Le cercle vicieux de la faim (1) : Un vecteur d’instabilités sociopolitiques.

Alors qu’il y a un siècle les morts de la guerre se trouvaient principalement sur le front – la Première Guerre Mondiale, qui s’est achevée il y a cent ans cette année a par exemple été plus meurtrière pour les soldats que pour les civils – aujourd’hui ce sont les populations civiles qui sont les principales victimes des conflits armés modernes. Toutefois, contrairement à ce que l’on serait communément tenté de penser, ce ne sont pas les moyens utilisés pour mener la guerre qui provoquent le plus grand nombre en pertes de vies humaines durant un conflit armé.

« L’alimentation, son accès et son contrôle peuvent constituer un enjeu de taille voire un objectif militaire, une arme de guerre. »

Comme l’indique Jean Ziegler, « durant les conflits armés, la faim et la malnutrition font beaucoup plus de morts que les fusils et les bombes (1)», non seulement en raison des proportions dans lesquelles la guerre perturbe le mode de vie des populations civiles (déplacements, interruption de la production agricole, perte des moyens d’existence…) mais aussi à cause de l’importance que revêt la question de l’alimentation elle-même par les belligérants. L’alimentation, son accès et son contrôle peuvent en effet constituer un enjeu de taille (Lire L’alimentation, un enjeu stratégique en période de conflit armé) voire un objectif bel et bien militaire et devenir consécutivement une arme de guerre. Cette affirmation est d’ailleurs reprise dans la toute dernière campagne d’Action Contre la Faim, #StopHungerCrime.

Ce raisonnement selon lequel l’insécurité alimentaire est provoquée par les conflits armés peut également être repris à l’envers. En effet, et ce très tôt dans l’Histoire humaine, la sécurité alimentaire a été envisagée comme une variable inhérente qu’il convient de maitriser à son avantage pour éviter l’apparition de troubles susceptibles de menacer la stabilité de l’État. Dans sa satire, le poète Juvénal associait « du pain et des jeux (2)» afin de souligner que la docilité et la bienveillance du peuple romain à l’égard des institutions reposait en grande partie sur sa capacité à accéder à des denrées alimentaires. L’absence de sécurité alimentaire ou son instabilité – il est donc question d’insécurité alimentaire – peut effectivement devenir un élément capable de faire basculer très rapidement l’équilibre et la pérennité d’un pouvoir.

« 821 millions de personnes demeurent toujours concernées par l’insécurité alimentaire »

À l’heure actuelle, malgré une hausse quasi-continue de la production céréalière dans le monde – 2017 ayant été une année record, le constat demeure pessimiste et suscite même des inquiétudes croissantes. En effet, 821 millions de personnes demeurent toujours concernées par l’insécurité alimentaire (3), un chiffre qui, année après année, ne varie que très peu. Pis, le monde a connu à plusieurs reprises durant cette dernière décennie des évènements qualifiés d’émeutes de la faim, certains allant même jusqu’à invoquer le vocable de « crise alimentaire ».

Le lien qui existe entre insécurité alimentaire et instabilité sociopolitique est dès lors on ne peut plus clair, à l’image des émeutes qui se sont tenues à différentes endroits de la planète en 2008 ou encore des Printemps arabes de 2011. Si pour certains toutefois le doute demeure, l’analyse typologique des situations d’instabilité réalisée par le Programme Alimentaire Mondial (4) mise en parallèle avec les troubles ayant secoué ces dernières années une région ou un État permet de soutenir cette affirmation.

Ainsi selon cette typologie, l’insécurité alimentaire peut être à l’origine de quatre catégories de troubles :

  • Émeutes et manifestations : À l’image des émeutes dite de « la faim » ayant eu lieu en 2007-2008 dans 48 États suite à la hausse soudaine du prix des denrées alimentaires de base, ce type d’évènement est le plus caractéristique – sinon le plus classique. Ces troubles sont généralement maitrisés au travers de l’instauration de mesures telle que la subvention des produits alimentaires de base, si le pays dispose des capacités financières suffisantes pour les établir. Le dernier exemple en date est celui du Soudan, qui suite à une série de protestations liées à l’augmentation du prix du pain, s’est résolu à augmenter de 40% le montant de ses subventions de la farine de blé (5).
  • Violences communautaires : Celles-ci peuvent avoir pour origine la compétition pour l’accès aux ressources en eau et à la terre. Ces violences qui peuvent parfois être très meurtrières émergent très régulièrement entre groupes pastoralistes – à la recherche d’espace pour nourrir leur bétail – et les agriculteurs qui veillent à la protection de leurs cultures. En 2017, les rivalités pour le contrôle de l’accès à l’eau dans un contexte de sécheresse dans le nord du Kenya ont provoqué des affrontements aboutissant au décès de plusieurs dizaines de personnes (6).
« La remise en question de l’accès à l’alimentation a été à l’origine de révolutions armées, comme les Printemps arabes de 2011. »
  • Les révolutions: « Du pain et la liberté » s’écriaient les émeutiers lors de la Révolution française en 1789. La succession d’années caractérisées par de mauvaises récoltes à répétition, l’augmentation des prix et les pénuries alimentaires ont en effet poussé le peuple à prendre les armes. De la même manière, la remise en question de l’accès à l’alimentation a été à l’origine d’autres révolutions armées, comme en Europe centrale en 1849, en Russie en 1905 et 1917 ainsi que pour les Printemps arabes de 2011.
  • Les guerres civiles: Aujourd’hui plus qu’auparavant, et probablement davantage à l’avenir, les évènements climatiques extrêmes tels que les sécheresses ou les pluies excessives sont de nature à cristalliser le risque de guerre civile, en particulier dans les États déjà affectés par l’insécurité alimentaire (7). À titre d’exemple, la rébellion Touareg menée au Mali a été en partie due à la sécheresse et l’absence d’assistance de la part du Gouvernement malien.
« L’insécurité alimentaire est un catalyseur des espérances déçues et des frustrations cristallisées par les populations les plus vulnérables. »

Au-delà de la survenance de ces évènements qui trouvent au moins une partie de leurs sources avec la question de l’accès aux denrées alimentées, il demeure néanmoins important de préciser que ces troubles s’inscrivent généralement dans un terreau fertile à la survenance de tels évènements déstabilisateurs. L’insécurité alimentaire ne serait alors qu’un catalyseur des espérances déçues et des frustrations cristallisées par les populations les plus vulnérables. Parmi les vecteurs de frustration propices à s’associer à l’insécurité alimentaire, il est possible de citer :

  • Le taux de chômage des groupes de populations âgés de 15 à 24 ans, et notamment le cas des jeunes diplômés. À l’image du printemps tunisien, le taux de chômage est de nature à influencer le risque de troubles.
  • Les crises économiques, comme cela peut être observé au Venezuela. Dans cet État qui a connu une chute drastique des cours du pétrole et faisant l’objet de sanctions internationales, les pénuries des produits alimentaires de base sont quotidiennes et constituent tout autant de risques de survenance de manifestations accompagnées de pillages (8).
  • La faiblesse des infrastructures et des mécanismes institutionnels de certains États est également de nature à provoquer des crises sociopolitiques liées à la question de la sécurité alimentaire. La mauvaise qualité du système de transport des marchandises, le manque d’infrastructures de stockage pour les denrées alimentaires ou l’absence de politiques publiques (subventions, distributions…) visant à atténuer les chocs sont autant d’éléments susceptibles de provoquer des troubles similaires à ceux de 2008.

(1) Jean Ziegler, Rapport préliminaire sur le droit à l’alimentation, (23 juillet 2001), A/56/210.

(2) « Panem et circenses », Juvenal, Satire 10.77–81.

(3) L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde, FAO, 2018.

(4) Brinkman HJ. and Hendrix C.S. (2011), Food insecurity and violent conflict : causes, consequences, and adressing that challenges, World Food Programme.

(5) Sudan hikes flour subsidies by 40 percent to lower bread prices, Reuters, 4 novembre 2018.

(6) Au Kenya, la guerre de l’eau enflamme la vallée du Rift, Le Monde, 14 mars 2017.

(7) Brinkman HJ. and Hendrix C.S. (2011), Food insecurity and violent conflict : causes, consequences, and adressing that challenges, World Food Programme.

(8) Le Venezuela implose sous l’effet des pénuries alimentaires, Le Monde, 30 mai 2016.

Le cercle vicieux de la faim (2) : Un instrument de contrôle.

Les Printemps arabes de 2011, les émeutes de la faim en 2008 ou encore la Révolution française de 1789 sont autant d’évènements déclenchés par l’insécurité alimentaire qui touchaient les populations civiles. Il s’agit d’évènements caractéristiques qui démontrent que les crises alimentaires constituent un vecteur réel d’instabilités sociopolitiques (Lire Le cercle vicieux de la faim (1) : Un vecteur d’instabilités sociopolitiques).

« Il existe de nombreux cas de crises alimentaires volontairement issues du fait de l’Homme »

Toutefois, certaines crises alimentaires ne seraient-elles pas, dans certains cas, un fait délibéré visant à exercer un contrôle sur une population ciblée, voire un État ? La réponse est évidemment positive, puisqu’il existe de nombreux cas de crises alimentaires volontairement issues du fait de l’Homme, dans le but, pour la majorité d’entre elles, que puisse s’exercer une relation de contrôle à l’encontre d’un groupe de civils ou de l’ensemble de la population d’un État.

