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Réflexion humanitaire

Il y a tout juste deux ans jour pour jour débutait l’une des crises humanitaires majeures de notre siècle : Près d’un million de Rohingyas prennent la fuite depuis leur pays – le Myanmar – pour se réfugier de l’autre coté de la frontière, au Bangladesh. Aujourd’hui, que reste-il de cette crise ? Quelle est la situation pour les Rohingyas réfugiés au Bangladesh ? Et qu’en est-il pour les dizaines de milliers de Rohingyas restés au Myanmar ?

Au commencement, il y avait la haine intercommunautaire.

Crédit: Kofi Annan Foundation

Commençons tout d’abord par nous remémorer ce qu’il s’est passé, et pourquoi nous en sommes là aujourd’hui. Le 24 août 2017, la Commission consultative sur l’État Rakhine présidée par le regretté Kofi Annan rend son rapport. Au travers de ce rapport, l’idée est de proposer des idées et des axes de réformes afin de calmer les violences meurtrières qui opposent les musulmans et les bouddhistes de la région. Depuis 2016, un regain de violence dans la région fait craindre le pire.

En effet, du coté Rohingya, des groupuscules armés plus ou moins organisés décident d’attaquer des postes-frontières tenus par des policiers birmans, lesquels sont considérés comme une extension du gouvernement répressif qui leur refuse tout droit. Pour dire les choses clairement, la minorité Rohingya au Myanmar ne dispose d’aucun droit. Ils n’ont pas la nationalité birmane (ni aucune autre), même s’ils sont nés au Myanmar, leur liberté de mouvement est très restreinte voire tout simplement inexistante, et leurs conditions de vie atteignent un niveau d’indignité difficile à imaginer.

Mais face à cette rébellion, le gouvernement birman, plutôt que de se remettre en question ou d’amorcer un processus de discussions pour désamorcer ces violences, ne fait pas d’autre choix que de répondre de la manière la plus forte possible: des villages entiers sont rasés et/ou brûlés et déjà, des dizaines de milliers de personnes fuient vers le Bangladesh.

C’est dans ce contexte très tendu que la Commission consultative sur l’État Rakhine est créée, laquelle publiera son rapport après un an de réflexions et de discussions. Dans les grandes lignes, cette Commission insiste sur la nécessité de réaliser des réformes sur les questions liées à l’identité et à la citoyenneté, ainsi que sur la liberté de mouvement pour toutes les personnes dans l’État du Rakhine, faisant ainsi implicitement allusion à la situation qui affecte les Rohingyas.

Crédit: REUTERS/Damir Sagolij

Coïncidence ou pas, un groupe armé de défense des droits des Rohingyas – ARSA, pour Arakan Rohingya Salvation Army ou Armée du Salut des Rohingyas de l’Arakan – a la malencontreuse idée d’attaquer plusieurs postes-frontières le même jour que celui de la publication du rapport de la Commission consultative sur l’État Rakhine. Le bilan de ces attaques est terrible, puisque plusieurs dizaines de personnes y trouveront la mort, de tous les cotés : des rohingyas armés, des policiers, des civils… La réaction du gouvernement et de l’armée du Myanmar – que l’on désigne localement sous le nom de « tatmadaw » – est d’autant plus terrible puisque plusieurs centaines de milliers de personnes fuient d’urgence le nord de l’État du Rakhine pour aller se réfugier au Bangladesh, dans le district de Cox’s Bazar.

Durant plusieurs semaines, l’armée birmane se livre à de telles atrocités – on parle de villages incendiés, récoltes détruites, mais aussi des exécutions arbitraires et des viols – que les Nations Unies n’hésitent par à désigner ces terribles exactions « d’exemple classique de nettoyage ethnique ». Le terme est glaçant, mais on cherche alors à faire réagir, à avertir une nouvelle fois le monde sur la survenance imminente d’une catastrophe humaine majeure. Les gens fuient, mais pour le gouvernement birman cela ne suffit pas. Il annonce en effet dans le sillage de ses opérations militaires reprendre le contrôle de toutes les terres ayant précédemment appartenu aux personnes qui ont fui vers le Bangladesh. Et comme les villages dépeuplés de leur population sont systématiquement brûlés, la loi birmane confirme la légalité de la décision du gouvernement.

En effet, une loi birmane – la Natural disaster management law et les Disaster management rules – dispose que toute terre qui fait l’objet d’une catastrophe naturelle ou d’origine anthropique tels que les incendies est automatiquement transférée au gouvernement. De là à dire que le gouvernement n’est animé d’aucune volonté pour encourager le retour des Rohingya, il n’y a qu’un pas. D’ailleurs, il y a près de deux ans, j’avais déjà écrit un billet à ce sujet, qui est toujours parfaitement d’actualité aujourd’hui.

Rajoutons également qu’au Myanmar, toute personne qui réclame un droit d’usage sur une terre doit en premier lieu prouver sa nationalité birmane, ce qui est donc littéralement impossible pour tout Rohingya. Eux qui ont été poussés à fuir et qui ne disposaient déjà d’aucun droit, se retrouve dès lors sur une terre qui n’est vraiment pas la leur, dans un pays qui ne l’est pas non plus : le Bangladesh. En août-septembre 2017, la saison des pluies n’est pas encore totalement terminée et déjà les conditions de vie sont à la limite de l’imaginable, le niveau d’hygiène régnant dans ces camps de réfugiés étant proche de zéro.

Deux ans plus tard, rien n’a changé.

Aujourd’hui, deux ans après le déplacement de ce quasi-million de personnes, qu’en est-il ? D’un point de vue humanitaire, c’est peu ou prou la même chose. Il faut comprendre par là que malgré les énormes efforts entrepris par les organisations humanitaires, les conditions de vie de ces réfugiés côtoient toujours des niveaux d’indignités inconcevables. Du coté politique, les gouvernements birman et bangladais vont tantôt accuser l’autre de mauvaise volonté au sujet du rapatriement des réfugiés Rohingya, tantôt essayer de calmer les foudres de la communauté internationale en prétendant travailler sur la résolution de la crise.

C’est sur cette seconde tendance que les gouvernements birman et bangladais s’accordent en ce moment. En effet, ils ont annoncé il y a quelques jours que le rapatriement d’environ 3500 réfugiés Rohingya sera prochainement organisé. Mais rien n’est encore joué. En effet, le Myanmar accuse une nouvelle fois le gouvernement bangladais de ne pas faciliter leur retour. De leur coté, les Rohingya clament haut et fort qu’ils refuseront de partir tant que des garanties de sécurité (notamment) ne leurs seront pas accordées.

Crédit: Maaz Hussain-VOA

Il faut savoir que la communauté humanitaire, les Nations Unies en tête, s’opposent également à un tel rapatriement. La raison est toute simple : les conditions assurant un retour sécurisé, volontaire et respectant la dignité des personnes concernées ne sont pas réunies. La communauté humanitaire s’appuie aussi sur ce que l’on appelle les « Principes Pinheiro », qui portent sur la restitution des logements et des biens dans le cadre du retour des réfugiés et autres personnes déplacées. Et la proposition de retour telle qu’annoncée par le gouvernement birman ne prend nullement en compte ces principes.

