l’honnêteté et la sincérité des personnes impliquées dans ce mouvement mais d’exiger au contraire qu’elles le soient de bout en bout envers leur public…et les bénéficiaires de leur action.

Il ne reste donc qu’à espérer que les doutes ici soulevés puissent rapidement être balayés et que les erreurs déjà relevées soient corrigées comme il se doit. Il en va de l’intérêt d’un milieu déjà trop régulièrement mis en doute par le public – bien souvent à tort – au détriment des populations les plus vulnérables à une période où l’assistance humanitaire demeure indispensable.

Retour des Rohingya au Myanmar : Pourquoi il convient de douter de la bonne volonté des autorités birmanes.

Depuis le 25 août dernier, l’attention de la communauté internationale s’est – en partie – tournée sur le Myanmar, et plus exactement sur la situation qui a poussé des centaines de milliers de personnes à fuir l’État du Rakhine vers le Bangladesh voisin. Suite à l’attaque coordonnée de plusieurs postes-frontières par des membres de l’Armée du Salut des Rohingya de l’Arakan (ARSA) coutant la vie à douze policiers et à la répression consécutive des Tatmadaw, 607 000 personnes ont fui l’État du Rakhine entre le 25 août et le 5 novembre 2017 pour se réfugier au Bangladesh. Cet afflux de personnes s’est ajouté aux 212 000 réfugiés Rohingya qui avaient déjà fui le Myanmar avant le 25 août 2017, poussant le total de birmans réfugiés au Bangladesh au nombre de 800 000.

Comme toute autre crise humanitaire impliquant le déplacement contraint ou forcé de personnes, cette situation ne doit pas être considérée comme irrémédiable, puisqu’au contraire, la possibilité d’un retour de ces personnes sur leur terre d’origine doit être envisagée si les conditions le permettent. Ce droit au retour et à la restitution des propriétés des déplacés est d’ailleurs contenu dans les Principes concernant la restitution des logements et des biens dans le cas des réfugiés et des personnes déplacées, également connus sous la désignation de Principes Pinheiro, du nom du rapporteur spécial à l’origine d’un rapport ayant formulés ces-dits principes. Il est ainsi proclamé que « Tous les réfugiés et personnes déplacées ont le droit de se voir restituer tout logement, terre et/ou bien dont ils ont été privés arbitrairement ou illégalement, ou de recevoir une compensation pour tout logement, terre et/ou bien qu’il est matériellement impossible de leur restituer, comme établi par un tribunal indépendant et impartial ».

À cet effet, le gouvernement birman a exprimé des propos encourageants en faveur du retour de ces réfugiés. Pourtant, il demeure légitime de douter, au-delà des conditions de faisabilité de ce retour, de la sincérité des officiels birmans. Pire, une accumulation de faits troublants laissent même soupçonner le gouvernement birman d’orchestrer, une manœuvre de réappropriation pour ne pas dire d’accaparement des terres occupées par les membres de l’ethnie Rohingya, sous couvert d’opérations militaires visant à débusquer les membres de l’ARSA . Une interview menée récemment sur France Culture avait d’ailleurs pointé du doigt cette possibilité, sans pour autant véritablement approfondir la question.

Une restitution douteuse du point de vue du droit birman.

En premier lieu, ces doutes trouvent leur fondement dans l’état actuel du droit birman. En effet, les individus Rohingya se voient systématiquement refuser la nationalité birmane depuis plusieurs décennies. Depuis l’adoption de la loi sur la citoyenneté de 1982, l’ethnie des Rohingya n’est non seulement plus reconnue comme étant partie intégrante des 135 autres ethnies composant la société birmane, mais ces personnes se sont également vues retirer leur citoyenneté, de sorte que depuis cette date les Rohingya sont de véritables apatrides. Il faut ajouter à cela qu’en raison des conséquences du conflit qui perdure depuis plusieurs dizaines d’années et des déplacements contraints à répétition, nombre de Rohingya ne disposent plus des documents permettant de prouver la présence de leur famille au Myanmar avant l’indépendance de 1948, conformément à ce qu’indique la loi sur la citoyenneté de 1982.

Là où les choses se compliquent spécialement au regard d’un éventuel retour de ces personnes sur leur terre, c’est que la loi birmane indique qu’il est nécessaire de justifier son identité et notamment sa nationalité birmane pour réclamer un droit d’usage sur une terre. Par ailleurs, Aung Saan Suu Kyi a également tenu à préciser que les réfugiés Rohingya pouvant prouver leur résidence au Myanmar (comprendre par-là qu’il leur faudra prouver que leur famille résidait déjà sur le sol birman avant l’indépendance de 1948) verront leur droit au retour garanti. Mais comment un individu Rohingya pourrait-il se voir restituer sa terre s’il n’a jusqu’à présent jamais été considéré comme un citoyen birman ni jamais disposé de papiers d’identité et de titres de propriété à cause de cela ?