Ces crises alimentaires à des fins de contrôle sont généralement le fruit de manœuvres militaires. Classées en quatre catégories différentes, ces manœuvres militaires ne sont pas nécessairement mises en œuvre dans un contexte de conflit armé :

  • Les sièges militaires : Cette pratique a pour stratégie d’affaiblir une position ennemie – par exemple une ville sous son contrôle – en limitant au maximum les possibilités d’échange avec l’extérieur. À ce titre, il peut s’agir par exemple de mettre fin au circuit de ravitaillement de la ville afin de contraindre l’adversaire à une situation d’insécurité alimentaire dont la seule issue serait l’abdication, quitte à faire fi des troubles qui peuvent découler d’une telle stratégie (malnutrition, décès des personnes les plus vulnérables…).

L’Histoire contemporaine compte plusieurs exemples dramatiques. Le siège de Sarajevo (Bosnie-Herzégovine) de 1992 mené par les forces serbes a, pendant près de quatre ans, empêché tout ravitaillement en nourriture et médicaments et ira jusqu’à provoquer la mort de plusieurs milliers de civils (1). Plus récemment, le conflit syrien a eu son lot de sièges militaires, notamment à Madaya (Syrie), lequel a été mis en œuvre par l’armée loyaliste syrienne en n’autorisant que très sporadiquement l’aide humanitaire à destination de la population assiégée (2).

« Les décisions du Conseil de Sécurité peuvent avoir un impact catastrophique à l’encontre de la population sans pour autant parvenir à contraindre l’État et ses dirigeants visés »
  • Les embargos : Reprenant l’idée de limiter au maximum les échanges d’une zone donnée avec l’extérieur, les embargos se démarquent des sièges militaires puisqu’il s’agit de sanctions qui n’impliquent pas le recours à la force armée. Visant à isoler un État ou des individus à la tête de celui-ci au plan économique ou politique par exemple, ces mesures peuvent être adoptées par le Conseil de Sécurité des Nations Unies en conformité avec le Chapitre VII de la Charte des Nations Unies (3). Mal calibrées toutefois, ces mesures de maintien de la paix dont le but est de faire appliquer les décisions du Conseil de Sécurité peuvent avoir un impact catastrophique à l’encontre de la population sans pour autant parvenir à contraindre l’État et ses dirigeants visés.

Le cas des sanctions appliquées à l’Irak de Saddam Hussein après la seconde guerre du Golfe est caractéristique des conséquences que peuvent avoir de telles mesures. Jumelées au programme « Pétrole contre nourriture », l’embargo économique n’a en effet eu aucun pouvoir de contrainte sur le gouvernement autoritaire en place. Au contraire, l’embargo a contribué à rendre le coût des denrées alimentaires bien trop élevé pour une majeure partie de la population (4) avec des conséquences telles que la hausse de l’insécurité alimentaire.

  • Appropriation et destruction : Un autre aspect des manœuvres militaires concerne les actes de pillage et d’appropriation des moyens d’existence par les groupes armés. Bien qu’interdits par le droit international humanitaire (5) dont le contenu est reconnu par l’ensemble des États, ces dispositions sont dans la pratique souvent considérées par les groupements militaires comme de simples déclarations d’intention, dont l’applicabilité reste douteuse.

Le cas de la seconde guerre civile soudanaise (6) est à ce propos représentatif, en ce que la crise alimentaire ayant touché le Soudan de 1983 jusqu’à la mise en place de l’opération humanitaire « Lifeline » en 1989 n’est pas seulement due à la survenance de la guerre, mais essentiellement à des pratiques auxquelles se sont livrés tous les groupes armés en présence. Parmi toutes les pratiques à visée d’appropriation ou de destruction par les groupes armés soudanais, il est possible de citer la commission de pillages, la mise en œuvre de la technique de la terre brulée, la spoliation du bétail (7), ou encore la destruction des arbres et de toute végétation de taille moyenne afin de créer des zones de tir dégagées en cas d’avancée des troupes ennemies du SPLA pour que puisse être évitée toute tentative de siège (8).

  • L’instrumentalisation de l’aide humanitaire : L’aide humanitaire peut également faire l’objet d’une véritable instrumentalisation, dont la finalité est le contrôle de toute ou partie d’un groupe de personnes au sein de la population. Il convient en l’espèce de nommer les pratiques du régime marxiste du Derg en Éthiopie lors de la famine de 1983-1984. En effet, ce dernier n’a pas hésité à instrumentaliser l’aide humanitaire internationale, afin d’une part de la détourner au profit de l’armée, mais également à des fins de déplacements forcés des populations (9), en parfaite illégalité avec le droit international humanitaire (10).

D’autres États africains, marqué par l’autoritarisme et/ou les conflits armés se sont également illustrés en matière d’instrumentalisation de l’aide humanitaire, tels que la Somalie, le Libéria ou le Soudan du Sud. Accaparée par les chefs de guerre afin d’asseoir leur pouvoir à l’échelle communautaire, les organisations humanitaires risquent pour leur part des représailles voire l’expulsion si elles refusent de se soumettre à ces exigences (11).

Ces manœuvres militaires sont la caractérisation même de la faim utilisée comme arme de guerre. La dernière campagne d’Action Contre la Faim, #StopHungerCrime, tente d’ailleurs d’alerter l’opinion publique en pointant directement du doigt cette pratique.

Les crises alimentaires – ou de la crainte de leur survenance – vues comme un instrument de contrôle peuvent également être analysées sous l’angle de la théorie dite de l’élargissement de l’espace vital des États. Cette idée a notamment été théorisée par l’Allemagne du IIIème Reich sous le vocable de Lebensraum, selon laquelle la volonté expansionniste du régime était justifiée par des motifs de survie du peuple allemand, notamment en termes de sécurité alimentaire (12). Avec toutes les précautions d’usage qu’il convient de prendre, il serait dès lors possible d’envisager un parallèle avec les volontés expansionnistes de l’actuelle Russie, en particulier depuis son soutien armé aux séparatistes de la région Est de l’Ukraine, considérée comme le panier à grain de l’Europe.

Dans une autre mesure, il conviendrait également de s’interroger si les accaparements de terre tels qu’observés durant la dernière décennie ne seraient pas susceptibles de constituer une forme de contrôle par un État (dit accapareur, tels que la Chine ou les Pays du Golfe) envers un autre État (accaparé), exposant ce dernier à un risque de crise alimentaire en cas de survenance d’un choc (économique, climatique) source d’éventuelles instabilités sociopolitiques. Il est intéressant de noter que ce mouvement d’expansion est justifié par les intéressés comme étant le gage de la sécurité alimentaire et donc de la stabilité sociopolitique au sein de leur territoire, mais que celui-ci se fait au détriment des États faisant l’objet de telles pratiques (qu’ils soient conscients ou non de l’impact que de tels choix peuvent avoir à plus long terme). L’exemple le plus caractéristique d’accaparement de terre aboutissant à une véritable résurgence d’instabilité reste sans conteste la tentative de vente de plus d’un million d’hectares de terres arables par le gouvernement malgache à la société sud-coréenne Daewoo en 2008. La vague de protestations qui s’étendit dans tout le pays ira jusqu’à provoquer l’annulation de cet accord et l’abandon du pouvoir par le Président Ravalomanana.

« Des régimes n’hésitent pas à favoriser leur armée en matière d’accès aux denrées alimentaires, même en période d’insécurité alimentaire généralisée »

User de la vulnérabilité alimentaire de la population peut également être une manière pour certains gouvernements de s’assurer de la continuité de leur pouvoir. En d’autres mots, certains dirigeants sont en effet tentés de manier l’arme alimentaire de manière à garantir la docilité du peuple. Ces manœuvres peuvent prendre diverses formes.

Dans certains États d’Afrique tout d’abord, des régimes n’hésitent pas à favoriser leur armée en matière d’accès aux denrées alimentaires, même en période d’insécurité alimentaire généralisée. De cette manière, les gouvernants se prémunissent – à tout le moins sont amenés à le croire – que garantir la sécurité alimentaire de leur armée permet d’assurer la pérennité de leur pouvoir contre toute tentative de renversement armé. Après tout, Napoléon n’avait-il pas affirmé qu’une « armée marche à son estomac » ? Inversement, il n’est pas rare d’observer dans ces États des militaires s’en prendre à la population civile et à leurs moyens d’existence lorsque ceux-ci voient leur salaire retardé.

Toujours en Afrique, au Zimbabwe précisément, le régime de Robert Mugabe est allé jusqu’à punir et priver d’aide alimentaire tout groupe de personnes considéré comme étant en opposition avec le parti au pouvoir, le ZANU-PF. Cela a été le cas pour les régions votant majoritairement pour le parti d’opposition (13).

« La Corée du Nord s’est déjà servi de la famine en conditionnant l’entrée d’organisations d’aide humanitaire contre l’allègement de sanctions »

En Corée du Nord, il n’est pas inutile de citer que le régime s’est déjà servi de la famine en conditionnant l’entrée d’organisations d’aide humanitaire contre l’allègement des sanctions à son égard (14). Autre exemple, lors de la campagne électorale de 1998 en Indonésie, le parti au pouvoir (Golkar Party) n’a pas hésité à recourir à des pratiques dites de « food politicking », c’est-à-dire effectuer des dons de nourriture dans le but d’obtenir des voix (15). De la même manière en Égypte, le parti Al-Nour est également soupçonné d’avoir eu recours à de telles pratiques au travers de la distribution de « colis d’assistance » en amont des élections (16).

