Largages de l’aide humanitaire : Comment ça marche ?

La guerre… ou une sécheresse semblable à un véritable cataclysme. Et des milliers de personnes –peut-être plus – qui affrontent la famine que certains comparent à la tragédie oubliée de ce siècle.
 L’aide humanitaire n’arrive qu’au compte-goutte, lorsqu’elle n’est pas détournée ou tout simplement interdite. Émue par l’image d’une mère avec son enfant décharné qui gît près d’elle, la communauté internationale décide de porter assistance à ces populations. Des avions cargo sont alors mobilisés par les organisations humanitaires, et sont rapidement chargés de vivres. L’aide est ensuite larguée au-dessus des zones sinistrées pour permettre aux personnes touchées par cette famine de survivre. À ce moment-là, celles-ci lèvent les yeux aux ciel et le remercient pour les bienfaits qu’il leur apporte.

Ce spitch aux allures tragico-cinématographiques est très éloigné de la réalité en matière d’intervention humanitaire, en particulier s’agissant des largages de l’aide. Utilisés pour la première fois lors de l’Opération Lifeline au Soudan dès 1989 pour permettre la distribution de plus de 1,5 tonnes de nourriture par les airs, les opérations de largage humanitaire ont toujours cours au Sud Soudan, touché depuis décembre 2013 par des affrontements armés qui ont provoqué le déplacement de plus de quatre millions personnes selon les Nations Unies. Aussi spectaculaires que rares, ces opérations de largage sont toutefois très strictement encadrées afin que ne soit pas largué n’importe quoi, n’importe où, n’importe comment.

Quand ?

Un IL-76 du Programme Alimentaire Mondial. Photo: WFP/Stephanie Savariaud

Tout largage humanitaire n’intervient qu’en situation d’urgence critique, lorsqu’il est nécessaire d’intervenir très rapidement pour mettre fin à un problème de disponibilité de denrées alimentaires qui s’étend sur le long terme. Si la situation de famine est en revanche dûe à un problème d’accessibilité économique, c’est-à-dire si les aliments sont disponibles sur les marchés locaux mais que les populations n’ont pas les moyens économiques de se les procurer, il convient plutôt de favoriser la distribution de cash ou de coupons afin que l’intervention humanitaire n’introduise pas des produits qui nuiraient à l’économie locale. Il est en effet important d’anticiper sur le moyen et le long terme l’impact de l’assistance alimentaire, en veillant donc à assurer la sécurité alimentaire mais également économique des personnes.

Pourquoi ?

Ces largages ne peuvent être entrepris qu’en dernier recours, lorsqu’il est absolument impossible que l’aide humanitaire atteigne les bénéficiaires par les voies d’accès habituellement utilisées, telles que les routes. En pratique, il peut par exemple s’agir d’une voie d’accès qui ne peut être utilisée pour des raisons de sécurité, en raison de la conduite d’hostilités qui mettraient en danger la poursuite de l’acheminement ou si le personnel humanitaire fait l’objet d’attaques de la part des belligérants.


Précision : le droit international humanitaire proscrit les attaques à l’encontre de l’aide humanitaire (1) tout en accordant le droit de libre passage aux organisations humanitaires chargées d’apporter assistance aux populations civiles (2)).


La procédure de largage peut également être retenue en raison de contraintes géographiques, comme la présence de routes impraticables, d’inondation ou si la population se situe dans des zones enclavées qui empêchent l’accès de l’aide humanitaire.

Par qui ?

Comme pour le Sud Soudan, c’est le Programme Alimentaire Mondial qui réalise l’essentiel des largages, ainsi que le Comité International de la Croix-Rouge. Il arrive toutefois que ces largages soient réalisés par les troupes militaires, comme cela a notamment été le cas en Afghanistan avec l’armée des États-Unis, avec les critiques que cela engendre, en terme de neutralité et d’impartialité de l’assistance humanitaire.

Comment ?