Vous la voyez l’absurdité de la chose ?

D’autre part, des doutes demeurent quant à l’opportunité que représente pour le Gouvernement cette région vidée de la majorité de ses habitants non-bouddhistes. Les craintes sont d’autant plus grandes que plusieurs villages ont été répertoriés comme ayant été mis à feu selon la technique militaire – bien qu’interdite par le droit international humanitaire – de la terre brûlée. Suite à cela, le Gouvernement birman a annoncé prendre le contrôle des terres et des villages ayant été brulé durant les affrontements , en affirmant vouloir redévelopper ces zones et s’appuyer à cet égard sur la « Natural Disaster Management Law » et les « Disaster Management Rules », lesquelles prévoient que la gestion des terres soient automatiquement transférées au gouvernement en cas de catastrophe naturelle ou d’origine anthropique tels que…les incendies.

Il convient aussi de relever que les rizières cultivées par les personnes ayant fui ces violences ont fait l’objet de récoltes par le gouvernement. Si laisser ces cultures telle quelles aurait évidemment été scandaleux dans un pays où un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté et neuf millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire, des questions se posent toutefois lorsque le gouvernement indique que les quantités récoltées seront revendue et les recettes obtenues transférées au profit du budget national.

Faut le reconnaitre, rien ne leur fait peur…

Des enjeux économiques qui donnent un autre regard sur la crise.

Les doutes sont d’autant plus présents que, au plus fort de la crise, le Ministre régional pour l’État du Rakhine a annoncé la création d’une zone économique autour de Maungdaw, où nombre de villages volontairement mis à feu ont été répertoriés, notamment à l’aide d’images satellites. Bien que cela ne soit pas désigné en tant que tel dans le cas de Maungdaw, les zones économiques spéciales du Myanmar ont pour particularité d’autoriser les entreprises étrangères à louer des surfaces de terre pour une durée de cinquante ans avec un renouvellement possible de vingt-cinq années supplémentaires. Sous l’impulsion de la « Investment Law » adoptée en 2016, trois régions ont été placées sous ce statut, dont Kyaukphyu dans l’État du Rakhine.

Source: AFP

Kyaukphyu et sa zone économique spéciale représentent un intérêt d’autant plus stratégique que s’est achevée en 2014 la construction d’un oléoduc et d’un gazoduc reliant les sites d’extraction au large du Rakhine vers les provinces de Yunman et Guizhou en Chine. Longs de 2 000 kilomètres, ces ouvrages réalisés par la Chine passent spécifiquement par la ville de Kyaukphyu, laquelle se situe à seulement 120 kilomètres environ de Maungdaw, où le plus fort des exactions a eu lieu dernièrement. S’agit-il simplement d’une embarrassante coïncidence, ou est-il bien question d’une volonté de la part du gouvernement de sécuriser la région contre tout risque d’instabilité en procédant purement et simplement à un déplacement forcé des communautés – en l’occurrence la minorité ethnique non-bouddhiste – résidant dans cette zone ? Le soutien diplomatique de la Chine envers le Myanmar sur cette question laissera à chacun se faire son propre avis.

Source: Shwe Gas Movement

Il convient par ailleurs de rappeler la manière avec laquelle Min Aung Hlaing – l’actuel chef des forces armées birmanes – a délogé en 2009 et en l’espace de trois jours le groupe armé contrôlant la région du Kokang, au Nord de l’État de Shan, laquelle se trouve sur l’un des corridors de la Nouvelle Route de la Soie promue par la Chine. Si l’initiative des Tatmadaw a bien permis de repousser la Myanmar National Democratic Alliance Army (MNDAA), la violence des hostilités a également poussé 30 000 personnes à fuir la région pour se réfugier en Chine. Fait intéressant et pas des moindres, bien qu’intégrés dans la liste officielle des 135 ethnies du pays, les Kokang ne disposent pas de la nationalité birmane, car considérés comme des immigrants chinois. Cet événement et le contexte dans lequel il s’est inscrit rappelle ainsi de manière assez troublante la façon dont les faits se sont déroulés dernièrement dans l’État du Rakhine.

De l’incroyable mauvaise foi des autorités birmanes sur la gestion de la crise.

De plus, on ne s’étonnera pas de voir l’armée birmane s’exonérer de toute exaction commise dans la région de Maungtaw dans l’État du Rakhine ces dernières semaines. Sur la base de témoignages recueillis par l’armée elle-même auprès d’habitants dans la région, il est ainsi affirmé que l’armée birmane s’est conformément tenue aux ordres qui lui avaient été donnés, et qu’à ce titre aucune exaction de type arrestations de villageois, exécutions extra-judiciaires, violences sexuelles ou mise à feu de villages entiers n’a été commise, soit l’exact contraire des informations récoltées par les Nations Unies, lesquelles ont dénoncé un « exemple classique de nettoyage ethnique ».