Enfin, impossible de ne pas également pointer du doigt l’usage de rhétoriques populistes mobilisatrices en lien avec la sécurité alimentaire de l’ensemble de la population, comme cela a été plusieurs fois le cas dans des États tels que le Sénégal. Alors que le monde rural est souvent désigné par l’élite politico-urbaine comme étant un frein à l’avancement, celle-ci n’hésite pas en période de troubles économiques ou à l’approche d’échéances électorales à flatter les paysans ou invoquer de grands plans de réforme. Il est possible de se souvenir de la « Grande offensive agricole pour la nourriture et l’abondance » (GOANA) lancée en grande pompe par le président sénégalais Abdoulaye Wade en avril 2008…dans le but, sans le moindre doute, de désamorcer au maximum toute manifestation violente contre la hausse des prix alimentaires. Dans le même temps, des pays comme le Cameroun, l’Égypte et le Burkina Faso étaient secoués par des mouvements de protestation (17).

(1) Siège de Sarajevo – 20 ans après, UNHCR, 3 juin 2012.

(2) Syrie : Siège et famine à Madaya, MSF, 8 janvier 2016.

(3) Charte des Nations Unies, Chapitre VII, Article 41.

(4) DeRose L., Messer E., and Millman S. (1998), Who’s hungry? And how do we know? Food shortage, poverty, and deprivation, United Nations University Press.

(5) Le Droit international humanitaire applique une protection aux biens alimentaires, considérés comme indispensables à la survie des populations, ainsi que pour l’aide humanitaire destinée à la population lorsque ces biens font défaut. Voir Protocoles additionnels de 1977 (Articles 54.2 et 54.4 du Premier Protocole additionnel, article 14 du Second Protocole additionnel).

(6) La Seconde guerre civile soudanaise s’est étendue de 1983 à 2005, et a opposé́ le gouvernement central du Soudan aux troupes séparatistes du sud menée par l’Armée Populaire de Libération du Soudan (Sudan  People’s Liberation Army ou SPLA). Le conflit s’est soldé par la proclamation de l’indépendance du sud du pays le 9  juillet 2011 après qu’il ait été́ convenu de l’organisation d’un référendum d’auto-détermination lors de la  signature de l’accord de paix le 9 janvier 2005 à Nairobi.

(7) Johnson D. (2011), The root causes of Sudan’s civil wars : Peace or truce, p.68, James Currey.

(8) Daly M.W., Sikainga A.A. (1992), Civil war in the Sudan, p.167, British Academic Press.

(9) Jean F. (1986), Ethiopie, du bon usage de la famine, Médecins Sans Frontières.

(10) La quatrième Convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre instaure également la règle du « libre passage de tout envoi de vivres indispensables » aux populations (Art. 23). À cette fin, la Convention précise que l’Etat doit « [faciliter] dans toute la mesure de ses moyens » les actions de secours au profit de la population (Art. 59), lesquelles peuvent notamment porter sur l’apport de vivres en cas de pénurie alimentaire, en ne retardant d’aucune manière leur acheminement et leur délivrance mais également et surtout en les protégeant (Art. 59 et art. 70.2 + 70.4 du Premier Protocole additionnel).

(11) Janin P., « Faim et politique : mobilisations et instrumentation », Politique africaine,2010/3 (N° 119), Editions Karthala.

(12) Brinkman HJ. and Hendrix C.S. (2011), Food insecurity and violent conflict : causes, consequences, and adressing that challenges, World Food Programme.

(13) Quand l’aide alimentaire devient une arme politique, RFI, 15 décembre 2002.

(14) Food Security and Political stability in the Asia-Region Seminar, Asia-Pacific center for security studies, 11 septembre 1998.

(15) Food May Become Political Weapon at Election Time, South China Morning Post, 20 octobre 1998.

(16)The Salafi Nour Party In Egypt, Al Jazeera, 10 avril 2014.

(17) Janin P., «  » Le soleil des indépendances (alimentaires) » ou la mise en scène de la lutte contre la faim au Mali et au Sénégal », Hérodote, 4/2008 (n°131), p. 92-117.

Scandale Oxfam : Une catastrophe majeure pour le secteur humanitaire.

C’est le sujet du moment, discuté par moult travailleurs humanitaires et maintenant repris et partagé par la presse et le public. La semaine dernière, le journal britannique The Times a publié un article indiquant que plusieurs de ses employés internationaux – dont un chef de mission – avaient eu recours à des prostituées à Haïti en 2011, pays à l’époque durement frappé par un séisme d’une ampleur catastrophique. L’enjeu et les conséquences de cette affaire sont d’autant plus importants, que cela pourrait accentuer encore plus profondément la crise de confiance accordée par le public aux organisations humanitaires.

Plus qu’un scandale, une honte pour Oxfam et toute la profession humanitaire.

De prime abord, beaucoup seraient tentés d’affirmer que seules les personnes concernées par ces accusations – et plus généralement Oxfam – devront assumer les conséquences de ce scandale. C’est faux. Ces allégations constituent non-seulement une honte abjecte pour l’organisation britannique, mais c’est également un voile de honte qui s’abat sur l’ensemble du milieu humanitaire à mesure que cette affaire prend de plus en plus d’ampleur dans les médias, et consécutivement dans l’opinion publique.

En effet, depuis plusieurs années les organisations humanitaires doivent gérer avec autant de délicatesse que possible une méfiance bien ancrée dans l’inconscient collectif. Tour à tour, elles sont soupçonnées de néo-colonialisme, de gestion obscure les fonds qui leur sont attribués ou encore de dissimuler un véritable empire financier sous des motifs pseudo-charitables. Rien n’est inventé, il suffit de lire les commentaires que laissent les internautes au bas des articles relatifs à la survenance d’une crise humanitaire pour s’en convaincre.

Avec la survenance du scandale Oxfam, cette méfiance se retrouve renouvelée, et pour certains, légitimée. Elle fait écho à ce que nombre de détracteurs s’efforcent à affirmer. D’abord de l’autre côté de la Manche, et maintenant dans le reste du monde, en France y compris. Cela est d’autant plus grave que l’Union Européenne – l’un des plus grands contributeurs au financement de l’action humanitaire, via son agence ECHO – menace de mettre fin au financement des projets de l’organisation.

En mission, un travailleur humanitaire représente son organisation 24/7.

Cette menace formulée par un tel contributeur au financement de l’aide humanitaire est effrayante, mais elle n’en demeure pas moins complètement justifiée. Plus que tout autre milieu professionnel, le domaine humanitaire répond à des exigences, des principes et une éthique dont il convient de s’attacher à tout moment. Recourir à des prostituées sur son lieu de mission constitue à ce titre une grave violation de cette éthique et des principes qui régissent l’action humanitaire.

Il faut en effet comprendre que dès la première seconde à son arrivée en mission, jusqu’à la dernière lorsqu’il quitte le pays d’intervention, un travailleur humanitaire représente 24/7 l’organisation pour laquelle il travaille. En mission, quel que soit l’endroit où il se trouve, à n’importe quel moment de la journée, chaque travailleur humanitaire est considéré comme tel par tous. Que ce soit aux yeux des bénéficiaires de l’aide, des confrères travaillant pour une autre structure ou des autorités officielles, nous ne sommes vus que sous le prisme de l’organisation pour laquelle nous sommes employés. C’est une réalité qui s’applique de facto dans tous les lieux d’intervention, et cela implique un respect sans faille de cette éthique professionnelle pour laquelle beaucoup d’entre nous se battent afin qu’elle demeure intacte.

Par conséquent, lorsque survient un incident, même si celui-ci n’est provoqué que par un seul travailleur humanitaire, c’est toute son équipe et son organisation qui présentent le risque d’être de facto incriminées pour de tels faits. À l’image de ce que l’on observe actuellement dans les médias et la réaction du public, ce n’est pas uniquement les responsables directs de ce scandale qui devront durablement en assumer les conséquences, mais aussi et surtout l’organisation Oxfam.

Oxfam demeure pleinement responsable de ce scandale.

Cela est à mon sens justifié. Les révélations successives ont en effet démontré comment l’organisation britannique a [très mal] géré cette affaire, en amont comme en aval. En amont tout d’abord, puisque l’ex-chef de mission actuellement accusé avait vraisemblablement commis des faits similaires lorsqu’il était en mission au Tchad pour la même organisation. Malgré des soupçons remontés en interne, les responsables hiérarchiques au siège de l’organisation n’ont préféré ne pas en tenir compte et n’ont alors rien trouvé de mieux que d’attribuer un poste de chef de mission à cette personne à Haïti. La suite de l’histoire, tout le monde la connait dorénavant…

Mais cette affaire a également été très mal gérée en aval. En premier lieu parce que le Directeur d’Oxfam Grande-Bretagne a reconnu que pendant longtemps le code de conduite de l’organisation n’interdisait pas explicitement ses employés d’avoir recours à des prostituées. Toujours plus incroyable, Oxfam a très récemment indiqué que ce code de conduite n’a été véritablement mis à jour qu’en Octobre 2017, afin cette fois-ci d’interdire explicitement de telles pratiques.