Et puis encore aujourd’hui, une grande insécurité demeure dans l’État du Rakhine. En premier lieu parce qu’un violent conflit armé s’y déroule, opposant l’armée birmane à un groupe rebelle bouddhiste revendiquant l’indépendance du Rakhine. Depuis janvier 2019 ce conflit n’a fait que de se durcir, provoquant à plusieurs reprises de nouveaux déplacements de population. Et puis quand bien même ces hostilités cesseraient, l’État du Rakhine reste profondément marqué par une franche hostilité de la population bouddhiste à l’égard les musulmans. Et en ce sens, il serait irresponsable de rapatrier ces personnes sans qu’une véritable politique d’apaisement intercommunautaire soit mise en œuvre, puisque cela consisterait à créer une nouvelle bombe à retardement.

Et pour les Rohingyas toujours présents au Myanmar ?

Ce que l’on ne mentionne que très peu également, c’est qu’il reste toujours des Rohingyas au Myanmar. Soit qui n’ont pas voulu fuir, soit qui n’en ont pas eu l’occasion par peur de risquer leur vie et celles de leur famille. Aujourd’hui on affirme ainsi que 128 000 Rohingya se trouvent toujours dans l’État du Rakhine. Mais étant donné que personne ne parle d’eux, qu’en est-il ? Dans quelles conditions vivent-il ? Est-ce que leurs droits sont respectés ? La réponse est NON.

En effet, plusieurs villages mais aussi beaucoup de camps de déplacés internes demeurent constitués de Rohingya. Mais comme avant la crise de 2017, ceux-ci sont placés sous un véritable régime d’apartheid. Comprenez par là que les Rohingya toujours présents au Myanmar n’ont pas le droit de quitter leur village, qu’il s’agisse de voyager mais également de pêcher ou de cultiver des terres. Ils ne disposent évidemment pas non plus de la nationalité birmane (ni aucune autre), ne sont pas inclus dans les discussions politiques régionale ou nationale. Tous vivent donc reclus dans la misère, en survivant tant bien que mal grâce à l’assistance procurée par les organisations humanitaires présentes sur place.

Mais pires sont les conditions des personnes qui vivent dans des camps, car bien souvent, lorsqu’une communauté fuit son lieu de vie d’origine, choisir un endroit permettant de recommencer une vie normale est un luxe qui n’arrive jamais. Les gens fuient et s’installent là où ils le peuvent, à l’abri (au minimum) des hostilités dont ils font l’objet. Par conséquent, ces camps ne sont pas du tout adaptés à l’installation d’une communauté. Dans beaucoup d’endroits par exemple, des communautés de personnes se sont réinstallées dans des champs initialement utilisés pour la culture du riz. Des rizières donc, qui la moitié de l’année sont inondées.

Il se trouve que je travaille actuellement pour un projet d’assistance et de protection pour plusieurs communautés Rohingyas restées au Myanmar. Et ce que je suis régulièrement amené à voir dépasse de loin ce que j’ai initialement imaginé. Par souci de confidentialité envers l’organisation pour laquelle je travaille et pour des questions de sécurité, je tairai le nom des camps et villages Rohingyas dans lesquels je travaille quotidiennement. Les photos qui suivent ne comportent également aucun visage, par souci d’anonymat.

Les conditions de vie des personnes qui se trouvent dans ces camps sont difficiles à concevoir. Tout est inondé en permanence, l’odeur est insupportable, les maisons sont faites de bric et de broc. Ces gens ne peuvent pas sortir du camp, ni pour aller travailler ni pour aller pêcher ou cultiver. Le peu d’espace dont ils disposent à coté de leur maison pour cultiver quelque chose se réduit tout juste à l’espace qu’occupe le bureau sur lequel est posé votre ordinateur (1 mètre x 1,5 mètres). La terre, très argileuse, est de toute façon trop salée pour y faire réellement pousser quelque chose. Toutes ces personnes sont donc absolument dépendantes de l’assistance humanitaire. Leur dignité est ainsi réduite à zéro.

Et ensuite ?

À la question « que faut-il faire pour résoudre cette crise ? », il n’est pas aisé de trouver une réponse. En premier lieu, il convient d’insister de toutes nos forces pour que les droits de cette minorité soient enfin reconnus. Cela ne peut toutefois pas se faire sans qu’un véritable travail d’apaisement intercommunautaire soit réalisé. Il faudra assurément plusieurs années pour qu’un tel résultat soit atteint, peut-être même une génération entière, mais ce travail doit être entrepris dès maintenant.

Cela fera peut-être aussi grincer des dents, mais j’assume complètement cette opinion qui n’est que la mienne : Peut-être faudrait-il que les organisations humanitaires envisagent sérieusement de progressivement cesser leurs activités dans le Rakhine. En effet, ce n’est pas en mettant en œuvre des activités d’assistance et de protection, que le gouvernement birman a l’obligation de réaliser lui-même à l’égard de toute sa population, que nous parviendrons à résoudre cette crise. Gardons à l’esprit que ce sont en effet les États qui ont la responsabilité première de mettre en œuvre des opérations de secours et d’assistance envers leurs populations vulnérables. Autrement dit, c’est donc au Myanmar d’agir en premier lieu pour apporter protection et assistance à ses ressortissants Rohingyas, ainsi qu’à tous les autres. Entendons-nous bien, l’idée ne serait pas d’abandonner sciemment les communautés Rohingyas, mais de pousser le gouvernement birman à assumer pleinement ses responsabilités. Et alors seulement après avoir atteint cet objectif, les organisations humanitaires viendraient en renfort, pour renforcer le premier niveau d’assistance apporté par le gouvernement birman.

À défaut, si les organisations humanitaires continuent d’apporter une telle assistance sans cligner des yeux, sans remettre en question la pertinence de leurs projets (en termes d’impacts bénéfiques et durables) ni dénoncer avec force les exactions dont elles sont témoins, cela revient tout simplement à jouer le jeu du gouvernement birman, et n’être au final que des « fournisseurs de services ». Alors certes, cela demande du courage, puisque critiquer de la sorte un gouvernement équivaut à s’exposer ouvertement au risque de se faire expulser du pays. Mais que voulons-nous vraiment ? Voulons-nous continuer à apporter assistance sans se remettre en question, quitte à ravaler amèrement nos principes humanitaires qui plaident pour une assistance de qualité, durable et qui ne nuit pas aux populations concernées ? Ou souhaitons nous affirmer haut et fort que le respect de la dignité humaine ne se négocie pas ? Préférons-nous défendre la dignité de toutes ces personnes, quitte à devenir nous-mêmes persona non grata, ou continuerons-nous à jouer les marionnettes muettes d’un gouvernement, au prix de la dignité des plus vulnérables – et de la notre ?

L’histoire du mouvement humanitaire comporte déjà son lot d’organisations ayant refusé de jouer implicitement le jeu des gouvernements. Avec succès. Qu’attendons-nous pour réitérer cela, au nom des droits et du respect de la dignité de la communauté Rohingya ?

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S’il vous est venue l’envie de vous engager dans l’humanitaire, ou qu’il vous est arrivé de vous renseigner sur la manière de donner plus de sens à vos vacances, il y a de fortes chances pour que vous soyez déjà tombés sur des offres de tourisme solidaire, de volontariat humanitaire ou tout simplement de volontourisme.

En effet, de véritables agences spécialisées dans ce domaine – comme Projects Abroad – ont vu le jour au fil des années et ont développé un véritable business lucratif qui attire chaque année plus d’un million et demi de candidats. Au travers de diverses formules, ces agences vous proposent de partir en chantier ou en mission humanitaire mais à condition que vous acceptiez de payer non seulement les frais relatifs au projet lui-même, mais également vos billets d’avion et les frais de visa. Et tout cela peut s’élever jusqu’à plusieurs milliers d’euros pour quelques semaines de bénévolat humanitaire !