Enfin, il convient de citer la querelle naissante entre les autorités du Bangladesh d’une part, et celles du Myanmar d’autre part, au sujet du rapatriement des réfugiés Rohingya. Si les autorités birmanes ont bien fait savoir leur volonté de faire démarrer ce processus dès que possible, elles accusent toutefois le Bangladesh de prendre du retard au motif selon lequel ce dernier chercherait à capter autant que possible les fonds d’aide humanitaire promis par la communauté internationale. De son côté, le Bangladesh accuse le Myanmar de ne pas avoir inclues les recommandations formulées par la Commission sur l’État du Rakhine présidée par Kofi Annan. En résumé, non seulement les autorités birmanes s’exonèrent d’être à l’origine – via son armée – de l’exode forcée de centaines de milliers de personnes, mais celles-ci refusent également de se voir attribuer tout part de responsabilité dans la difficulté de trouver un accord en vue du rapatriement des personnes déplacées vers le Bangladesh.

En termes de bonne foi, il faut avouer que l’on a déjà vu plus crédible. Ainsi mis bout à bout, ces éléments soulignent de manière assez funeste la nature des choix des autorités birmanes dans le déroulement de cette crise, et ne laissent aucun doute quant à la faible probabilité d’un retour effectif et sécurisé des Rohingya vers l’État du Rakhine.

Largages de l’aide humanitaire : Comment ça marche ?

La guerre… ou une sécheresse semblable à un véritable cataclysme. Et des milliers de personnes –peut-être plus – qui affrontent la famine que certains comparent à la tragédie oubliée de ce siècle.
 L’aide humanitaire n’arrive qu’au compte-goutte, lorsqu’elle n’est pas détournée ou tout simplement interdite. Émue par l’image d’une mère avec son enfant décharné qui gît près d’elle, la communauté internationale décide de porter assistance à ces populations. Des avions cargo sont alors mobilisés par les organisations humanitaires, et sont rapidement chargés de vivres. L’aide est ensuite larguée au-dessus des zones sinistrées pour permettre aux personnes touchées par cette famine de survivre. À ce moment-là, celles-ci lèvent les yeux aux ciel et le remercient pour les bienfaits qu’il leur apporte.

Ce spitch aux allures tragico-cinématographiques est très éloigné de la réalité en matière d’intervention humanitaire, en particulier s’agissant des largages de l’aide. Utilisés pour la première fois lors de l’Opération Lifeline au Soudan dès 1989 pour permettre la distribution de plus de 1,5 tonnes de nourriture par les airs, les opérations de largage humanitaire ont toujours cours au Sud Soudan, touché depuis décembre 2013 par des affrontements armés qui ont provoqué le déplacement de plus de quatre millions personnes selon les Nations Unies. Aussi spectaculaires que rares, ces opérations de largage sont toutefois très strictement encadrées afin que ne soit pas largué n’importe quoi, n’importe où, n’importe comment.

Quand ?

Un IL-76 du Programme Alimentaire Mondial. Photo: WFP/Stephanie Savariaud

Tout largage humanitaire n’intervient qu’en situation d’urgence critique, lorsqu’il est nécessaire d’intervenir très rapidement pour mettre fin à un problème de disponibilité de denrées alimentaires qui s’étend sur le long terme. Si la situation de famine est en revanche dûe à un problème d’accessibilité économique, c’est-à-dire si les aliments sont disponibles sur les marchés locaux mais que les populations n’ont pas les moyens économiques de se les procurer, il convient plutôt de favoriser la distribution de cash ou de coupons afin que l’intervention humanitaire n’introduise pas des produits qui nuiraient à l’économie locale. Il est en effet important d’anticiper sur le moyen et le long terme l’impact de l’assistance alimentaire, en veillant donc à assurer la sécurité alimentaire mais également économique des personnes.

Pourquoi ?

Ces largages ne peuvent être entrepris qu’en dernier recours, lorsqu’il est absolument impossible que l’aide humanitaire atteigne les bénéficiaires par les voies d’accès habituellement utilisées, telles que les routes. En pratique, il peut par exemple s’agir d’une voie d’accès qui ne peut être utilisée pour des raisons de sécurité, en raison de la conduite d’hostilités qui mettraient en danger la poursuite de l’acheminement ou si le personnel humanitaire fait l’objet d’attaques de la part des belligérants.


Précision : le droit international humanitaire proscrit les attaques à l’encontre de l’aide humanitaire (1) tout en accordant le droit de libre passage aux organisations humanitaires chargées d’apporter assistance aux populations civiles (2)).


La procédure de largage peut également être retenue en raison de contraintes géographiques, comme la présence de routes impraticables, d’inondation ou si la population se situe dans des zones enclavées qui empêchent l’accès de l’aide humanitaire.

Par qui ?