Enfin, Oxfam et ses responsables hiérarchiques de l’époque sont d’autant plus fautifs au regard de la profession, puisque rien n’a empêché le principal accusé de pouvoir travailler pour une autre organisation, toujours au poste de chef de mission. Pas même l’enquête interne menée en 2011, laquelle a pourtant abouti à la démission du principal accusé. La raison est toutefois très claire : les responsables de ressources humaines de même que les directeurs de programmes n’ont nullement fait part de ces faits lors de la prise de références par l’autre organisation.

Au-delà du devoir moral, une règlementation très stricte en matière de partage d’information.

Le fait que cet ex-chef de mission ait pu retrouver le même emploi pour une autre organisation sans que les responsables hiérarchiques d’Oxfam n’aient rien trouvé à redire constitue bien un autre aspect de ce scandale. Pour autant, il convient de tempérer ces accusations à l’aune de considérations plus juridiques.

En effet, il est d’usage, lorsque quiconque postule à un poste dans l’humanitaire, d’indiquer des personnes référentes afin que les recruteurs puissent s’entretenir avec elles au sujet du candidat. Il est également possible de s’imaginer que les recruteurs contactent les précédents employeurs de chaque candidat afin de s’enquérir de ses qualités – et défauts – professionnels et personnels dans le but d’éviter au maximum toute « erreur de casting ».

La réalité est toute autre. En effet, dans le cadre de la législation française par exemple (conformément aux articles L. 1221-8-et L.1221-9 du Code du travail), toute prise de référence doit être faite avec l’accord explicite du candidat. Même si cette personne indique des références dans son dossier de recrutement, une demande d’autorisation doit être transmise et accordée avant tout prise de contact avec les personnes référentes indiquées. De même, le contenu des informations transmises est strictement encadré et limité à la sphère professionnelle. Par conséquent, cela limite les risques que la candidature soit – à tort ou à raison – mise de côté.

Il est ainsi possible d’imaginer que ce cadre juridique très strict a contribué de près ou de loin à ce que l’ex-chef de mission d’Oxfam puisse repartir en mission avec une nouvelle organisation au même poste. Par conséquent, cela sous-entendrait que l’organisation britannique n’est pas complètement responsable du retour à des hautes fonctions dans l’humanitaire de ce personnage nauséabond. Toutefois, des considérations plus pragmatiques régulièrement rencontrées sur les terrains d’intervention tendent une nouvelle fois à pointer du doigt certaines méthodes de recrutement des organisations humanitaires. En effet, un bon nombre de contextes, en raison des contraintes qu’ils revêtent – sécuritaires, isolement, climat… – constituent un véritable casse-tête en termes de recrutement. À ce titre, rares sont les organisations ne disposant pas d’au moins une mission « sous-staffées », c’est-à-dire avec des postes vacants faute de candidats.

Par conséquent, il n’est pas rare non plus de voir des employés humanitaires ne disposant pas de la meilleure réputation travailler dans ce genre de contextes d’intervention difficiles. Le schéma explicatif est très simple : si une organisation « A » souhaite rapidement ne plus avoir à faire avec un employé international à la fin de son contrat, elle n’hésitera pas à insister sur ses qualités professionnelles lors d’une prise de références par une organisation « B », afin de faciliter au plus vite son recrutement dans cette autre structure. L’organisation « B » quant à elle, fait face à des difficultés de recrutement pour une mission donnée. Le fait qu’un travailleur humanitaire qu’elle ne connait pas postule pour une telle mission constitue dès lors quelque chose d’inespéré, d’autant plus lorsque la prise de références se révèle être positive. De son côté, le candidat aura évidemment bien pris soin de postuler auprès d’une nouvelle structure qui ne connait aucune de ses casseroles, pour ainsi repartir avec une ardoise complètement vierge, jusqu’à son prochain recrutement par une autre organisation.

Heureusement, d’autres structures prennent très au sérieux ce sujet.

Au-delà de ce scandale effroyable, il convient toutefois de mettre en lumière les bonnes pratiques qui existent d’ores et déjà et mises en œuvre par la plupart des grandes organisations humanitaires. Dans le cadre de la lutte contre la traite d’êtres humains et la protection contre les abus, chacune des plus grandes organisations disposent d’une charte interdisant ouvertement ces pratiques, laquelle est remise contre signature à tous les employés. En principe, contrevenir à ces principes suffit à « blacklister » les personnes fautives, c’est-à-dire à les bloquer dans toute possibilité de nouvelle embauche dans l’organisation en question.

Enfin, les bailleurs de fond et autres structures contributrices à l’action humanitaire imposent également le respect de plusieurs principes éthiques, au premier desquels se trouve l’interdiction de tout comportement se rapportant à des faits de harcèlement ou d’exploitation sexuelle, tel que le recours à des prostituées par exemple. Il est généralement fait référence à des normes de « Protection against sexual exploitation and abuse ». Si de tels faits sont répertoriés, c’est toute la réputation et la confiance attribuée aux organisations humanitaires partenaires qui est mise en jeu. La menace proférée par l’Union Européenne à l’encontre d’Oxfam est ainsi parfaitement justifiée.

Quelle stratégie convient-il d’adopter pour restaurer progressivement la confiance du public ?

Comme déjà abordé plus haut dans cet article, cette affaire vient rajouter encore plus de suspicion de la part du public envers les organisations humanitaires. Il est d’ailleurs fort à parier que les conséquences seront bien plus graves et durables que celles qu’il est possible de s’imaginer à l’heure actuelle. Par conséquent, il est plus que temps que le monde humanitaire face preuve de plus de transparence envers le public sur les opérations menées sur le terrain.

En effet, s’il est incontestable que les ONG font preuve de plus de transparence financière que n’importe quelle entreprise ou parti politique, peut-on en dire autant sur le reste ? Bien que des rapports soient émis chaque année à l’attention du public, faisant état de leurs comptes vérifiés par les plus hautes autorités compétentes en la matière, il n’en est pas forcément de même s’agissant des programmes qu’elles mettent en œuvre par exemple. Il est en effet difficile pour le public de savoir quelle est la nature exacte des programmes mis en œuvre, quels en sont les partenaires, la durée des projets et leur objectifs exacts. Des informations pourtant très simples, qui ne sont pas confidentielles, mais dont l’absence contribue à entretenir le sentiment de méfiance du public.

Il ne suffit pas en effet d’indiquer sur des diagrammes que plus de 90% des fonds sont directement attribués aux activités d’assistance sur le terrain. Encore faut-il expliquer à quoi ont concrètement servi ces fonds et pour quels résultats, à l’image de ce qui se fait déjà pour les donneurs tels que l’Union Européenne. Et de ne pas oublier qu’à ce titre, le public est indirectement donateur, au travers d’une organisation telle que l’Union Européenne, et qu’il mérite consécutivement que toute la transparence possible soit faite sur les résultats des projets menés sur le terrain.

Enfin, il est plus que temps que les recruteurs cessent une bonne fois pour toutes de prendre le risque d’envoyer en mission une personne à l’éthique discutable et à l’engagement humanitaire nul, sous prétexte pour certains lieux d’intervention présentent des difficultés d’embauche. Il en va de la réputation à court et à long termes des organisations humanitaires qui, dans le contexte actuel de tarissement du financement de l’aide – une nouvelle fois malmené par l’affaire d’Oxfam – ne peuvent que très difficilement se passer du soutien moral et financier du public.

Phénomène Jérôme Jarre et Love Army : L’humanitaire à tort et à travers.

Précision introductive : Cet article n’a pas vocation à critiquer les personnes nommément citées, mais les méthodes de communication qu’elles utilisent et l’image erronée de la sphère humanitaire qu’elles en donnent consécutivement. La précision est importante, il ne s’agit pas de juger la bonne volonté et la sincérité de ces personnes. Cet article n’est donc pas le fruit d’un hater, d’un rageux ou d’un jaloux. Le domaine humanitaire n’est pas un terrain de compétition, mais il répond toutefois à des exigences, des principes et une éthique dont il convient de s’attacher à tout moment. Groupies et fanboys, respirez donc un bon coup, puisqu’il s’agit ici d’analyser les doutes suscités et les erreurs que représentent ces actions actuellement mises en avant, et ce sans animosité aucune. Cela étant dit, bonne lecture !


Depuis le 15 mars 2017, l’influenceur/créateur web Jérôme Jarre secoue la sphère d’internet afin de sensibiliser son public – mais pas seulement – à la réalité de certaines crises humanitaires qui secouent actuellement le monde. D’abord au profit de la crise alimentaire en Somalie puis du terrible séisme qui a secoué le Mexique, le rouleau médiatique de Jérôme Jarre s’est depuis quelques jours tourné sur la cause des Rohingya au Bangladesh. S’il est évidemment remarquable de voir une personne disposant d’une telle audience – plusieurs millions d’abonnés sur les différents réseaux sociaux – récolter autant d’attention mais également de fonds, il est pourtant difficile, lorsque l’on est soi-même un professionnel humanitaire, de refreiner un certain malaise.

En effet, le procédé de communication utilisé par Jérôme Jarre et sa Love Army est tel qu’il véhicule une image erronée de l’action humanitaire. Non seulement cela nuit à l’action des organisations humanitaires déjà présentes en occultant le travail qu’elles mettent d’ores et déjà en œuvre, mais cela transmet également un message erroné sur la dimension professionnelle du monde humanitaire. Par ailleurs, le mode de fonctionnement et de financement des outils sur lesquels les influenceurs web s’appuient fait également submerger des craintes quant à la possible utilisation de l’audience engrangée à des fins plus lucratives dans le futur. Explications.