Photo: WFP/Ilya Osenenko

Le Programme Alimentaire Mondial a recours à trois types d’avions cargo, à savoir l’AN-12, le C-130 ou l’IL-76 qui comme son nom l’indique, peut transporter jusqu’à 76 tonnes de matériel.

Concernant le type de produits largués, il ne peut s’agir que de produits alimentaires. Il est en effet hors de question de procéder au largage de produits non-alimentaires (NFI dans le jargon humanitaire pour Non-Food Items) ou sanitaires tel que du matériel pour la construction de puits ou de latrines et pour lesquels le risque de casse lors du choc au sol est bien trop élevé. S’agissant du type produits alimentaires ainsi distribué par voie aérienne, il ne peut s’agir que d’aliments en poudre, de céréales ou de légumes à gousse.

Ces aliments sont conditionnés par sacs de 50kg, avant d’être mis successivement dans trois autres sacs d’une capacité de 80 à 90kg dans le but d’offrir une résistance suffisante au choc lors la chute au sol. De cette manière, si le premier sac vient à rompre à son arrivée, les trois autres sacs permettent d’empêcher que le contenu ne se déverse sur le sol.

Avant-même de réaliser ce largage, il convient d’identifier précisément une zone de largage (ou drop zone) sécurisée, qui doit être une surface plane en terre, avec du sable ou de l’herbe et sans obstacles, pour veiller à ce que les sacs ne soient pas endommagés à leur arrivée au sol. De plus, dans le but de faciliter les manœuvres de l’avion, il est également nécessaire qu’aucun bâtiment ou habitation ne se trouve à proximité. Par ailleurs, ce n’est pas seulement le périmètre proprement réservé au largage qui doit être dégagé de tout obstacle, mais également la zone située après celui-ci sur une distance de 1 500 mètres environ afin de prévenir les effets dramatiques qui seraient dus à un largage tardif ou à un problème technique de l’avion.

Photo: WFP/George Fominyen

Durant toute la procédure d’approche et de largage, les équipes de l’avion sont en contact permanent, via radio, avec le personnel de l’organisation présent au sol sur la drop zone pour récupérer les produits qui seront largués entre 700 et 1 000 pieds (200 à 300 mètres d’altitude). En effet, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, le matériel largué n’est pas directement récupéré par les bénéficiaires, auquel cas seul les plus forts y auraient accès et non les personnes les plus vulnérables. De cette manière l’aide n’aurait pas accès au plus grand nombre et aurait pour seul effet d’exacerber les tensions.

Pour des raisons d’efficacité et de sécurité évidentes, tant pour les bénéficiaires que le personnel humanitaire, les opérations de largages et de distribution sont toujours encadrées par des procédures très strictes. Ainsi, les bénéficiaires de l’aide bientôt larguée sont d’abord identifiés selon leur situation et leurs besoins, ce qui permet de prendre en compte les plus vulnérables, comme pour une distribution classique. Il convient dans le même temps de déterminer le type d’aide et/ou d’aliments adaptés aux bénéficiaires, selon leurs habitudes culturelles notamment. Lorsque l’aide parvient à la zone de largage, le personnel de l’organisation qui a organisé cette opération récupère les sacs afin de les regrouper, de les stocker avant de rapidement les distribuer aux bénéficiaires ainsi préalablement identifiés.

Quel coût ?

L’organisation d’une telle opération de largage ne peut être retenue qu’en dernier recours, non seulement pour des raisons logistiques, sécuritaires, mais également et surtout économiques. Ces opérations sont en effet bien plus couteuses que l’acheminement des vivres par les routes, puisque chaque largage est estimé à plusieurs dizaines de milliers de dollars.

(1) Article 3 commun aux Conventions de Genève de 1949 ; articles 15, 16, 71 §2 et 85 du Protocole additionnel I de 1977 aux Conventions de Genève de 1949 ; articles 9 et 10 du Protocole additionnel II de 1977 aux Conventions de Genève de 1949 ; règle 31 de l’étude du CICR sur le droit international humanitaire coutumier.

(2) Article 23 de la Convention de Genève IV de 1949.

 

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