Comme pour le Sud Soudan, c’est le Programme Alimentaire Mondial qui réalise l’essentiel des largages, ainsi que le Comité International de la Croix-Rouge. Il arrive toutefois que ces largages soient réalisés par les troupes militaires, comme cela a notamment été le cas en Afghanistan avec l’armée des États-Unis, avec les critiques que cela engendre, en terme de neutralité et d’impartialité de l’assistance humanitaire.

Comment ?

Photo: WFP/Ilya Osenenko

Le Programme Alimentaire Mondial a recours à trois types d’avions cargo, à savoir l’AN-12, le C-130 ou l’IL-76 qui comme son nom l’indique, peut transporter jusqu’à 76 tonnes de matériel.

Concernant le type de produits largués, il ne peut s’agir que de produits alimentaires. Il est en effet hors de question de procéder au largage de produits non-alimentaires (NFI dans le jargon humanitaire pour Non-Food Items) ou sanitaires tel que du matériel pour la construction de puits ou de latrines et pour lesquels le risque de casse lors du choc au sol est bien trop élevé. S’agissant du type produits alimentaires ainsi distribué par voie aérienne, il ne peut s’agir que d’aliments en poudre, de céréales ou de légumes à gousse.

Ces aliments sont conditionnés par sacs de 50kg, avant d’être mis successivement dans trois autres sacs d’une capacité de 80 à 90kg dans le but d’offrir une résistance suffisante au choc lors la chute au sol. De cette manière, si le premier sac vient à rompre à son arrivée, les trois autres sacs permettent d’empêcher que le contenu ne se déverse sur le sol.

Avant-même de réaliser ce largage, il convient d’identifier précisément une zone de largage (ou drop zone) sécurisée, qui doit être une surface plane en terre, avec du sable ou de l’herbe et sans obstacles, pour veiller à ce que les sacs ne soient pas endommagés à leur arrivée au sol. De plus, dans le but de faciliter les manœuvres de l’avion, il est également nécessaire qu’aucun bâtiment ou habitation ne se trouve à proximité. Par ailleurs, ce n’est pas seulement le périmètre proprement réservé au largage qui doit être dégagé de tout obstacle, mais également la zone située après celui-ci sur une distance de 1 500 mètres environ afin de prévenir les effets dramatiques qui seraient dus à un largage tardif ou à un problème technique de l’avion.

Photo: WFP/George Fominyen

Durant toute la procédure d’approche et de largage, les équipes de l’avion sont en contact permanent, via radio, avec le personnel de l’organisation présent au sol sur la drop zone pour récupérer les produits qui seront largués entre 700 et 1 000 pieds (200 à 300 mètres d’altitude). En effet, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, le matériel largué n’est pas directement récupéré par les bénéficiaires, auquel cas seul les plus forts y auraient accès et non les personnes les plus vulnérables. De cette manière l’aide n’aurait pas accès au plus grand nombre et aurait pour seul effet d’exacerber les tensions.

Pour des raisons d’efficacité et de sécurité évidentes, tant pour les bénéficiaires que le personnel humanitaire, les opérations de largages et de distribution sont toujours encadrées par des procédures très strictes. Ainsi, les bénéficiaires de l’aide bientôt larguée sont d’abord identifiés selon leur situation et leurs besoins, ce qui permet de prendre en compte les plus vulnérables, comme pour une distribution classique. Il convient dans le même temps de déterminer le type d’aide et/ou d’aliments adaptés aux bénéficiaires, selon leurs habitudes culturelles notamment. Lorsque l’aide parvient à la zone de largage, le personnel de l’organisation qui a organisé cette opération récupère les sacs afin de les regrouper, de les stocker avant de rapidement les distribuer aux bénéficiaires ainsi préalablement identifiés.

Quel coût ?

L’organisation d’une telle opération de largage ne peut être retenue qu’en dernier recours, non seulement pour des raisons logistiques, sécuritaires, mais également et surtout économiques. Ces opérations sont en effet bien plus couteuses que l’acheminement des vivres par les routes, puisque chaque largage est estimé à plusieurs dizaines de milliers de dollars.

(1) Article 3 commun aux Conventions de Genève de 1949 ; articles 15, 16, 71 §2 et 85 du Protocole additionnel I de 1977 aux Conventions de Genève de 1949 ; articles 9 et 10 du Protocole additionnel II de 1977 aux Conventions de Genève de 1949 ; règle 31 de l’étude du CICR sur le droit international humanitaire coutumier.

(2) Article 23 de la Convention de Genève IV de 1949.

 

Lifestraw: Une vraie fausse bonne idée ?

Depuis quelques années et de manière assez régulière, il arrive de voir apparaitre sur internet des articles destinés à faire la promotion d’une paille capable de « sauver des millions de vies ». Le vocable utilisé est souvent le même, « extraordinaire », « révolutionnaire », « innovation ». Pourtant, aussi efficace soit-elle, cette paille n’est pas aussi nouvelle qu’on pourrait le croire. Et pour cause, puisqu’il s’agit d’un produit commercialisé depuis 2005.

