Phénomène Jérôme Jarre et Love Army : L’humanitaire à tort et à travers.

Précision introductive : Cet article n’a pas vocation à critiquer les personnes nommément citées, mais les méthodes de communication qu’elles utilisent et l’image erronée de la sphère humanitaire qu’elles en donnent consécutivement. La précision est importante, il ne s’agit pas de juger la bonne volonté et la sincérité de ces personnes. Cet article n’est donc pas le fruit d’un hater, d’un rageux ou d’un jaloux. Le domaine humanitaire n’est pas un terrain de compétition, mais il répond toutefois à des exigences, des principes et une éthique dont il convient de s’attacher à tout moment. Groupies et fanboys, respirez donc un bon coup, puisqu’il s’agit ici d’analyser les doutes suscités et les erreurs que représentent ces actions actuellement mises en avant, et ce sans animosité aucune. Cela étant dit, bonne lecture !


Depuis le 15 mars 2017, l’influenceur/créateur web Jérôme Jarre secoue la sphère d’internet afin de sensibiliser son public – mais pas seulement – à la réalité de certaines crises humanitaires qui secouent actuellement le monde. D’abord au profit de la crise alimentaire en Somalie puis du terrible séisme qui a secoué le Mexique, le rouleau médiatique de Jérôme Jarre s’est depuis quelques jours tourné sur la cause des Rohingya au Bangladesh. S’il est évidemment remarquable de voir une personne disposant d’une telle audience – plusieurs millions d’abonnés sur les différents réseaux sociaux – récolter autant d’attention mais également de fonds, il est pourtant difficile, lorsque l’on est soi-même un professionnel humanitaire, de refreiner un certain malaise.

En effet, le procédé de communication utilisé par Jérôme Jarre et sa Love Army est tel qu’il véhicule une image erronée de l’action humanitaire. Non seulement cela nuit à l’action des organisations humanitaires déjà présentes en occultant le travail qu’elles mettent d’ores et déjà en œuvre, mais cela transmet également un message erroné sur la dimension professionnelle du monde humanitaire. Par ailleurs, le mode de fonctionnement et de financement des outils sur lesquels les influenceurs web s’appuient fait également submerger des craintes quant à la possible utilisation de l’audience engrangée à des fins plus lucratives dans le futur. Explications.

Non, n’importe qui ne peut pas faire de l’humanitaire.

Pour commencer, soyons tout de suite clairs. Non, n’importe qui ne peut pas faire de l’humanitaire (Comme cela avait déjà été rappelé ici, Ambassadeurs humanitaires : Bling-bling mais tout de même indispensable ?). Pourtant, l’action de la Love Army et sa méthode de communication laissent supposer que n’importe qui, pour peu que cette personne soit dotée de bonne volonté, est apte à œuvrer dans l’humanitaire. Au risque d’en décevoir beaucoup, le domaine humanitaire, comme n’importe quel autre corps de métier, exige l’implication de professionnels. Rassembler plusieurs millions d’euros/dollars en quelques jours est certes aussi impressionnant que respectable – tant au niveau de l’audience de l’influenceur que de la réceptivité de son public – mais cela occulte totalement la réalité d’une intervention humanitaire.

4 thoughts on “Phénomène Jérôme Jarre et Love Army : L’humanitaire à tort et à travers.

  1. Bonjour
    Votre article et votre regard – intelligemment – critique sont intéressants.
    Dans quelle mesure selon vous, un phénomène comme la Love Army peut s’inscrire dans le paysage humanitaire. Elle est là, elle est puissante, notamment s’agissant des opprimés rohingya elle a réussi à informer, aussi peut soit-il, une cible que les médias n’ont pas réussi à toucher, malgré une large couverture des atrocités commises contre cette ethnie minoritaire en Birmanie.

    Je suis en effet les événements en Birmanie depuis 2012, soit pas très longtemps eu égard aux exactions et brimades subies par les Rohingya depuis plusieurs décennies. Malgré tout, je peux vous assurer que ces trois derniers mois l’ensemble des médias internationaux, médias français compris, ont couvert le génocide comme il est rarement le cas en telles circonstances.

    Forte couverture médiatique qui n’a pourtant pas réussi à toucher une forte proportion de la population française et même internationale : nombre d’internautes sur Twitter ont dit ne rien savoir ni des Rohingya ni de ce qui se déroule en Birmanie depuis plusieurs mois.

    Question : jugeriez-vous moins sévèrement la #LoveArmyForRohingya s’il n’y avait en sus de l’appel à diffuser les vidéos réalisées sur place par des influenceurs un appel à collecter de l’argent ?