Et c’est tout ce qui vous sera demandé… Pas de question sur votre motivation à participer à un tel projet, sur vos diplômes, vos compétences, ou votre expérience professionnelle… RIEN ! Seule votre bonne volonté et votre capacité à débourser la somme demandée sont requis pour participer à de tels projets. Mais le problème du volontourisme ne s’arrête pas là, puisqu’en réalité il est bien plus important qu’il n’y parait.

LE VOLONTOURISME EST NÉFASTE.

1/ Ce n’est pas de l’humanitaire.

Pour commencer, rappelons que cette forme de volontariat n’est absolument pas de l’humanitaire. Rappelez-vous, dès la première vidéo publiée sur la chaîne, il a été démontré que l’humanitaire est bel et bien un domaine complexe, avec des principes exigeants et qui requière l’implication de personnes spécialement formées à cette fin.

Néanmoins, participer à de telles initiatives contre de l’argent incite de plus en plus de structures et associations crapuleuses à créer de faux orphelinats composés d’enfants séparés de leur famille, comme au Cambodge ou au Népal. Fin 2018, l’Australie est à ce propos devenu le premier pays à interdire le volontourisme à ses ressortissants. La loi adoptée en ce sens déclare en effet que les projets de volontourisme dont fait notamment partie le tourisme dans les orphelinats ne relevent absolument pas de l’humanitaire mais doivent être considéré comme une forme d’esclavage moderne.

2/ On ne paie pas pour être bénévole.

De plus, le fait de devoir payer pour contribuer à une action solidaire est également un autre problème. Payer pour devenir bénévole est en effet une absurdité totale, et sachez que les dispositifs de volontariat encadrés par l’État tels que le Service volontaire européen ou le Volontariat de solidarité international n’exigent nullement de payer pour y participer.

Cela révèle donc que les structures de tourisme humanitaire ne sont ni des associations, ni des organisations à but non-lucratif, mais bel et bien des entreprises dont le but est de réaliser des profits. Leur business exploite ainsi d’une part la pauvreté des communautés qu’ils exhibent, et d’autre part la bonne volonté et le portefeuille des volontouristes, d’autant plus que les sommes demandées sont sans commune mesure avec les niveaux de vie réels constatés sur place.

3/ L’impact est négatif.

Et quoi que ces agences puissent dire pour contredire ces affirmations, l’impact de leur action est négatif et contre-productif. Leurs projets ont une pertinence absolument discutable puisqu’ils ne sont programmés que pour quelques semaines, en accord avec les souhaits du volontaire. L’impact est donc nul, alors que plusieurs mois d’activité sont toujours nécessaires pour observer des améliorations nées du projet mis en œuvre. Sans compter qu’il est également indispensable de réaliser un suivi afin de s’assurer que les objectifs fixés seront bien atteints.

Et puis cette main d’œuvre gratuite perturbe également l’économie locale puisque le volontaire réalise quelque chose – comme des cours d’anglais, des travaux de construction ou des taches agricoles – que les membres de la communauté pourraient accomplir eux-mêmes, tout en étant payés pour cela. Le volontourisme véhicule ainsi l’idée que l’humanitaire consiste à faire les choses à la place des communautés plutôt que de leur fournir les clés et les outils utiles à leur développement économique et social.

Et pire que tout, cette logique sous-entend que même sans formation technique, et uniquement avec de la bonne volonté, le volontaire étranger est toujours plus instruit et capable d’œuvrer efficacement que la personne vivant dans le pays en question.

Autre élément à considérer sérieusement, le fait que les enfants placés au contact des volontaires finissent par irrémédiablement s’attacher à eux, alors que ces derniers s’en vont au bout de quelques semaines. Faire ainsi venir des bénévoles étrangers pour quelques semaines à peine ne peut donc qu’avoir un impact négatif puisque cela contribue à l’instabilité émotionnelle de ces enfants.

4/ Impensable dans les pays du Nord.

Et puis au-delà des problèmes que le tourisme humanitaire provoque, il se pose aussi d’importantes questions, la première d’entre elles étant de se demander si dans les mêmes conditions nous autoriserions de telles pratiques en Europe ou en Amérique du Nord ? Est-il par exemple autorisé de donner des cours d’anglais dans une école, sans avoir de qualification ? Est-il permis de soigner des gens dans un hôpital sans être un véritable médecin ? Même chose pour construire un puit sans avoir été formé à un tel projet d’ingénierie ? La réponse est évidemment négative, alors pourquoi cela serait-il possible dans les pays en développement ?

5/ Gratifiant pour le volontaire uniquement.

Une autre question légitime est de savoir à qui ce genre d’initiative profite-t-elle vraiment ? Pour rappel, l’humanitaire a pour unique but de fournir une assistance de qualité auprès des populations vulnérables afin de participer au rétablissement de leur dignité, tout en restant redevable à leur égard. Dans le cas du tourisme humanitaire, c’est uniquement l’égo du volontaire qui en ressort grandi, de même que son CV ou encore son appareil photo rempli de selfies pris au milieu d’enfants. 

Et ce genre de selfies d’ailleurs, faut-il encore que l’on en parle ? Non parce que si l’on inversait la situation, accepterions-nousqu’une inconnue de Somalie ou qu’un réfugié Rohingya se prennent en photo en compagnie de notre fille ou de notre petit frère ? Et que cette photo soit publiée sur un réseau social et dirigée à l’attention d’une communauté que nous ne connaissons pas, ou que nous ne comprenons pas ? Sur cette question, je vous laisse vous faire votre propre avis…

Mais pour résumer tout ça brièvement, gardez à l’esprit que :

➡️ Si vous devez payer pour participer à une action solidaire : ce n’est pas de l’humanitaire.
➡️ Si l’on ne s’intéresse pas à vos capacités et à vos compétences : ce n’est pas de l’humanitaire.
➡️ Si c’est pour effectuer quelque chose que les communautés locales pourraient réaliser elles-mêmes : ce n’est pas de l’humanitaire.

Et ne jamais oublier non plus que dans les pays en développement où sont proposés ces projets de volontourisme se trouvent des personnes qui ont également la volonté de contribuer efficacement et favorablement au bénéfice de leurs communautés. Que des milliers de jeunes et moins jeunes s’activent d’ores et déjà au développement de leur pays et ce sans avoir à dépendre d’un volontaire bénévole étranger. Mais aussi et surtout que ces pays ne se résument pas ni se définissent selon un niveau de pauvreté plus ou moins élevé.

Mais sans tomber dans les travers du volontourisme, que reste-il donc possible de faire ? Et bien aussi surprenant que ça puisse paraitre, beaucoup d’actions solidaires réalisables dans votre propre pays n’attendent que vous.

LES ALTERNATIVES AU VOLONTOURISME.

Le but de cette vidéo n’est absolument pas de décourager toute personne qui souhaiterait contribuer de près ou de loin à une action solidaire, en prétextant que l’humanitaire est la chasse gardée des professionnels. Non, l’objectif est de démontrer qu’être uniquement animé de bonne volonté n’est pas suffisant, voire même dangereux, et que toute action solidaire ou humanitaire doit être pensée et réfléchie pour être aussi durable que pertinente pour les personnes concernées.

Mais si vous avez la volonté d’aider et de contribuer à des actions solidaires de la manière la plus juste et la plus sensée, diverses possibilités s’offrent à vous :

1/ Devenir donateur.rice.

Le premier moyen et le plus simple d’entre tous est de devenir donatrice/donateur auprès d’une organisation ou d’une association. Sachez à ce propos que vos dons peuvent être affectés selon votre choix. C’est-à-dire que si vous souhaitez que vos dons soient uniquement utilisés au bénéfice des projets mis en œuvre au Yémen et que vous le mentionnez à l’organisation en question, votre choix sera respecté, conformément à la charte de déontologie du Don en Confiance.