Photo: Vestergaard

Mise au point par la société suisse Vestergaard, la paille Lifestraw permet de consommer une eau filtrée à 99,999% de toute impureté et des parasites susceptibles de provoquer des maladies liées à l’environnement aquatique (choléra et autres maladies diarrhéiques…). Initialement développée pour les amateurs de trekking, son utilisation s’est vue étendue à certains terrains humanitaires, en particulier en situation d’urgence comme après le violent séisme qui a frappé l’ile d’Haïti en 2010. Mais est-ce pour autant l’objet « miracle » qui permettra à des millions de personnes de consommer une eau potable ? Pas si sûr.

En premier lieu, ce qui saute aux yeux est le prix auquel ce produit est vendu. Bien qu’il semble possible pour les organisations humanitaires de se le procurer à un coût variable de 2 à 7 $, la lifestraw est néanmoins vendue entre 15 et 25 $ auprès des revendeurs classiques. Cela en fait un objet difficilement accessible pour les millions de personnes qui vivent avec moins de 2 $ par jour et qui sont bien souvent les mêmes vivant sans accès à l’eau potable.


Selon l’ONU, 800 millions de personnes vivent avec moins de 2$ par jour, 2,3 milliards n’auraient pas accès à un assainissement de base, et 844 millions n’ont pas accès à l’eau potable.


À un tel coût, acquérir cet objet en plusieurs exemplaires pour l’ensemble d’une famille devient littéralement inimaginable en dehors du schéma d’une distribution gratuite organisée par une organisation humanitaire ou par le Ministère de la Santé d’un État.

En second lieu, la distribution d’un tel objet présente le risque de s’opposer à l’acceptation globale des bénéficiaires. Toute activité d’un projet humanitaire, telle que la distribution d’objets non-alimentaires (il est question de « Non-food items » ou NFI dans le jargon humanitaire) nécessite en effet que le matériel distribué et son fonctionnement/utilité rencontrent d’une part la compréhension des bénéficiaires et d’autre part leur acceptation. L’acceptation des bénéficiaires ciblés, eu égard à leurs préférences, habitudes culturelles ou leurs besoins reste en effet l’une des pierres angulaires de la réussite d’un projet.

Photo: Vestergaard

Dans le cas de la lifestraw, ce sont les modalités de son utilisation qui peuvent être susceptibles à terme de rencontrer la non-acceptation des bénéficiaires. En effet, au-delà de son coût qui peut être rédhibitoire en dehors d’une distribution gratuite, se pose la question du changement des filtres. Il est en effet indiqué que la lifestraw est capable de filtrer entre 700 et 1 000 litres d’eau au cours de son utilisation. Néanmoins, au terme de cette quantité filtrée, quid en situation réelle pour en changer les filtres ? D’ailleurs, la lifestraw n’est équipée d’aucun indicateur pour avertir son utilisateur du dépassement de la durée de vie des filtres, ce qui l’expose consécutivement aux maladies que l’objet est censé lui faire éviter.

Enfin et surtout, si la lifestraw peut s’avérer très utile à court terme ou en situation d’urgence, après un séisme ou un cyclone par exemple, il ne peut en aucun cas s’agir d’une alternative viable sur le long terme ou en matière de développement. La priorité qui demeure – et qui doit le rester – reste en effet l’installation et/ou l’amélioration des structures et des réseaux d’assainissement et d’approvisionnement en eau potable couplées à la continuation des campagnes de sensibilisation à l’hygiène. Si l’existence d’un instrument telle que la lifestraw rappelle que plus de 800 millions de personnes dans le monde ne bénéficient pas d’un accès à l’eau potable, il convient dans le même temps de ne pas déresponsabiliser les acteurs gouvernementaux concernés et chargés d’assurer ces services à leur population. Car comme l’a affirmé l’Assemblée Générale des Nations Unies le 28 juillet 2010, « le droit à l’eau potable salubre et propre est un droit fondamental, essentiel en plein exercice du droit à la vie et de tous les droits humains », auquel tous les États sont soumis.

Tribulations humanitaires #2 – Le stage.

Suite à mon interminable galère pour pouvoir obtenir un stage dans une organisation humanitaire (Tribulations humanitaires #1 – La recherche de stage), les choses sont rentrées dans l’ordre. J’ai alors pu mettre en œuvre toute ma motivation et ma soif d’apprendre au service de mes collègues, mais je n’étais pas encore au bout de mes surprises.

Dès le premier jour, tout semblait bien parti : bienvenue, rencontre et présentation des différents départements, briefings introductifs…


Puis bien vite sont arrivées les tâches sur lesquelles je devais principalement m’activer.