Non, n’importe qui ne peut pas faire de l’humanitaire.

Pour commencer, soyons tout de suite clairs. Non, n’importe qui ne peut pas faire de l’humanitaire (Comme cela avait déjà été rappelé ici, Ambassadeurs humanitaires : Bling-bling mais tout de même indispensable ?). Pourtant, l’action de la Love Army et sa méthode de communication laissent supposer que n’importe qui, pour peu que cette personne soit dotée de bonne volonté, est apte à œuvrer dans l’humanitaire. Au risque d’en décevoir beaucoup, le domaine humanitaire, comme n’importe quel autre corps de métier, exige l’implication de professionnels. Rassembler plusieurs millions d’euros/dollars en quelques jours est certes aussi impressionnant que respectable – tant au niveau de l’audience de l’influenceur que de la réceptivité de son public – mais cela occulte totalement la réalité d’une intervention humanitaire.

En effet, pour mettre en œuvre une réponse d’urgence, il ne s’agit pas seulement de rassembler des fonds. Il est nécessaire d’évaluer, de connaître les besoins, d’identifier les personnes nécessitant une assistance et les caractéristiques de leur foyer. Parallèlement, il est primordial de connaître les risques, et d’établir à ce titre un examen de la situation sécuritaire. Il est obligatoire, si ce n’est primordial, d’entrer en contact avec les autorités nationales, locales et autres leaders communautaires afin d’expliquer l’objectif de sa présence, mais aussi et surtout d’obtenir l’autorisation de mettre en œuvre l’intervention souhaitée – on n’entre pas dans un pays comme dans un moulin, même pour une action humanitaire.

Il faut recruter les équipes sur place qui seront au cœur de la mise en œuvre de l’intervention. L’utilisation des fonds doit être suivie chaque jour, la logistique être opérationnelle sept jours sur sept, des rapports doivent rédigés à l’attention des interlocuteurs impliqués ou ne serait-ce que concernés de près ou de loin à cette action. Il faut gérer, suivre, évaluer cette mise en œuvre afin de s’assurer que les standards humanitaires – SPHERE – sont respectés. Avant, pendant, après. Évaluer l’impact de l’intervention, qu’il soit positif, mais également négatif si cela a lieu d’être et le cas échéant, analyser ce qui a pu compromettre l’un des principes humanitaires clés – le do no harm. Envisager une stratégie de sortie mais aussi de passation avec des acteurs humanitaires locaux – car les acteurs humanitaires internationaux n’ont en soi pas vocation à rester ad vitam aeternam sur ces lieux d’opération ni de les quitter du jour au lendemain sans plan de sortie – puisque la priorité doit être donnée, autant que faire se peut, à l’échelle locale et nationale.

Pour toutes ces raisons non-exhaustives et qui pourtant du point de vue d’un professionnel ne sont que la pointe visible de l’iceberg, le domaine humanitaire nécessite l’implication de gens formés. Résumer une intervention humanitaire à une histoire d’argent et de bonne volonté contribue à inciter quiconque à créer son Arche de Zoé, parce que ce qui compte avant tout « c’est d’avoir l’intention de bien faire ».


L’affaire de l’Arche de Zoé de 2007 concerne l’escroquerie visant à exfiltrer vers la France et de manière illégale 103 enfants présentés comme des orphelins en provenance du Darfour. En vérité, les enfants en question étaient pour la plupart tchadiens et n’étaient pas orphelins. Arrêtés par les autorités tchadiennes, les responsables de l’association ont été condamnés en appel à deux ans de prison avec sursis par la justice française. Cette affaire demeure encore aujourd’hui un souvenir douloureux dans le milieu humanitaire en raison de la suspicion du public qui persiste toujours à l’encontre des ONG et du scandale que cela avait suscité au niveau diplomatique.


L’humanitaire ne fait pas de place au narcissisme.

L’autre problématique que soulèvent ces actions et le message qu’elles véhiculent repose sur le fait qu’elles n’informent pas correctement la génération des 15-25 ans, pour qui la clé du succès repose sur la capacité à devenir aussi populaire que possible. Cette génération de « wannabe famous » rêve de reproduire le schéma de ceux qui ont réussi au travers de Snapchat, Youtube ou Instagram. À cette fin, toutes les mises en scène possibles sont autorisées dans l’objectif de déclencher un « good buzz ». L’action de la Love Army et de Jérôme Jarre aux avant-postes présente ainsi le risque de rencontrer de manière croissante telle ou telle action de solidarité dans l’optique d’élargir son audience.

Autrement dit, il est malheureusement possible de craindre de voir durant ces prochains mois de plus en plus de « wannabe famous » se mettre en scène dans des contextes de volontourisme, afin de surfer sur la vague médiatique de la Love Army. Ce procédé, qui tient d’avantage du tourisme que du volontariat humanitaire repose sur des structures pseudo-humanitaires ou de solidarité basées dans des pays en développement. Leur fonds de commerce est de recruter pour des périodes de sept, quinze, trente jours, des jeunes – généralement occidentaux – sans expérience mais armés de leur bonne volonté et de leur portefeuille – car il est nécessaire pour eux de s’acquiter de l’intégralité des frais, qu’il s’agisse du billet d’avion, du droit de participation ou encore des frais sur place. Le volontouriste est alors invité à donner des cours basiques de français ou de participer dans la limite de ses capacités à la construction d’une habitation. Dans tous les cas, « recruter » pour une très brève période de temps des personnes sans qualification pour ce qu’il leur est demandé de faire n’a évidemment aucun impact concret et durable envers les communautés concernées, ce qui peut même se révéler négatif. À l’inverse, le volontouriste peut s’enorgueillir d’avoir participé de son point de vue à une action charitable, d’avoir fait de « l’humanitaire facile » et utiliser cela afin de s’auto-promouvoir à l’aide de photos et vidéos largement diffusés sur les réseaux sociaux.

La médiatisation et l’engouement tels qu’ils existent actuellement pour la Love Army, et la communication qui en est faite notamment avec ses nombreux selfies donne ainsi toutes les clés utiles aux « wannabe famous » pour faire de l’humanitaire un simple outil de communication et de ratissage d’audience. Le monde humanitaire ne laisse pourtant aucune place au narcissisme – au contraire, il est davantage l’expression de l’altruisme – et dès lors pour ne citer que ça, il devient très vite embarrassant de voir se multiplier les selfies de tels et tels influenceurs toujours centrés au milieu de la photo et entourés d’enfants.


Cette réflexion soulève d’ailleurs une autre question, sur le fait de publier sur les réseaux sociaux des photos d’enfants. Inversons la situation pour mieux y réfléchir : accepterions-nous qu’un inconnu de Somalie ou qu’un réfugié Rohingya se prennent en photo en compagnie de notre fils, de notre petite sœur ou de nos neveux et nièces ? Que cette photo soit publiée sur un réseau social et dirigée à l’attention d’une communauté que nous ne connaissons pas, que nous ne comprenons pas ? L’altruisme, c’est aussi savoir se mettre à la place de l’autre dans chacune des actions que l’on entreprend.


Influenceurs web et humanitaire : De possibles liaisons dangereuses.

Au travers des actions « Love Army for Somalia » et « Love Army for Rohingya », il est expliqué que les influenceurs concernés utilisent leur image et leur capacité de diffusion à titre totalement altruiste afin de sensibiliser le public et les représentants politiques sur ces deux crises humanitaires. Cela est totalement remarquable et le fait de détenir une base d’abonnés qui se comptait déjà à plusieurs millions sur tous les réseaux sociaux cumulés est un avantage indéniable. Dans le même temps, au travers de la médiatisation qu’elles suscitent, ces actions contribuent indubitablement à ce que soient engrangés de nouveaux abonnés et permettent ainsi d’élargir davantage encore l’audience dont ces influenceurs disposent, afin, à court terme, de poursuivre la sensibilisation entamée sur les crises en question.

À plus long terme toutefois, le risque est que cette masse d’abonnés acquise soit utilisée à d’autres fins. Ces personnes qui se sont lancées sur Vine, Snapchat, Youtube et autres ne continuent pas de créer du contenu uniquement à des fins de divertissement. C’est un secret de Polichinelle bien gardé et qui pour autant ne représente aucune honte, mais le contenu qu’ils partagent sur ces outils sociaux permet bien de dégager des revenus, variables selon le nombre de vues réalisées dans le cas de Youtube par exemple. Cela était le cas avant qu’ils en viennent à parler de la crise en Somalie, et ce sera le cas encore après que la médiatisation de la crise qui touche les Rohingya soit achevée.


Précision supplémentaire : J’insiste bien sur le fait que je n’ai aucune rancœur ni aigreur quant au fait de gagner sa vie via un média social ou autre. Je fais moi-même partie de cette génération qui a grandi en parallèle avec la démocratisation d’internet et de tous les outils qui lui sont liés. Je suis également abonné à des chaines Youtube et j’enrage lorsque je vois un présentateur de télévision, influenceur à sa manière, ridiculiser un youtubeur français sous prétexte qu’il ne comprend pas que le monde avance plus vite que lui.