2/ Devenir bénévole.

Un autre moyen de contribuer activement et efficacement à des actions de solidarité est celui de devenir bénévole au sein d’une association dans votre ville. En France par exemple, il est possible de rejoindre :

  • La Croix-Rouge, qui est présente dans toutes les grandes villes et met en œuvre tout un panel d’activités solidaires avec l’appui de bénévoles comme pour la distribution d’aide alimentaire, l’assistance auprès des migrants ou encore les maraudes sociales auprès des personnes sans-abris.
  • L’association des Petits Frères des Pauvres, qui récrée du lien auprès des personnes âgées isolées,
  • Les Restos du Cœur qui font appel à de plus en plus de bénévoles pour répondre aux besoins de l’aide alimentaire auprès des plus démunis,
  • De nombreux bénévoles permettent aussi de sensibiliser le public en faveur des projets menées par Action Contre la Faim avec des délégations locales présentes partout en France.
  • Et des organisations humanitaires comme Première Urgence Internationale ou Solidarités International font également appel au soutien de bénévoles, soit pour leurs actions auprès des familles migrantes en France, soit pour la sensibilisation du public lors de grands évènements festifs.

3/ Être un relai d’informations.

Relayer autour de soi les actualités et communiqués de presse des organisations humanitaires est également un moyen simple mais efficace de contribuer à la sensibilisation du public, en particulier lorsqu’il s’agit d’un reportage sur un projet.

4/ Se former ou se reconvertir.

Enfin, il est évidemment possible d’acquérir les compétences nécessaires pour travailler dans l’humanitaire au travers de formations techniques et généralistes, tout comme il est possible de se reconvertir, étant donné que l’expérience professionnelle revêt toujours beaucoup d’intérêt auprès des organisations humanitaires et de solidarité internationale.

5/ Se renseigner sur l’organisation.

Et si malgré toutes ces recommandations vous souhaitez tout de même participer à une action solidaire au travers d’un projet de volontariat, voici les derniers conseils que je peux vous donner :

➡️ Veillez à ce que l’organisme auprès duquel vous souhaitez vous engager est bien une association ou une organisation à but non-lucratif.
➡️ Vérifiez les valeurs prônées par la structure et dans quelle mesure les projets mis en œuvre profitent aux communautés locales.
➡️ Et dans le doute, rapprochez-vous de France Volontaires, qui ne relaie que les offres d’associations responsables et qui respectent l’ensemble des critères éthiques contenus dans la Charte des volontariats.

Voilà donc ce qu’il est important de comprendre et de considérer avant de se lancer dans un projet de volontariat ou de tourisme solidaire susceptible de créer davantage de problèmes que d’en résoudre. Car l’un des principes cardinaux du monde humanitaire est de veiller à ce que toute action ne devienne pas la source de nouveaux problèmes à l’encontre de la population.

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C’est le sujet du moment, discuté par moult travailleurs humanitaires et maintenant repris et partagé par la presse et le public. La semaine dernière, le journal britannique The Times a publié un article indiquant que plusieurs de ses employés internationaux – dont un chef de mission – avaient eu recours à des prostituées à Haïti en 2011, pays à l’époque durement frappé par un séisme d’une ampleur catastrophique. L’enjeu et les conséquences de cette affaire sont d’autant plus importants, que cela pourrait accentuer encore plus profondément la crise de confiance accordée par le public aux organisations humanitaires.

PLUS QU’UN SCANDALE, UNE HONTE POUR OXFAM ET TOUTE LA PROFESSION HUMANITAIRE.

De prime abord, beaucoup seraient tentés d’affirmer que seules les personnes concernées par ces accusations – et plus généralement Oxfam – devront assumer les conséquences de ce scandale. C’est faux. Ces allégations constituent non-seulement une honte abjecte pour l’organisation britannique, mais c’est également un voile de honte qui s’abat sur l’ensemble du milieu humanitaire à mesure que cette affaire prend de plus en plus d’ampleur dans les médias, et consécutivement dans l’opinion publique.

En effet, depuis plusieurs années les organisations humanitaires doivent gérer avec autant de délicatesse que possible une méfiance bien ancrée dans l’inconscient collectif. Tour à tour, elles sont soupçonnées de néo-colonialisme, de gestion obscure les fonds qui leur sont attribués ou encore de dissimuler un véritable empire financier sous des motifs pseudo-charitables. Rien n’est inventé, il suffit de lire les commentaires que laissent les internautes au bas des articles relatifs à la survenance d’une crise humanitaire pour s’en convaincre.

Avec la survenance du scandale Oxfam, cette méfiance se retrouve renouvelée, et pour certains, légitimée. Elle fait écho à ce que nombre de détracteurs s’efforcent à affirmer. D’abord de l’autre côté de la Manche, et maintenant dans le reste du monde, en France y compris. Cela est d’autant plus grave que l’Union Européenne – l’un des plus grands contributeurs au financement de l’action humanitaire, via son agence ECHO – menace de mettre fin au financement des projets de l’organisation.

EN MISSION, UN TRAVAILLEUR HUMANITAIRE REPRÉSENTE SON ORGANISATION 24/7.

Cette menace formulée par un tel contributeur au financement de l’aide humanitaire est effrayante, mais elle n’en demeure pas moins complètement justifiée. Plus que tout autre milieu professionnel, le domaine humanitaire répond à des exigences, des principes et une éthique dont il convient de s’attacher à tout moment. Recourir à des prostituées sur son lieu de mission constitue à ce titre une grave violation de cette éthique et des principes qui régissent l’action humanitaire.

Il faut en effet comprendre que dès la première seconde à son arrivée en mission, jusqu’à la dernière lorsqu’il quitte le pays d’intervention, un travailleur humanitaire représente 24/7 l’organisation pour laquelle il travaille. En mission, quel que soit l’endroit où il se trouve, à n’importe quel moment de la journée, chaque travailleur humanitaire est considéré comme tel par tous. Que ce soit aux yeux des bénéficiaires de l’aide, des confrères travaillant pour une autre structure ou des autorités officielles, nous ne sommes vus que sous le prisme de l’organisation pour laquelle nous sommes employés. C’est une réalité qui s’applique de facto dans tous les lieux d’intervention, et cela implique un respect sans faille de cette éthique professionnelle pour laquelle beaucoup d’entre nous se battent afin qu’elle demeure intacte.

Par conséquent, lorsque survient un incident, même si celui-ci n’est provoqué que par un seul travailleur humanitaire, c’est toute son équipe et son organisation qui présentent le risque d’être de facto incriminées pour de tels faits. À l’image de ce que l’on observe actuellement dans les médias et la réaction du public, ce n’est pas uniquement les responsables directs de ce scandale qui devront durablement en assumer les conséquences, mais aussi et surtout l’organisation Oxfam.

OXFAM DEMEURE PLEINEMENT RESPONSABLE DE CE SCANDALE.