    NB : la critique qui consiste à reprocher à un influenceur toute action humanitaire sous prétexte que peut-être par la suite l’audience éventuellement acquise lors de cette action pourrait lui bénéficier, notamment financièrement, me parait hors de propos et tirée par les cheveux. Elle me parait même très problématique : elle condamnerait alors toute personnalité publique à ne plus agir au nom d’une cause humanitaire sous prétexte que le capital sympathie subséquent à un tel engagement pourrait lui être par la suite profitable.

    • Bonjour,

      Pour répondre à votre question, je doute fort que les craintes exposées dans ce billet soient aussi capillotractées que vous le pensez. En effet, mon raisonnement se focalise uniquement sur les influenceurs web, dont le modèle économique est bien basé sur l’influence qu’ils ont au travers de ce média. Je m’explique:

      Dans le cas d’un acteur (prenons pour exemple Omar Sy), je ne pense pas trop me tromper en affirmant que ce qui influence à la hausse ou à la baisse le cachet qu’il perçoit pour chaque film dans lequel il est crédité dépend avant-tout du fait de savoir s’il est « bankable » ou non. Et jusqu’à preuve du contraire, le paramètre bankable de chaque acteur dépend du succès des films dans lesquels il apparaît, et non pas leur participation à telle ou telle action de solidarité.
      Pour reprendre le cas d’Omar Sy, ce qui l’a rendu particulièrement bankable, notamment au niveau international, c’est sa prestation et le succès du film « Intouchable », et non ses opinions ou son implication solidaire. Et bien que son investissement solidaire actuel puisse lui profiter au plan de la sympathie du public et contribuer à ce qu’il reste légitimement l’une des personnalités préférées des français, je ne pense pas me tromper en disant que ça jouera très peu sur ses prochains cachets. Autrement dit, les actions solidaires ne sont pas un outil de ratissage d’audience au profit économique dudit acteur.

      En comparaison, un influenceur web/youtubeur tels que ceux impliqués dans la Love Army verra également son capital sympathie augmenter au travers de son implication humanitaire. Avec l’augmentation de ce capital sympathie, il y a de très fortes chances que son audience augmente, c’est-à-dire qu’il obtienne plus d’abonnés. C’est la vérité, il suffit de voir l’augmentation du nombre d’abonnés desdits youtubeurs avant et pendant le pic de médiatisation de la Love Army for Rohingya. Pour en revenir au modèle économique sur lequel ils s’appuient,
      nous savons tous que les commissions qu’ils touchent pour tels ou tels publicité, partenariat ou placement de produit dépend du nombre d’abonnés dont l’influenceur web dispose. Et c’est là toute la différence, dans ce cas-là l’humanitaire et les actions solidaires deviennent dans tous les cas, que ce soit recherché ou non, une manière de faire du chiffre (dans tous les sens du termes) au service de l’influenceur en question. On revient donc sur ce que je décris comme « liaisons dangereuses » entre influenceurs web et humanitaire.

  2. Merci pour cet article qui synthétise bien les problématiques soulevées tout en restant bienveillant.
    Pour compléter la partie relative à l’utilisation des fonds, je suis etonnée que si peu de monde remette en question le « 100% reversé à la cause » alors que les frais prelevés par la plateforme de dons sont clairement indiqués sur le site et excessivement élevés. A ce jour, plus de 175 000 euros issus des dons sont empochés par gofundme.
    En comparaison, une ONG qui collecte le meme montant annuellement (~2 millions) et n’investira pas plus de 0,5% de cette somme pour sa plateforme de dons. La repartition « mission sociale/recherche de fonds/frais de fonctionnement » est d’ailleurs extremement suivie par les audits réguliers et meme par les donateurs.
    Je ne trouve pas très honnête de la part de la love army de faire passer l’idée que les ong profitent de la situation alors qu’elles sont (pour l’instant) bien plus transparente sur leur budget qu’elle.
    J’ai fait un petit don, j’attends donc le rapport moral et le rapport financier de la love army 🙂 pour l’instant, je ne sais toujours pas ce qu’ils comptent en faire….

    • Bonjour Ykoops,

      Vous avez tout à fait raison, c’est quelque chose qui a été omis d’être précisé dans le billet, mais le fait de réunir des fonds sur une cagnotte en ligne implique nécessairement de s’acquitter d’une commission envers la plateforme de collecte en question. Gofundme l’explique très clairement ici : https://www.gofundme.com/pricing#FR

      A moins qu’il existe un partenariat particulier entre la plateforme et la Love Army, il est vraisemblablement mensonger d’affirmer haut et fort que 100% des fonds récoltés seront exclusivement reversés aux bénéficiaires Rohingya. Merci pour cette précision !

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