Le problème est que par nature, de par leur métier, ces personnes puissent de nouveau utiliser leur audience à des fins publicitaires, à moyen et plus long termes. Une audience qui aura notamment crûe au travers de la médiatisation de leur investissement humanitaire. À l’inverse, à titre de comparaison, la communication d’une ONG n’est et ne sera jamais détournée dans une optique lucrative à court, moyen ou long terme. Leur mandat et l’éthique auxquels elles se rattachent le leur interdit. Autrement dit, à titre d’exemple, elles ne feront jamais un placement de produit. Une nouvelle fois, il n’est pas question de compétition, ni en tant que professionnel humanitaire de prêcher bêtement pour ma paroisse. L’idée est bien de rappeler que le monde humanitaire répond à des principes clés qui dans le cas de l’exemple cité plus haut, sont mis à rude épreuve.

Des sous-entendus qui passent [très] mal.

L’une des plus grosses erreurs dans la communication de la Love Army est d’avoir affirmé qu’elle s’inscrivait en substitution totale des journalistes et médias de presse. En effet, les messages partagés sur les réseaux sociaux affirment clairement que les médias occultent les crises qu’ils tentent de mettre en lumière.

S’il est bien possible de reprocher aux médias leur rôle dans la variabilité de la médiatisation des crises humanitaires (j’avais déjà eu l’occasion de l’aborder quelques années auparavant, « Fin de la famine » en Somalie: Quelles réalités derrière l’annonce ?), il est malhonnête de prétendre que les médias sont entièrement responsables de cet état de fait. En effet, ils doivent aussi et surtout répondre aux intérêts de leurs lecteurs, et à ce titre, il est de notoriété publique que la survenance d’une crise humanitaire et les drames voire les atrocités qu’elles contiennent n’intéressent que très peu le public, ou alors encore faut-il qu’elles ne soient pas ressassées de façon trop régulière. De plus, cela fait également partie du quotidien des travailleurs humanitaires puisque, tous autant que nous sommes, observons tous les jours qu’il est difficile de parler avec nos proches de ce que nous faisons en détail et de manière approfondie. C’est toujours compliqué, parfois décevant, mais nous apprenons à faire avec et continuons malgré tout d’agir sans relâche sur le terrain. Il en va de même avec les médias, c’est toujours compliqué, c’est très souvent décevant, mais eux-aussi doivent faire face à un public versatile et trop souvent superficiel.

Il est également regrettable d’observer que les blâmes adressés aux organismes de presse soient réalisés dans le seul but tirer la couverture vers soi. En effet, les ONG ont depuis longtemps compris le problème lié à la faible médiatisation des crises humanitaires au travers de la presse. C’est la raison pour laquelle chacune d’entre elles dispose d’un pôle communication afin de se passer du relai journalistique et d’informer toute personne intéressée sur les crises dans lesquelles elles mettent en œuvre des projets d’assistance. Les organisations humanitaires sont à ce titre présentes sur la plupart des réseaux sociaux, publient très régulièrement du contenu d’information et il aurait été tout aussi bénéfique envers ces crises d’en faire la mention.

Par ailleurs, il est dommage que cette médiatisation se fasse au bénéfice de la Love Army seulement, mais aussi et surtout, que celle-ci préfère très largement faire cavalier seul quitte à sous-entendre en substance qu’ils sont les seuls à actuellement réaliser quelque chose de concret. Pourtant, il convient de rappeler que non seulement de très nombreuses ONG internationales et nationales sont présentes actuellement au Bangladesh et plus exactement à Cox’s Bazar (consulter à ce propos le dernier 4W – Who does What, Where, When – qui établit la liste de tous les acteurs humanitaires actuellement présents ), mais aussi et surtout qu’elles sont toutes en coordination les unes avec les autres, afin d’apporter une réponse adéquate et coordonnée aux besoins urgents des personnes réfugiées dans cette zone.


Depuis 2005 est mise en œuvre « l’approche cluster » dans tous les contextes humanitaires. Créée dans le sillage de la réforme du système des Nations Unies dans la sphère humanitaire, cette approche établit une meilleure coordination entre les différents acteurs humanitaires sur la base d’une classification sectorielle (sécurité alimentaire, eau et assainissement, habitat, santé…). Organisés au niveau national et régional, ces clusters sont devenus un cadre privilégié pour faciliter la coordination des organisations, éviter tout « overlapping » – c’est-à-dire que deux organisations différentes ne mettent pas en œuvre le même type de projet pour le même groupe de personnes –, partager des informations et dans tous les cas, apporter une réponse rapide et efficace aux besoins identifiés.


Le dernier tweet publié par Médecins du Monde confirme tristement l’absence de communication et de coordination de la Love Army avec les organisations humanitaires déjà présentes sur place.

Il a également été particulièrement agaçant, dans le cadre de l’action en Somalie, de prétendre que la situation sécuritaire dans le pays est bien meilleure que ce que l’on peut lire partout. Au mieux il s’agit d’une maladresse, au pire d’un mensonge éhonté.

Affirmer que dans un tel pays en conflit depuis une vingtaine d’années la situation sécuritaire est optimale et sous-entendre que seule la Love Army a osé mettre en œuvre une telle intervention, ce n’est ni plus ni moins qu’adresser un bras d’honneur à tous les travailleurs humanitaires – dont une immense majorité sont des travailleurs nationaux – qui ont perdu la vie pour pouvoir apporter assistance aux plus vulnérables. C’est cracher au visage de ceux qui chaque jour – en Somalie notamment – prennent des risques dans l’exercice de leur métier mais n’en ressortent pas toujours indemne.

C’est d’autant plus gênant de voir ce genre de sous-entendu lorsque l’on dispose soi-même d’une protection présidentielle. Sur le volet indépendance et neutralité de l’action humanitaire, on repassera.


Non, une intervention humanitaire ne peut et ne pourra jamais se résumer à un « very good trip » entre amis au pays des plus vulnérables. L’humanitaire reste un métier dangereux, qui fait notamment partie de ceux comportant le plus de décès chaque année, au même titre que les journalistes. Considérer qu’il est facile d’entrer dans un pays pour réaliser une intervention humanitaire, c’est oublier qu’il s’agit d’un milieu exigeant et qui nécessite autant que tout autre, l’implication de professionnels.

Des confusions qui mériteront de véritables éclaircissements.

Pour terminer, il convient d’analyser ce qui à plusieurs reprises a été rappelé par la Love Army dans le cadre de son action, à savoir que 100% des fonds obtenus au travers des collectes seront reversés aux personnes nécessitant une assistance. Cela soulève une nouvelle fois plusieurs questions, d’abord sur la communication confuse à ce sujet, ensuite sur la réalité pratique de cette affirmation.

Jérôme Jarre l’avait indiqué en défense d’une critique adressée par divers médias journalistiques, que l’intégralité des fonds étaient reversés aux bénéficiaires, pour la simple et bonne raison qu’il faisait cela à titre bénévole, que personne n’était employé et qu’aucun intermédiaire ne percevait quoi que ce soit.

Il a pourtant été indiqué dans ce thread de plusieurs dizaines de tweets, que l’action de la Love Army en Somalie était réalisée en coopération avec l’organisation American Refugee Committee (ARC), ce qui contredit consécutivement l’affirmation selon laquelle son intervention était totalement autonome.

La présence d’une organisation intermédiaire sera d’ailleurs confirmée au sein même de ce thread quelque peu confus.

Il n’est évidemment pas question ici de critiquer la confusion voire les contradictions de la communication comme ainsi soulignée. Non, le problème est de prétendre faire quelque chose d’absolument irréalisable en soi. Soyons clairs, il est impossible de demander aux chauffeurs des water-trucks, aux personnes déchargeant les camions remplis de vivres, aux officiers de distributions alimentaires – pour ne citer qu’eux – de travailler bénévolement. Si cela est tout à fait louable de la part de Jérôme Jarre et de ses comparses d’exiger qu’aucun d’entre eux ne perçoivent le moindre centime des fonds récoltés, il est en revanche impossible pour ne pas dire indigne de demander aux travailleurs cités précédemment de contribuer bénévolement à cette action. Apporter une réponse d’urgence adaptée, cela passe aussi par une contribution à l’économie par l’emploi de travailleurs locaux.

C’est la précision je souhaite apporter ici, car il s’agit d’être honnête et transparent sur le monde humanitaire. La réalité de ce monde comporte nécessairement des frais qui ne seront pas exclusivement attribués au financement de denrées alimentaires, à la distribution d’eau potable ou de produits d’hygiène. Il existe par exemple constamment des frais liés au transport du matériel distribué, mais aussi au stockage. En effet, on ne distribue pas plusieurs dizaines de tonnes de nourriture sans-cesse en « one-shot one day » (achat sur le marché → transport → distribution en un seul jour) et cela n’a rien de honteux.

Cela demande une logistique matérielle d’une part, mais également humaine. Alors que les interventions humanitaires s’étalent sur plusieurs mois voire plusieurs années, comment exiger que toute personne impliquée dans sa mise en œuvre reste bénévole ? Dans certains lieux d’intervention, les ONGs sont parfois même les principaux recruteurs, et permettent de redynamiser ainsi l’économie locale et nationale. À ce titre, les budgets de chaque mission le démontrent, le plus gros poste de dépense est rattaché au paiement des salaires, et ceux des travailleurs nationaux constituent une part très largement supérieure à ceux des employés internationaux. Il serait donc erroné de croire que les salaires reversés aux travailleurs internationaux plombent le budget des interventions humanitaires.

La transparence promise par Jérôme Jarre à la fin de ces interventions permettra donc de mieux comprendre, et si besoin, d’apporter des précisions sur la réalité pratique de la mise en œuvre économique des interventions de la Love Army. Je le répète, il n’est pas question de mettre en doute l’honnêteté et la sincérité des personnes impliquées dans ce mouvement mais d’exiger au contraire qu’elles le soient de bout en bout envers leur public…et les bénéficiaires de leur action.