Cela est à mon sens justifié. Les révélations successives ont en effet démontré comment l’organisation britannique a [très mal] géré cette affaire, en amont comme en aval. En amont tout d’abord, puisque l’ex-chef de mission actuellement accusé avait vraisemblablement commis des faits similaires lorsqu’il était en mission au Tchad pour la même organisation. Malgré des soupçons remontés en interne, les responsables hiérarchiques au siège de l’organisation n’ont préféré ne pas en tenir compte et n’ont alors rien trouvé de mieux que d’attribuer un poste de chef de mission à cette personne à Haïti. La suite de l’histoire, tout le monde la connait dorénavant…

Mais cette affaire a également été très mal gérée en aval. En premier lieu parce que le Directeur d’Oxfam Grande-Bretagne a reconnu que pendant longtemps le code de conduite de l’organisation n’interdisait pas explicitement ses employés d’avoir recours à des prostituées. Toujours plus incroyable, Oxfam a très récemment indiqué que ce code de conduite n’a été véritablement mis à jour qu’en Octobre 2017, afin cette fois-ci d’interdire explicitement de telles pratiques.

Enfin, Oxfam et ses responsables hiérarchiques de l’époque sont d’autant plus fautifs au regard de la profession, puisque rien n’a empêché le principal accusé de pouvoir travailler pour une autre organisation, toujours au poste de chef de mission. Pas même l’enquête interne menée en 2011, laquelle a pourtant abouti à la démission du principal accusé. La raison est toutefois très claire : les responsables de ressources humaines de même que les directeurs de programmes n’ont nullement fait part de ces faits lors de la prise de références par l’autre organisation.

AU-DELÀ DU DEVOIR MORAL, UNE RÉGLEMENTATION TRÈS STRICTE EN MATIÈRE DE PARTAGE D’INFORMATION.

Le fait que cet ex-chef de mission ait pu retrouver le même emploi pour une autre organisation sans que les responsables hiérarchiques d’Oxfam n’aient rien trouvé à redire constitue bien un autre aspect de ce scandale. Pour autant, il convient de tempérer ces accusations à l’aune de considérations plus juridiques.

En effet, il est d’usage, lorsque quiconque postule à un poste dans l’humanitaire, d’indiquer des personnes référentes afin que les recruteurs puissent s’entretenir avec elles au sujet du candidat. Il est également possible de s’imaginer que les recruteurs contactent les précédents employeurs de chaque candidat afin de s’enquérir de ses qualités – et défauts – professionnels et personnels dans le but d’éviter au maximum toute « erreur de casting ».

La réalité est toute autre. En effet, dans le cadre de la législation française par exemple (conformément aux articles L. 1221-8-et L.1221-9 du Code du travail), toute prise de référence doit être faite avec l’accord explicite du candidat. Même si cette personne indique des références dans son dossier de recrutement, une demande d’autorisation doit être transmise et accordée avant tout prise de contact avec les personnes référentes indiquées. De même, le contenu des informations transmises est strictement encadré et limité à la sphère professionnelle. Par conséquent, cela limite les risques que la candidature soit – à tort ou à raison – mise de côté.

Il est ainsi possible d’imaginer que ce cadre juridique très strict a contribué de près ou de loin à ce que l’ex-chef de mission d’Oxfam puisse repartir en mission avec une nouvelle organisation au même poste. Par conséquent, cela sous-entendrait que l’organisation britannique n’est pas complètement responsable du retour à des hautes fonctions dans l’humanitaire de ce personnage nauséabond. Toutefois, des considérations plus pragmatiques régulièrement rencontrées sur les terrains d’intervention tendent une nouvelle fois à pointer du doigt certaines méthodes de recrutement des organisations humanitaires. En effet, un bon nombre de contextes, en raison des contraintes qu’ils revêtent – sécuritaires, isolement, climat… – constituent un véritable casse-tête en termes de recrutement. À ce titre, rares sont les organisations ne disposant pas d’au moins une mission « sous-staffées », c’est-à-dire avec des postes vacants faute de candidats.

Par conséquent, il n’est pas rare non plus de voir des employés humanitaires ne disposant pas de la meilleure réputation travailler dans ce genre de contextes d’intervention difficiles. Le schéma explicatif est très simple : si une organisation « A » souhaite rapidement ne plus avoir à faire avec un employé international à la fin de son contrat, elle n’hésitera pas à insister sur ses qualités professionnelles lors d’une prise de références par une organisation « B », afin de faciliter au plus vite son recrutement dans cette autre structure. L’organisation « B » quant à elle, fait face à des difficultés de recrutement pour une mission donnée. Le fait qu’un travailleur humanitaire qu’elle ne connait pas postule pour une telle mission constitue dès lors quelque chose d’inespéré, d’autant plus lorsque la prise de références se révèle être positive. De son côté, le candidat aura évidemment bien pris soin de postuler auprès d’une nouvelle structure qui ne connait aucune de ses casseroles, pour ainsi repartir avec une ardoise complètement vierge, jusqu’à son prochain recrutement par une autre organisation.

HEUREUSEMENT, D’AUTRES STRUCTURES PRENNENT TRÈS AU SÉRIEUX CE SUJET.

Au-delà de ce scandale effroyable, il convient toutefois de mettre en lumière les bonnes pratiques qui existent d’ores et déjà et mises en œuvre par la plupart des grandes organisations humanitaires. Dans le cadre de la lutte contre la traite d’êtres humains et la protection contre les abus, chacune des plus grandes organisations disposent d’une charte interdisant ouvertement ces pratiques, laquelle est remise contre signature à tous les employés. En principe, contrevenir à ces principes suffit à « blacklister » les personnes fautives, c’est-à-dire à les bloquer dans toute possibilité de nouvelle embauche dans l’organisation en question.

Enfin, les bailleurs de fond et autres structures contributrices à l’action humanitaire imposent également le respect de plusieurs principes éthiques, au premier desquels se trouve l’interdiction de tout comportement se rapportant à des faits de harcèlement ou d’exploitation sexuelle, tel que le recours à des prostituées par exemple. Il est généralement fait référence à des normes de « Protection against sexual exploitation and abuse ». Si de tels faits sont répertoriés, c’est toute la réputation et la confiance attribuée aux organisations humanitaires partenaires qui est mise en jeu. La menace proférée par l’Union Européenne à l’encontre d’Oxfam est ainsi parfaitement justifiée.

QUELLE STRATÉGIE CONVIENT-IL D’ADOPTER POUR RESTAURER PROGRESSIVEMENT LA CONFIANCE DU PUBLIC ?

Comme déjà abordé plus haut dans cet article, cette affaire vient rajouter encore plus de suspicion de la part du public envers les organisations humanitaires. Il est d’ailleurs fort à parier que les conséquences seront bien plus graves et durables que celles qu’il est possible de s’imaginer à l’heure actuelle. Par conséquent, il est plus que temps que le monde humanitaire face preuve de plus de transparence envers le public sur les opérations menées sur le terrain.

En effet, s’il est incontestable que les ONG font preuve de plus de transparence financière que n’importe quelle entreprise ou parti politique, peut-on en dire autant sur le reste ? Bien que des rapports soient émis chaque année à l’attention du public, faisant état de leurs comptes vérifiés par les plus hautes autorités compétentes en la matière, il n’en est pas forcément de même s’agissant des programmes qu’elles mettent en œuvre par exemple. Il est en effet difficile pour le public de savoir quelle est la nature exacte des programmes mis en œuvre, quels en sont les partenaires, la durée des projets et leur objectifs exacts. Des informations pourtant très simples, qui ne sont pas confidentielles, mais dont l’absence contribue à entretenir le sentiment de méfiance du public.

Il ne suffit pas en effet d’indiquer sur des diagrammes que plus de 90% des fonds sont directement attribués aux activités d’assistance sur le terrain. Encore faut-il expliquer à quoi ont concrètement servi ces fonds et pour quels résultats, à l’image de ce qui se fait déjà pour les donneurs tels que l’Union Européenne. Et de ne pas oublier qu’à ce titre, le public est indirectement donateur, au travers d’une organisation telle que l’Union Européenne, et qu’il mérite consécutivement que toute la transparence possible soit faite sur les résultats des projets menés sur le terrain.