Enfin, au départ ça se résumait surtout à une seule chose : l’archivage. Et on m’a bien fait comprendre que c’était quelque chose de tout à fait normal pour un stagiaire.


Bon, j’exagère. Il y avait aussi les photocopies, les signatures de documents, les corrections orthographiques des rapports. Bref, j’ai commencé à me questionner sur la plus-value de ma présence.


C’était d’ailleurs sans compter sur la blague fétiche d’un de mes collègues – qui était également mon supérieur direct –, qu’il adorait me sortir plusieurs fois par jour avant de répondre à mes questions.


Ce même collègue m’a d’ailleurs un jour expliqué sa théorie du darwinisme en entreprise, en faisant explicitement référence aux stagiaires…


Malgré mes pérégrinations en tant que stagiaire, mes déboires n’étaient pas pour autant terminés. Il fallait aussi que je trouve un logement… À Paris. Pour une durée à peine inférieure à six mois. Et en toute honnêteté, jamais je n’aurais pensé que ce serait aussi difficile que de trouver un stage.


Après deux mois de stage, je pouvais au moins me réjouir d’être devenu un as dans la maitrise de Word et Excel…


Enfin ça, c’était lorsque l’ordinateur sur lequel il m’était demandé de travailler, le seul du siège encore équipé de Windows XP, n’était tout simplement pas en train de planter de manière intempestive.


La lecture et la consolidation de rapports m’amenaient également à découvrir chaque jour de nouveaux acronymes humanitario-onusien impossible à comprendre.


Parallèlement, ma formation n’étaient pas pour autant terminée, et il ne me restait plus qu’un mois et demi avant la date limite de rendu de mon mémoire. Tout ce que j’avais à ce stade, c’était le titre du sujet et une ébauche de plan…


Un jour, j’ai eu la chance de pouvoir participer à un exercice de simulation d’élaboration de projet avec de futurs travailleurs expatriés. D’abord honoré, j’ai ensuite été effaré de les entendre commencer par la définition des objectifs généraux/spécifique du projet avant même d’évoquer l’évaluation des besoins.


À mi-parcours du stage est venu le moment d’établir un point d’étape avec un responsable RH. En évoquant les possibilités de départ sur le terrain, j’ai cru à une blague lorsqu’il m’a dit en me regardant droit dans les yeux qu’il était possible d’indiquer ses préférences géographiques à condition que ce ne soit pas justifié par l’envie de passer quelques vacances. Mais non, il était sérieux.


Par moment, j’arrivais à avoir des nouvelles de mes camarades de formation, maintenant répartis aux quatre coins du monde. En écoutant certains d’entre eux, j’étais finalement ravi des taches que je devais réaliser dans le cadre de mon stage.


Et puis petit à petit, j’ai pu me rendre compte que j’étais de plus en plus intégré aux processus de réflexion des projets au niveau du siège mais aussi aux blagues échangées entre collègues.


Pour autant, ma condition de stagiaire ne m’avait pas quitté et il m’arrivait encore d’être à l’origine de bourdes dans des moments inopportuns.


La fin du stage approchant, ma tutrice m’a annoncé avoir non seulement validé mais aussi appuyé mon souhait d’être affecté à un poste terrain adapté à mon profil et dans une zone géographique que j’avais suggérée.


Finalement, mon stage a pris fin sans que l’on me propose quoi que ce soit…


Il fallait en réalité rester seulement un petit peu patient, puisque quelques jours plus tard, l’organisation m’a recontacté pour me proposer une affectation sur le terrain.


S’il est vrai qu’un tel stage peut se révéler par moment être une étape frustrante, cela reste avant tout un moment privilégié pour comprendre les mécanismes de coordination des projets humanitaires depuis le siège d’une organisation. Il s’agit aussi d’une occasion unique de mettre en oeuvre progressivement les connaissances acquises durant sa formation, mais aussi de commencer à tisser son propre réseau professionnel.

Le meilleur conseil qu’il serait possible de donner pour tout stagiaire dans ce domaine est de ne pas seulement compter sur vos connaissances toutes fraiches, mais de voir cette étape comme une continuité de votre formation et de vous imprégner autant que possible des expériences et des conseils de chacun de vos collègues. Lisez, écoutez, posez des questions et n’ayez pas peur de vous impliquer dans les travaux et réflexions de l’équipe dont vous faites partie. Si tout se passe bien, il y a de fortes chances que ce soit votre tour de partir en première mission !

Bientôt la suite: Tribulations humanitaires #3 – La première mission.

Droit des conflits réels ou virtuels: Le droit international humanitaire doit-il être intégré aux jeux-vidéo ?

S’il est une catégorie de jeux-vidéo dont le succès actuellement ne se dément pas, il s’agit bien des simulations de guerre. Vendus à plusieurs millions d’exemplaires chaque année, rapportant jusqu’à plusieurs millions de dollars (voire le milliard !), ces jeux se vantent de pousser le réalisme des conflits armés jusque dans ses derniers retranchements à défaut de proposer un scénario digne de ce nom.