Il ne reste donc qu’à espérer que les doutes ici soulevés puissent rapidement être balayés et que les erreurs déjà relevées soient corrigées comme il se doit. Il en va de l’intérêt d’un milieu déjà trop régulièrement mis en doute par le public – bien souvent à tort – au détriment des populations les plus vulnérables à une période où l’assistance humanitaire demeure indispensable.

Retour des Rohingya au Myanmar : Pourquoi il convient de douter de la bonne volonté des autorités birmanes.

Depuis le 25 août dernier, l’attention de la communauté internationale s’est – en partie – tournée sur le Myanmar, et plus exactement sur la situation qui a poussé des centaines de milliers de personnes à fuir l’État du Rakhine vers le Bangladesh voisin. Suite à l’attaque coordonnée de plusieurs postes-frontières par des membres de l’Armée du Salut des Rohingya de l’Arakan (ARSA) coutant la vie à douze policiers et à la répression consécutive des Tatmadaw, 607 000 personnes ont fui l’État du Rakhine entre le 25 août et le 5 novembre 2017 pour se réfugier au Bangladesh. Cet afflux de personnes s’est ajouté aux 212 000 réfugiés Rohingya qui avaient déjà fui le Myanmar avant le 25 août 2017, poussant le total de birmans réfugiés au Bangladesh au nombre de 800 000.

Comme toute autre crise humanitaire impliquant le déplacement contraint ou forcé de personnes, cette situation ne doit pas être considérée comme irrémédiable, puisqu’au contraire, la possibilité d’un retour de ces personnes sur leur terre d’origine doit être envisagée si les conditions le permettent. Ce droit au retour et à la restitution des propriétés des déplacés est d’ailleurs contenu dans les Principes concernant la restitution des logements et des biens dans le cas des réfugiés et des personnes déplacées, également connus sous la désignation de Principes Pinheiro, du nom du rapporteur spécial à l’origine d’un rapport ayant formulés ces-dits principes. Il est ainsi proclamé que « Tous les réfugiés et personnes déplacées ont le droit de se voir restituer tout logement, terre et/ou bien dont ils ont été privés arbitrairement ou illégalement, ou de recevoir une compensation pour tout logement, terre et/ou bien qu’il est matériellement impossible de leur restituer, comme établi par un tribunal indépendant et impartial ».

À cet effet, le gouvernement birman a exprimé des propos encourageants en faveur du retour de ces réfugiés. Pourtant, il demeure légitime de douter, au-delà des conditions de faisabilité de ce retour, de la sincérité des officiels birmans. Pire, une accumulation de faits troublants laissent même soupçonner le gouvernement birman d’orchestrer, une manœuvre de réappropriation pour ne pas dire d’accaparement des terres occupées par les membres de l’ethnie Rohingya, sous couvert d’opérations militaires visant à débusquer les membres de l’ARSA . Une interview menée récemment sur France Culture avait d’ailleurs pointé du doigt cette possibilité, sans pour autant véritablement approfondir la question.

Une restitution douteuse du point de vue du droit birman.

En premier lieu, ces doutes trouvent leur fondement dans l’état actuel du droit birman. En effet, les individus Rohingya se voient systématiquement refuser la nationalité birmane depuis plusieurs décennies. Depuis l’adoption de la loi sur la citoyenneté de 1982, l’ethnie des Rohingya n’est non seulement plus reconnue comme étant partie intégrante des 135 autres ethnies composant la société birmane, mais ces personnes se sont également vues retirer leur citoyenneté, de sorte que depuis cette date les Rohingya sont de véritables apatrides. Il faut ajouter à cela qu’en raison des conséquences du conflit qui perdure depuis plusieurs dizaines d’années et des déplacements contraints à répétition, nombre de Rohingya ne disposent plus des documents permettant de prouver la présence de leur famille au Myanmar avant l’indépendance de 1948, conformément à ce qu’indique la loi sur la citoyenneté de 1982.

Là où les choses se compliquent spécialement au regard d’un éventuel retour de ces personnes sur leur terre, c’est que la loi birmane indique qu’il est nécessaire de justifier son identité et notamment sa nationalité birmane pour réclamer un droit d’usage sur une terre. Par ailleurs, Aung Saan Suu Kyi a également tenu à préciser que les réfugiés Rohingya pouvant prouver leur résidence au Myanmar (comprendre par-là qu’il leur faudra prouver que leur famille résidait déjà sur le sol birman avant l’indépendance de 1948) verront leur droit au retour garanti. Mais comment un individu Rohingya pourrait-il se voir restituer sa terre s’il n’a jusqu’à présent jamais été considéré comme un citoyen birman ni jamais disposé de papiers d’identité et de titres de propriété à cause de cela ?

Vous la voyez l’absurdité de la chose ?

D’autre part, des doutes demeurent quant à l’opportunité que représente pour le Gouvernement cette région vidée de la majorité de ses habitants non-bouddhistes. Les craintes sont d’autant plus grandes que plusieurs villages ont été répertoriés comme ayant été mis à feu selon la technique militaire – bien qu’interdite par le droit international humanitaire – de la terre brûlée. Suite à cela, le Gouvernement birman a annoncé prendre le contrôle des terres et des villages ayant été brulé durant les affrontements , en affirmant vouloir redévelopper ces zones et s’appuyer à cet égard sur la « Natural Disaster Management Law » et les « Disaster Management Rules », lesquelles prévoient que la gestion des terres soient automatiquement transférées au gouvernement en cas de catastrophe naturelle ou d’origine anthropique tels que…les incendies.

Il convient aussi de relever que les rizières cultivées par les personnes ayant fui ces violences ont fait l’objet de récoltes par le gouvernement. Si laisser ces cultures telle quelles aurait évidemment été scandaleux dans un pays où un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté et neuf millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire, des questions se posent toutefois lorsque le gouvernement indique que les quantités récoltées seront revendue et les recettes obtenues transférées au profit du budget national.

Faut le reconnaitre, rien ne leur fait peur…

Des enjeux économiques qui donnent un autre regard sur la crise.

Les doutes sont d’autant plus présents que, au plus fort de la crise, le Ministre régional pour l’État du Rakhine a annoncé la création d’une zone économique autour de Maungdaw, où nombre de villages volontairement mis à feu ont été répertoriés, notamment à l’aide d’images satellites. Bien que cela ne soit pas désigné en tant que tel dans le cas de Maungdaw, les zones économiques spéciales du Myanmar ont pour particularité d’autoriser les entreprises étrangères à louer des surfaces de terre pour une durée de cinquante ans avec un renouvellement possible de vingt-cinq années supplémentaires. Sous l’impulsion de la « Investment Law » adoptée en 2016, trois régions ont été placées sous ce statut, dont Kyaukphyu dans l’État du Rakhine.

Source: AFP

Kyaukphyu et sa zone économique spéciale représentent un intérêt d’autant plus stratégique que s’est achevée en 2014 la construction d’un oléoduc et d’un gazoduc reliant les sites d’extraction au large du Rakhine vers les provinces de Yunman et Guizhou en Chine. Longs de 2 000 kilomètres, ces ouvrages réalisés par la Chine passent spécifiquement par la ville de Kyaukphyu, laquelle se situe à seulement 120 kilomètres environ de Maungdaw, où le plus fort des exactions a eu lieu dernièrement. S’agit-il simplement d’une embarrassante coïncidence, ou est-il bien question d’une volonté de la part du gouvernement de sécuriser la région contre tout risque d’instabilité en procédant purement et simplement à un déplacement forcé des communautés – en l’occurrence la minorité ethnique non-bouddhiste – résidant dans cette zone ? Le soutien diplomatique de la Chine envers le Myanmar sur cette question laissera à chacun se faire son propre avis.

Source: Shwe Gas Movement

Il convient par ailleurs de rappeler la manière avec laquelle Min Aung Hlaing – l’actuel chef des forces armées birmanes – a délogé en 2009 et en l’espace de trois jours le groupe armé contrôlant la région du Kokang, au Nord de l’État de Shan, laquelle se trouve sur l’un des corridors de la Nouvelle Route de la Soie promue par la Chine. Si l’initiative des Tatmadaw a bien permis de repousser la Myanmar National Democratic Alliance Army (MNDAA), la violence des hostilités a également poussé 30 000 personnes à fuir la région pour se réfugier en Chine. Fait intéressant et pas des moindres, bien qu’intégrés dans la liste officielle des 135 ethnies du pays, les Kokang ne disposent pas de la nationalité birmane, car considérés comme des immigrants chinois. Cet événement et le contexte dans lequel il s’est inscrit rappelle ainsi de manière assez troublante la façon dont les faits se sont déroulés dernièrement dans l’État du Rakhine.

De l’incroyable mauvaise foi des autorités birmanes sur la gestion de la crise.

De plus, on ne s’étonnera pas de voir l’armée birmane s’exonérer de toute exaction commise dans la région de Maungtaw dans l’État du Rakhine ces dernières semaines. Sur la base de témoignages recueillis par l’armée elle-même auprès d’habitants dans la région, il est ainsi affirmé que l’armée birmane s’est conformément tenue aux ordres qui lui avaient été donnés, et qu’à ce titre aucune exaction de type arrestations de villageois, exécutions extra-judiciaires, violences sexuelles ou mise à feu de villages entiers n’a été commise, soit l’exact contraire des informations récoltées par les Nations Unies, lesquelles ont dénoncé un « exemple classique de nettoyage ethnique ».