Enfin, il est plus que temps que les recruteurs cessent une bonne fois pour toutes de prendre le risque d’envoyer en mission une personne à l’éthique discutable et à l’engagement humanitaire nul, sous prétexte pour certains lieux d’intervention présentent des difficultés d’embauche. Il en va de la réputation à court et à long termes des organisations humanitaires qui, dans le contexte actuel de tarissement du financement de l’aide – une nouvelle fois malmené par l’affaire d’Oxfam – ne peuvent que très difficilement se passer du soutien moral et financier du public.

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Précision introductive : Cet article n’a pas vocation à critiquer les personnes nommément citées, mais les méthodes de communication qu’elles utilisent et l’image erronée de la sphère humanitaire qu’elles en donnent consécutivement. La précision est importante, il ne s’agit pas de juger la bonne volonté et la sincérité de ces personnes. Cet article n’est donc pas le fruit d’un hater, d’un rageux ou d’un jaloux. Le domaine humanitaire n’est pas un terrain de compétition, mais il répond toutefois à des exigences, des principes et une éthique dont il convient de s’attacher à tout moment. Groupies et fanboys, respirez donc un bon coup, puisqu’il s’agit ici d’analyser les doutes suscités et les erreurs que représentent ces actions actuellement mises en avant, et ce sans animosité aucune. Cela étant dit, bonne lecture !


Depuis le 15 mars 2017, l’influenceur/créateur web Jérôme Jarre secoue la sphère d’internet afin de sensibiliser son public – mais pas seulement – à la réalité de certaines crises humanitaires qui secouent actuellement le monde. D’abord au profit de la crise alimentaire en Somalie puis du terrible séisme qui a secoué le Mexique, le rouleau médiatique de Jérôme Jarre s’est depuis quelques jours tourné sur la cause des Rohingya au Bangladesh. S’il est évidemment remarquable de voir une personne disposant d’une telle audience – plusieurs millions d’abonnés sur les différents réseaux sociaux – récolter autant d’attention mais également de fonds, il est pourtant difficile, lorsque l’on est soi-même un professionnel humanitaire, de refreiner un certain malaise.

En effet, le procédé de communication utilisé par Jérôme Jarre et sa Love Army est tel qu’il véhicule une image erronée de l’action humanitaire. Non seulement cela nuit à l’action des organisations humanitaires déjà présentes en occultant le travail qu’elles mettent d’ores et déjà en œuvre, mais cela transmet également un message erroné sur la dimension professionnelle du monde humanitaire. Par ailleurs, le mode de fonctionnement et de financement des outils sur lesquels les influenceurs web s’appuient fait également submerger des craintes quant à la possible utilisation de l’audience engrangée à des fins plus lucratives dans le futur. Explications.

NON, N’IMPORTE QUI NE PEUT PAS FAIRE DE L’HUMANITAIRE.

Pour commencer, soyons tout de suite clairs. Non, n’importe qui ne peut pas faire de l’humanitaire (Comme cela avait déjà été rappelé ici, Ambassadeurs humanitaires : Bling-bling mais tout de même indispensable ?). Pourtant, l’action de la Love Army et sa méthode de communication laissent supposer que n’importe qui, pour peu que cette personne soit dotée de bonne volonté, est apte à œuvrer dans l’humanitaire. Au risque d’en décevoir beaucoup, le domaine humanitaire, comme n’importe quel autre corps de métier, exige l’implication de professionnels. Rassembler plusieurs millions d’euros/dollars en quelques jours est certes aussi impressionnant que respectable – tant au niveau de l’audience de l’influenceur que de la réceptivité de son public – mais cela occulte totalement la réalité d’une intervention humanitaire.

En effet, pour mettre en œuvre une réponse d’urgence, il ne s’agit pas seulement de rassembler des fonds. Il est nécessaire d’évaluer, de connaître les besoins, d’identifier les personnes nécessitant une assistance et les caractéristiques de leur foyer. Parallèlement, il est primordial de connaître les risques, et d’établir à ce titre un examen de la situation sécuritaire. Il est obligatoire, si ce n’est primordial, d’entrer en contact avec les autorités nationales, locales et autres leaders communautaires afin d’expliquer l’objectif de sa présence, mais aussi et surtout d’obtenir l’autorisation de mettre en œuvre l’intervention souhaitée – on n’entre pas dans un pays comme dans un moulin, même pour une action humanitaire.

Il faut recruter les équipes sur place qui seront au cœur de la mise en œuvre de l’intervention. L’utilisation des fonds doit être suivie chaque jour, la logistique être opérationnelle sept jours sur sept, des rapports doivent rédigés à l’attention des interlocuteurs impliqués ou ne serait-ce que concernés de près ou de loin à cette action. Il faut gérer, suivre, évaluer cette mise en œuvre afin de s’assurer que les standards humanitaires – SPHERE – sont respectés. Avant, pendant, après. Évaluer l’impact de l’intervention, qu’il soit positif, mais également négatif si cela a lieu d’être et le cas échéant, analyser ce qui a pu compromettre l’un des principes humanitaires clés – le do no harm. Envisager une stratégie de sortie mais aussi de passation avec des acteurs humanitaires locaux – car les acteurs humanitaires internationaux n’ont en soi pas vocation à rester ad vitam aeternam sur ces lieux d’opération ni de les quitter du jour au lendemain sans plan de sortie – puisque la priorité doit être donnée, autant que faire se peut, à l’échelle locale et nationale.

Pour toutes ces raisons non-exhaustives et qui pourtant du point de vue d’un professionnel ne sont que la pointe visible de l’iceberg, le domaine humanitaire nécessite l’implication de gens formés. Résumer une intervention humanitaire à une histoire d’argent et de bonne volonté contribue à inciter quiconque à créer son Arche de Zoé, parce que ce qui compte avant tout « c’est d’avoir l’intention de bien faire ».


L’affaire de l’Arche de Zoé de 2007 concerne l’escroquerie visant à exfiltrer vers la France et de manière illégale 103 enfants présentés comme des orphelins en provenance du Darfour. En vérité, les enfants en question étaient pour la plupart tchadiens et n’étaient pas orphelins. Arrêtés par les autorités tchadiennes, les responsables de l’association ont été condamnés en appel à deux ans de prison avec sursis par la justice française. Cette affaire demeure encore aujourd’hui un souvenir douloureux dans le milieu humanitaire en raison de la suspicion du public qui persiste toujours à l’encontre des ONG et du scandale que cela avait suscité au niveau diplomatique.


L’HUMANITAIRE NE FAIT PAS DE PLACE AU NARCISSISME.

L’autre problématique que soulèvent ces actions et le message qu’elles véhiculent repose sur le fait qu’elles n’informent pas correctement la génération des 15-25 ans, pour qui la clé du succès repose sur la capacité à devenir aussi populaire que possible. Cette génération de « wannabe famous » rêve de reproduire le schéma de ceux qui ont réussi au travers de Snapchat, Youtube ou Instagram. À cette fin, toutes les mises en scène possibles sont autorisées dans l’objectif de déclencher un « good buzz ». L’action de la Love Army et de Jérôme Jarre aux avant-postes présente ainsi le risque de rencontrer de manière croissante telle ou telle action de solidarité dans l’optique d’élargir son audience.