Souci du réalisme oblige, ces jeux devraient en tout état de cause appliquer également les conditions et autres règles qui régissent les conflits armés – le droit international humanitaire – et que chaque belligérant en situation réelle est tenu de respecter. Pourtant, force est de constater que beaucoup d’éditeurs de jeux-vidéo ne prennent guère en considération cette exigence, faisant ainsi passer leur produit pour de véritables défouloirs qui n’ont de simulation que le nom.

Le droit international humanitaire pour limiter l’inhumanité des guerres.

Le droit international humanitaire, que l’on désigne également sous l’appellation de droit des conflits armés ou droit de la guerre tient notamment son origine de l’action de Henry Dunant – le fondateur de la Croix-Rouge – selon qui, après avoir été témoin de la bataille de Solferino en 1859, il était nécessaire d’apporter une assistance médicale aux blessés, quel que soit le camp pour lequel ils s’étaient battus. Cette idée est devenue la pierre fondatrice du droit humanitaire, qui au moyen des Conventions de Genève de 1949 et de leurs protocoles additionnels vise à limiter les effets de la guerre.

Croix, croissant et cristal, les emblèmes du Mouvement International de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Source: CICR.

L’article 3 des Conventions de Genève dispose ainsi que « les personnes qui ne participent pas directement aux hostilités, y compris les membres de forces armées qui ont déposé les armes et les personnes qui ont été mises hors de combat par maladie, blessure, détention, ou pour toute autre cause, seront, en toutes circonstances, traitées avec humanité ».

Le droit international humanitaire a également vocation à réglementer voire à prohiber des pratiques. Sont ainsi interdites au titre de l’article 3 des Conventions de 1949 « les atteintes portées à la vie et à l’intégrité corporelle, notamment le meurtre sous toutes ses formes, les mutilations, les traitements cruels, tortures et supplices ;
les prises d’otages ; les atteintes à la dignité des personnes, notamment les traitements humiliants et dégradants ; les condamnations prononcées et les exécutions effectuées sans un jugement préalable, rendu par un tribunal régulièrement constitué, assorti des garanties judiciaires reconnues comme indispensables par les peuples civilisés ». De la même manière, l’utilisation de certaines armes est également prohibée, à l’image des bombes à sous-munition.

Un autre principe essentiel du droit international humanitaire est contenu à l’article 48 du Protocole additionnel de 1977, lequel prévoit que « les Parties au conflit doivent en tout temps faire la distinction entre la population civile et les combattants ainsi qu’entre les biens de caractère civil et les objectifs militaires et, par conséquent, ne diriger leurs opérations que contre des objectifs militaires ».

De la nécessité d’intégrer le Droit international humanitaire dans les jeux-video.

Selon un rapport de Novembre 2009 (« Playing by the Rules: Applying International Humanitarian Law to Video and Computer Games ») tiré d’une étude réalisée par l’organisation suisse TRIAL et l’association Pro Juventute, il est révélé que parmi une vingtaine de jeux examinés (notamment Battlefield, Call of Duty, World in Conflict, Splinter Cell…) ceux-ci représentaient souvent des scènes de violence et incitaient les joueurs à les reproduire au sein des jeux.

Scène tirée du chapitre « No Russians » de COD: Modern Warfare 2. Droits: Activision.

À titre d’exemple, Call of Duty 4: Modern Warfare comporte une mission de mitraillage depuis un hélicoptère où le joueur est amené à utiliser un imageur thermique pour déterminer leurs cibles sans qu’il soit fait de différence entre un militaire et un civil. Dans le jeu Call of Duty: Modern Warfare 2, une scène intitulée « Civilian slaughter » propose au joueur de coopérer avec des terroristes russes afin massacrer des centaines de civils dans l’aéroport de Moscou. Un autre jeu avait également soulevé une vive polémique avant de voir sa sortie finalement annulée, à savoir « Six days in Fallujah », lequel devait retracer l’offensive militaire américaine dans la ville de Fallujah en Irak, en octobre 2004, et qui s’est soldée par le massacre de près de 1 000 civils.

« Les jeux vidéo devraient saisir l’occasion de promouvoir [les] normes [du droit international humanitaire] plutôt que de donner l’illusion que la violence est sans limites » estiment ainsi les ONG dans leur rapport de 2009, de telle sorte qu’ils « ne constituent [pas] des espaces indifférents à la loi et à l’éthique. Il serait donc souhaitable que les jeux de guerres fictifs soient régis par les mêmes normes que celles qui régissent de véritables conflits armés ».