Enfin, il convient de citer la querelle naissante entre les autorités du Bangladesh d’une part, et celles du Myanmar d’autre part, au sujet du rapatriement des réfugiés Rohingya. Si les autorités birmanes ont bien fait savoir leur volonté de faire démarrer ce processus dès que possible, elles accusent toutefois le Bangladesh de prendre du retard au motif selon lequel ce dernier chercherait à capter autant que possible les fonds d’aide humanitaire promis par la communauté internationale. De son côté, le Bangladesh accuse le Myanmar de ne pas avoir inclues les recommandations formulées par la Commission sur l’État du Rakhine présidée par Kofi Annan. En résumé, non seulement les autorités birmanes s’exonèrent d’être à l’origine – via son armée – de l’exode forcée de centaines de milliers de personnes, mais celles-ci refusent également de se voir attribuer tout part de responsabilité dans la difficulté de trouver un accord en vue du rapatriement des personnes déplacées vers le Bangladesh.

En termes de bonne foi, il faut avouer que l’on a déjà vu plus crédible. Ainsi mis bout à bout, ces éléments soulignent de manière assez funeste la nature des choix des autorités birmanes dans le déroulement de cette crise, et ne laissent aucun doute quant à la faible probabilité d’un retour effectif et sécurisé des Rohingya vers l’État du Rakhine.

Largages de l’aide humanitaire : Comment ça marche ?

La guerre… ou une sécheresse semblable à un véritable cataclysme. Et des milliers de personnes –peut-être plus – qui affrontent la famine que certains comparent à la tragédie oubliée de ce siècle.
 L’aide humanitaire n’arrive qu’au compte-goutte, lorsqu’elle n’est pas détournée ou tout simplement interdite. Émue par l’image d’une mère avec son enfant décharné qui gît près d’elle, la communauté internationale décide de porter assistance à ces populations. Des avions cargo sont alors mobilisés par les organisations humanitaires, et sont rapidement chargés de vivres. L’aide est ensuite larguée au-dessus des zones sinistrées pour permettre aux personnes touchées par cette famine de survivre. À ce moment-là, celles-ci lèvent les yeux aux ciel et le remercient pour les bienfaits qu’il leur apporte.

Ce spitch aux allures tragico-cinématographiques est très éloigné de la réalité en matière d’intervention humanitaire, en particulier s’agissant des largages de l’aide. Utilisés pour la première fois lors de l’Opération Lifeline au Soudan dès 1989 pour permettre la distribution de plus de 1,5 tonnes de nourriture par les airs, les opérations de largage humanitaire ont toujours cours au Sud Soudan, touché depuis décembre 2013 par des affrontements armés qui ont provoqué le déplacement de plus de quatre millions personnes selon les Nations Unies. Aussi spectaculaires que rares, ces opérations de largage sont toutefois très strictement encadrées afin que ne soit pas largué n’importe quoi, n’importe où, n’importe comment.

Quand ?

Un IL-76 du Programme Alimentaire Mondial. Photo: WFP/Stephanie Savariaud

Tout largage humanitaire n’intervient qu’en situation d’urgence critique, lorsqu’il est nécessaire d’intervenir très rapidement pour mettre fin à un problème de disponibilité de denrées alimentaires qui s’étend sur le long terme. Si la situation de famine est en revanche dûe à un problème d’accessibilité économique, c’est-à-dire si les aliments sont disponibles sur les marchés locaux mais que les populations n’ont pas les moyens économiques de se les procurer, il convient plutôt de favoriser la distribution de cash ou de coupons afin que l’intervention humanitaire n’introduise pas des produits qui nuiraient à l’économie locale. Il est en effet important d’anticiper sur le moyen et le long terme l’impact de l’assistance alimentaire, en veillant donc à assurer la sécurité alimentaire mais également économique des personnes.

Pourquoi ?

Ces largages ne peuvent être entrepris qu’en dernier recours, lorsqu’il est absolument impossible que l’aide humanitaire atteigne les bénéficiaires par les voies d’accès habituellement utilisées, telles que les routes. En pratique, il peut par exemple s’agir d’une voie d’accès qui ne peut être utilisée pour des raisons de sécurité, en raison de la conduite d’hostilités qui mettraient en danger la poursuite de l’acheminement ou si le personnel humanitaire fait l’objet d’attaques de la part des belligérants.


Précision : le droit international humanitaire proscrit les attaques à l’encontre de l’aide humanitaire (1) tout en accordant le droit de libre passage aux organisations humanitaires chargées d’apporter assistance aux populations civiles (2)).


La procédure de largage peut également être retenue en raison de contraintes géographiques, comme la présence de routes impraticables, d’inondation ou si la population se situe dans des zones enclavées qui empêchent l’accès de l’aide humanitaire.

Par qui ?

Comme pour le Sud Soudan, c’est le Programme Alimentaire Mondial qui réalise l’essentiel des largages, ainsi que le Comité International de la Croix-Rouge. Il arrive toutefois que ces largages soient réalisés par les troupes militaires, comme cela a notamment été le cas en Afghanistan avec l’armée des États-Unis, avec les critiques que cela engendre, en terme de neutralité et d’impartialité de l’assistance humanitaire.

Comment ?

Photo: WFP/Ilya Osenenko

Le Programme Alimentaire Mondial a recours à trois types d’avions cargo, à savoir l’AN-12, le C-130 ou l’IL-76 qui comme son nom l’indique, peut transporter jusqu’à 76 tonnes de matériel.

Concernant le type de produits largués, il ne peut s’agir que de produits alimentaires. Il est en effet hors de question de procéder au largage de produits non-alimentaires (NFI dans le jargon humanitaire pour Non-Food Items) ou sanitaires tel que du matériel pour la construction de puits ou de latrines et pour lesquels le risque de casse lors du choc au sol est bien trop élevé. S’agissant du type produits alimentaires ainsi distribué par voie aérienne, il ne peut s’agir que d’aliments en poudre, de céréales ou de légumes à gousse.

Ces aliments sont conditionnés par sacs de 50kg, avant d’être mis successivement dans trois autres sacs d’une capacité de 80 à 90kg dans le but d’offrir une résistance suffisante au choc lors la chute au sol. De cette manière, si le premier sac vient à rompre à son arrivée, les trois autres sacs permettent d’empêcher que le contenu ne se déverse sur le sol.

Avant-même de réaliser ce largage, il convient d’identifier précisément une zone de largage (ou drop zone) sécurisée, qui doit être une surface plane en terre, avec du sable ou de l’herbe et sans obstacles, pour veiller à ce que les sacs ne soient pas endommagés à leur arrivée au sol. De plus, dans le but de faciliter les manœuvres de l’avion, il est également nécessaire qu’aucun bâtiment ou habitation ne se trouve à proximité. Par ailleurs, ce n’est pas seulement le périmètre proprement réservé au largage qui doit être dégagé de tout obstacle, mais également la zone située après celui-ci sur une distance de 1 500 mètres environ afin de prévenir les effets dramatiques qui seraient dus à un largage tardif ou à un problème technique de l’avion.

Photo: WFP/George Fominyen

Durant toute la procédure d’approche et de largage, les équipes de l’avion sont en contact permanent, via radio, avec le personnel de l’organisation présent au sol sur la drop zone pour récupérer les produits qui seront largués entre 700 et 1 000 pieds (200 à 300 mètres d’altitude). En effet, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, le matériel largué n’est pas directement récupéré par les bénéficiaires, auquel cas seul les plus forts y auraient accès et non les personnes les plus vulnérables. De cette manière l’aide n’aurait pas accès au plus grand nombre et aurait pour seul effet d’exacerber les tensions.

Pour des raisons d’efficacité et de sécurité évidentes, tant pour les bénéficiaires que le personnel humanitaire, les opérations de largages et de distribution sont toujours encadrées par des procédures très strictes. Ainsi, les bénéficiaires de l’aide bientôt larguée sont d’abord identifiés selon leur situation et leurs besoins, ce qui permet de prendre en compte les plus vulnérables, comme pour une distribution classique. Il convient dans le même temps de déterminer le type d’aide et/ou d’aliments adaptés aux bénéficiaires, selon leurs habitudes culturelles notamment. Lorsque l’aide parvient à la zone de largage, le personnel de l’organisation qui a organisé cette opération récupère les sacs afin de les regrouper, de les stocker avant de rapidement les distribuer aux bénéficiaires ainsi préalablement identifiés.

Quel coût ?

L’organisation d’une telle opération de largage ne peut être retenue qu’en dernier recours, non seulement pour des raisons logistiques, sécuritaires, mais également et surtout économiques. Ces opérations sont en effet bien plus couteuses que l’acheminement des vivres par les routes, puisque chaque largage est estimé à plusieurs dizaines de milliers de dollars.

(1) Article 3 commun aux Conventions de Genève de 1949 ; articles 15, 16, 71 §2 et 85 du Protocole additionnel I de 1977 aux Conventions de Genève de 1949 ; articles 9 et 10 du Protocole additionnel II de 1977 aux Conventions de Genève de 1949 ; règle 31 de l’étude du CICR sur le droit international humanitaire coutumier.

(2) Article 23 de la Convention de Genève IV de 1949.