Autrement dit, il est malheureusement possible de craindre de voir durant ces prochains mois de plus en plus de « wannabe famous » se mettre en scène dans des contextes de volontourisme, afin de surfer sur la vague médiatique de la Love Army. Ce procédé, qui tient d’avantage du tourisme que du volontariat humanitaire repose sur des structures pseudo-humanitaires ou de solidarité basées dans des pays en développement. Leur fonds de commerce est de recruter pour des périodes de sept, quinze, trente jours, des jeunes – généralement occidentaux – sans expérience mais armés de leur bonne volonté et de leur portefeuille – car il est nécessaire pour eux de s’acquiter de l’intégralité des frais, qu’il s’agisse du billet d’avion, du droit de participation ou encore des frais sur place. Le volontouriste est alors invité à donner des cours basiques de français ou de participer dans la limite de ses capacités à la construction d’une habitation. Dans tous les cas, « recruter » pour une très brève période de temps des personnes sans qualification pour ce qu’il leur est demandé de faire n’a évidemment aucun impact concret et durable envers les communautés concernées, ce qui peut même se révéler négatif. À l’inverse, le volontouriste peut s’enorgueillir d’avoir participé de son point de vue à une action charitable, d’avoir fait de « l’humanitaire facile » et utiliser cela afin de s’auto-promouvoir à l’aide de photos et vidéos largement diffusés sur les réseaux sociaux.

La médiatisation et l’engouement tels qu’ils existent actuellement pour la Love Army, et la communication qui en est faite notamment avec ses nombreux selfies donne ainsi toutes les clés utiles aux « wannabe famous » pour faire de l’humanitaire un simple outil de communication et de ratissage d’audience. Le monde humanitaire ne laisse pourtant aucune place au narcissisme – au contraire, il est davantage l’expression de l’altruisme – et dès lors pour ne citer que ça, il devient très vite embarrassant de voir se multiplier les selfies de tels et tels influenceurs toujours centrés au milieu de la photo et entourés d’enfants.


Cette réflexion soulève d’ailleurs une autre question, sur le fait de publier sur les réseaux sociaux des photos d’enfants. Inversons la situation pour mieux y réfléchir : accepterions-nous qu’un inconnu de Somalie ou qu’un réfugié Rohingya se prennent en photo en compagnie de notre fils, de notre petite sœur ou de nos neveux et nièces ? Que cette photo soit publiée sur un réseau social et dirigée à l’attention d’une communauté que nous ne connaissons pas, que nous ne comprenons pas ? L’altruisme, c’est aussi savoir se mettre à la place de l’autre dans chacune des actions que l’on entreprend.


INFLUENCEURS WEB ET HUMANITAIRE : DE POSSIBLES LIAISONS DANGEREUSES.

Au travers des actions « Love Army for Somalia » et « Love Army for Rohingya », il est expliqué que les influenceurs concernés utilisent leur image et leur capacité de diffusion à titre totalement altruiste afin de sensibiliser le public et les représentants politiques sur ces deux crises humanitaires. Cela est totalement remarquable et le fait de détenir une base d’abonnés qui se comptait déjà à plusieurs millions sur tous les réseaux sociaux cumulés est un avantage indéniable. Dans le même temps, au travers de la médiatisation qu’elles suscitent, ces actions contribuent indubitablement à ce que soient engrangés de nouveaux abonnés et permettent ainsi d’élargir davantage encore l’audience dont ces influenceurs disposent, afin, à court terme, de poursuivre la sensibilisation entamée sur les crises en question.

À plus long terme toutefois, le risque est que cette masse d’abonnés acquise soit utilisée à d’autres fins. Ces personnes qui se sont lancées sur Vine, Snapchat, Youtube et autres ne continuent pas de créer du contenu uniquement à des fins de divertissement. C’est un secret de Polichinelle bien gardé et qui pour autant ne représente aucune honte, mais le contenu qu’ils partagent sur ces outils sociaux permet bien de dégager des revenus, variables selon le nombre de vues réalisées dans le cas de Youtube par exemple. Cela était le cas avant qu’ils en viennent à parler de la crise en Somalie, et ce sera le cas encore après que la médiatisation de la crise qui touche les Rohingya soit achevée.


Précision supplémentaire : J’insiste bien sur le fait que je n’ai aucune rancœur ni aigreur quant au fait de gagner sa vie via un média social ou autre. Je fais moi-même partie de cette génération qui a grandi en parallèle avec la démocratisation d’internet et de tous les outils qui lui sont liés. Je suis également abonné à des chaines Youtube et j’enrage lorsque je vois un présentateur de télévision, influenceur à sa manière, ridiculiser un youtubeur français sous prétexte qu’il ne comprend pas que le monde avance plus vite que lui.


Le problème est que par nature, de par leur métier, ces personnes puissent de nouveau utiliser leur audience à des fins publicitaires, à moyen et plus long termes. Une audience qui aura notamment crûe au travers de la médiatisation de leur investissement humanitaire. À l’inverse, à titre de comparaison, la communication d’une ONG n’est et ne sera jamais détournée dans une optique lucrative à court, moyen ou long terme. Leur mandat et l’éthique auxquels elles se rattachent le leur interdit. Autrement dit, à titre d’exemple, elles ne feront jamais un placement de produit. Une nouvelle fois, il n’est pas question de compétition, ni en tant que professionnel humanitaire de prêcher bêtement pour ma paroisse. L’idée est bien de rappeler que le monde humanitaire répond à des principes clés qui dans le cas de l’exemple cité plus haut, sont mis à rude épreuve.

DES SOUS-ENTENDUS QUI PASSENT [TRÈS] MAL.

L’une des plus grosses erreurs dans la communication de la Love Army est d’avoir affirmé qu’elle s’inscrivait en substitution totale des journalistes et médias de presse. En effet, les messages partagés sur les réseaux sociaux affirment clairement que les médias occultent les crises qu’ils tentent de mettre en lumière.

S’il est bien possible de reprocher aux médias leur rôle dans la variabilité de la médiatisation des crises humanitaires (j’avais déjà eu l’occasion de l’aborder quelques années auparavant, « Fin de la famine » en Somalie: Quelles réalités derrière l’annonce ?), il est malhonnête de prétendre que les médias sont entièrement responsables de cet état de fait. En effet, ils doivent aussi et surtout répondre aux intérêts de leurs lecteurs, et à ce titre, il est de notoriété publique que la survenance d’une crise humanitaire et les drames voire les atrocités qu’elles contiennent n’intéressent que très peu le public, ou alors encore faut-il qu’elles ne soient pas ressassées de façon trop régulière. De plus, cela fait également partie du quotidien des travailleurs humanitaires puisque, tous autant que nous sommes, observons tous les jours qu’il est difficile de parler avec nos proches de ce que nous faisons en détail et de manière approfondie. C’est toujours compliqué, parfois décevant, mais nous apprenons à faire avec et continuons malgré tout d’agir sans relâche sur le terrain. Il en va de même avec les médias, c’est toujours compliqué, c’est très souvent décevant, mais eux-aussi doivent faire face à un public versatile et trop souvent superficiel.

Il est également regrettable d’observer que les blâmes adressés aux organismes de presse soient réalisés dans le seul but tirer la couverture vers soi. En effet, les ONG ont depuis longtemps compris le problème lié à la faible médiatisation des crises humanitaires au travers de la presse. C’est la raison pour laquelle chacune d’entre elles dispose d’un pôle communication afin de se passer du relai journalistique et d’informer toute personne intéressée sur les crises dans lesquelles elles mettent en œuvre des projets d’assistance. Les organisations humanitaires sont à ce titre présentes sur la plupart des réseaux sociaux, publient très régulièrement du contenu d’information et il aurait été tout aussi bénéfique envers ces crises d’en faire la mention.