Pourtant, beaucoup de joueurs et l’ensemble des développeurs crient au scandale lorsque ces éléments de réflexion sont avancés, prétextant qu’« il ne s’agit que de jeux », et que ce ne sont pas ces loisirs qui inciteront quiconque à commettre un massacre dans sa ville. Ce à quoi Frida Castillo – membre de l’association TRIAL – répond que « même si la majorité des joueurs ne seront jamais soldats, ces jeux font passer le message que les militaires ont droit de vie ou de mort en temps de guerre. C’est faux et il est important de le rappeler en intégrant la loi humanitaire dans les jeux vidéo. Les tortures et les humiliations d’Abou Ghraib montrent ce qui arrive quand on s’imagine avoir tous les droits ».

Enfin, le Comité International de la Croix Rouge a affirmé lors d’une réunion sur la question de la violence dans les jeux-vidéo et leur portée sur les joueurs qui s’est tenue en parallèle à la 31e conférence internationale de la Croix Rouge et du Croissant Rouge à Genève en décembre 2011, qu’« il y a une population d’environ 600 millions de joueurs qui semble violer le droit international humanitaire dans un monde virtuel ».

Alors, la guerre virtuelle et le droit, compatibles ?

On ne le répètera jamais assez – et n’en déplaise aux gamers, je suis moi-même un joueur invétéré ! –, la guerre n’est véritablement pas un espace de jeu. Elle est une réalité qui reste la cause principale d’atrocités commises sous des prétextes aussi divers que variés. Elle est la source de trop nombreuses impunités et est également en partie responsable de crises alimentaires dans le monde. Chaque année et pour chaque conflit, la guerre fait plusieurs milliers de morts et ce genre de loisir que représentent les simulations de guerre tend à le faire oublier.

Quoi qu’en disent les joueurs les plus libertaires et les défenseurs de la création vidéoludique sans limite, l’objet d’une réflexion en vue d’intégrer le droit international humanitaire n’a pas de finalité purement moraliste, barbante au possible, pas plus qu’elle n’est aucunement nourrie par les hypothèses les plus folles selon lesquelles la violence dans les jeux-vidéo encouragerait qu’elle soit reproduite dans l’espace de vie réel.

Au contraire, il s’agit davantage d’éclairer la pensée des joueurs pour qu’ils ne soient pas rendu insensibles aux bavures et autres exactions qu’un véritable conflit armé peut provoquer. Il est également question d’éviter de faire passer la guerre comme un défouloir soumis à aucune règle si ce n’est celle de la survie.

De plus, intégrer les règles du droit international humanitaire permettrait à ces jeux de véritablement se définir comme étant proches de la réalité, pas uniquement au niveau des graphismes, mais également au niveau du contenu. De la même façon qu’une simulation de sport comporte tout l’attirail des réglementations à respecter sans qui quiconque ne s’en plaigne, il serait en définitive logique que la guerre virtuelle se voit également dotée des règles du droit des conflits armés.

Quelques initiatives déjà notables.

Il serait toutefois injuste de terminer cette analyse sans mentionner plusieurs initiatives particulièrement intéressantes. Citons en premier lieu le contenu additionnel du jeu Arma III qui, intitulé « Laws of War », permet d’incarner un groupe de travailleurs humanitaires chargés d’apporter une réponse rapide aux besoins et d’identifier et neutraliser les mines déposées dans la trame scénaristique du jeu. Développée par Bohemia Interactive en partenariat avec le Comité International de la Croix-Rouge et sortie en 2017, cette extension a reçu un accueil favorable, tant de la part de la presse vidéoludique que des joueurs eux-mêmes qui ont salué l’aspect mature et réaliste de l’initiative sans que le plaisir de jouer ne s’en retrouve affecté.

Quelques années auparavant, les développeurs de 11 Bit Studios proposent au travers de This War of Mine de changer de point de vue en dirigeant une équipe de civils dans un contexte inspiré du siège de Sarajevo. Le jeu est ainsi décrit par ses développeurs : « This War of Mine propose de voir la guerre sous un tout nouvel angle. Pour la toute première fois, vous ne jouez pas le rôle d’un soldat d’élite, mais plutôt un groupe de civils qui tente de survivre dans une ville assiégée. La journée, des snipers vous empêchent de quitter votre refuge, vous devez donc tout faire pour rester caché. La nuit, il vous est possible d’explorer les alentours à la recherche d’objets qui vous aideront à rester en vie. Faire des choix uniquement dictés par votre conscience sur des questions de vie ou de mort. Tenter de protéger tout le monde dans votre abri ou sacrifier certains d’entre eux pour faciliter votre survie. Pendant la guerre, il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises décisions ; il n’est question que de survie. Plus tôt vous réalisez cela, mieux ce sera. »

Une nouvelle fois, l’accueil pour ce jeu sera très positif et lui permettant même de remporter plusieurs nominations et récompenses à divers festivals, démontrant ainsi qu’il est bien possible d’intégrer une dimension réaliste et intelligente à ce genre de jeu-vidéo sans pour autant nuire au plaisir vidéoludique en soi.