Par ailleurs, il est dommage que cette médiatisation se fasse au bénéfice de la Love Army seulement, mais aussi et surtout, que celle-ci préfère très largement faire cavalier seul quitte à sous-entendre en substance qu’ils sont les seuls à actuellement réaliser quelque chose de concret. Pourtant, il convient de rappeler que non seulement de très nombreuses ONG internationales et nationales sont présentes actuellement au Bangladesh et plus exactement à Cox’s Bazar (consulter à ce propos le dernier 4W – Who does What, Where, When – qui établit la liste de tous les acteurs humanitaires actuellement présents ), mais aussi et surtout qu’elles sont toutes en coordination les unes avec les autres, afin d’apporter une réponse adéquate et coordonnée aux besoins urgents des personnes réfugiées dans cette zone.


Depuis 2005 est mise en œuvre « l’approche cluster » dans tous les contextes humanitaires. Créée dans le sillage de la réforme du système des Nations Unies dans la sphère humanitaire, cette approche établit une meilleure coordination entre les différents acteurs humanitaires sur la base d’une classification sectorielle (sécurité alimentaire, eau et assainissement, habitat, santé…). Organisés au niveau national et régional, ces clusters sont devenus un cadre privilégié pour faciliter la coordination des organisations, éviter tout « overlapping » – c’est-à-dire que deux organisations différentes ne mettent pas en œuvre le même type de projet pour le même groupe de personnes –, partager des informations et dans tous les cas, apporter une réponse rapide et efficace aux besoins identifiés.


Le dernier tweet publié par Médecins du Monde confirme tristement l’absence de communication et de coordination de la Love Army avec les organisations humanitaires déjà présentes sur place.

Il a également été particulièrement agaçant, dans le cadre de l’action en Somalie, de prétendre que la situation sécuritaire dans le pays est bien meilleure que ce que l’on peut lire partout. Au mieux il s’agit d’une maladresse, au pire d’un mensonge éhonté.

Affirmer que dans un tel pays en conflit depuis une vingtaine d’années la situation sécuritaire est optimale et sous-entendre que seule la Love Army a osé mettre en œuvre une telle intervention, ce n’est ni plus ni moins qu’adresser un bras d’honneur à tous les travailleurs humanitaires – dont une immense majorité sont des travailleurs nationaux – qui ont perdu la vie pour pouvoir apporter assistance aux plus vulnérables. C’est cracher au visage de ceux qui chaque jour – en Somalie notamment – prennent des risques dans l’exercice de leur métier mais n’en ressortent pas toujours indemne.

C’est d’autant plus gênant de voir ce genre de sous-entendu lorsque l’on dispose soi-même d’une protection présidentielle. Sur le volet indépendance et neutralité de l’action humanitaire, on repassera.


Non, une intervention humanitaire ne peut et ne pourra jamais se résumer à un « very good trip » entre amis au pays des plus vulnérables. L’humanitaire reste un métier dangereux, qui fait notamment partie de ceux comportant le plus de décès chaque année, au même titre que les journalistes. Considérer qu’il est facile d’entrer dans un pays pour réaliser une intervention humanitaire, c’est oublier qu’il s’agit d’un milieu exigeant et qui nécessite autant que tout autre, l’implication de professionnels.

DES CONFUSIONS QUI MÉRITERONT DE VÉRITABLES ÉCLAIRCISSEMENTS.

Pour terminer, il convient d’analyser ce qui à plusieurs reprises a été rappelé par la Love Army dans le cadre de son action, à savoir que 100% des fonds obtenus au travers des collectes seront reversés aux personnes nécessitant une assistance. Cela soulève une nouvelle fois plusieurs questions, d’abord sur la communication confuse à ce sujet, ensuite sur la réalité pratique de cette affirmation.

Jérôme Jarre l’avait indiqué en défense d’une critique adressée par divers médias journalistiques, que l’intégralité des fonds étaient reversés aux bénéficiaires, pour la simple et bonne raison qu’il faisait cela à titre bénévole, que personne n’était employé et qu’aucun intermédiaire ne percevait quoi que ce soit.

Il a pourtant été indiqué dans ce thread de plusieurs dizaines de tweets, que l’action de la Love Army en Somalie était réalisée en coopération avec l’organisation American Refugee Committee (ARC), ce qui contredit consécutivement l’affirmation selon laquelle son intervention était totalement autonome.

La présence d’une organisation intermédiaire sera d’ailleurs confirmée au sein même de ce thread quelque peu confus.

Il n’est évidemment pas question ici de critiquer la confusion voire les contradictions de la communication comme ainsi soulignée. Non, le problème est de prétendre faire quelque chose d’absolument irréalisable en soi. Soyons clairs, il est impossible de demander aux chauffeurs des water-trucks, aux personnes déchargeant les camions remplis de vivres, aux officiers de distributions alimentaires – pour ne citer qu’eux – de travailler bénévolement. Si cela est tout à fait louable de la part de Jérôme Jarre et de ses comparses d’exiger qu’aucun d’entre eux ne perçoivent le moindre centime des fonds récoltés, il est en revanche impossible pour ne pas dire indigne de demander aux travailleurs cités précédemment de contribuer bénévolement à cette action. Apporter une réponse d’urgence adaptée, cela passe aussi par une contribution à l’économie par l’emploi de travailleurs locaux.

C’est la précision je souhaite apporter ici, car il s’agit d’être honnête et transparent sur le monde humanitaire. La réalité de ce monde comporte nécessairement des frais qui ne seront pas exclusivement attribués au financement de denrées alimentaires, à la distribution d’eau potable ou de produits d’hygiène. Il existe par exemple constamment des frais liés au transport du matériel distribué, mais aussi au stockage. En effet, on ne distribue pas plusieurs dizaines de tonnes de nourriture sans-cesse en « one-shot one day » (achat sur le marché → transport → distribution en un seul jour) et cela n’a rien de honteux.

Cela demande une logistique matérielle d’une part, mais également humaine. Alors que les interventions humanitaires s’étalent sur plusieurs mois voire plusieurs années, comment exiger que toute personne impliquée dans sa mise en œuvre reste bénévole ? Dans certains lieux d’intervention, les ONGs sont parfois même les principaux recruteurs, et permettent de redynamiser ainsi l’économie locale et nationale. À ce titre, les budgets de chaque mission le démontrent, le plus gros poste de dépense est rattaché au paiement des salaires, et ceux des travailleurs nationaux constituent une part très largement supérieure à ceux des employés internationaux. Il serait donc erroné de croire que les salaires reversés aux travailleurs internationaux plombent le budget des interventions humanitaires.

La transparence promise par Jérôme Jarre à la fin de ces interventions permettra donc de mieux comprendre, et si besoin, d’apporter des précisions sur la réalité pratique de la mise en œuvre économique des interventions de la Love Army. Je le répète, il n’est pas question de mettre en doute l’honnêteté et la sincérité des personnes impliquées dans ce mouvement mais d’exiger au contraire qu’elles le soient de bout en bout envers leur public…et les bénéficiaires de leur action.

Il ne reste donc qu’à espérer que les doutes ici soulevés puissent rapidement être balayés et que les erreurs déjà relevées soient corrigées comme il se doit. Il en va de l’intérêt d’un milieu déjà trop régulièrement mis en doute par le public – bien souvent à tort – au détriment des populations les plus vulnérables à une période où l’assistance humanitaire demeure indispensable.

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Depuis le 25 août dernier, l’attention de la communauté internationale s’est – en partie – tournée sur le Myanmar, et plus exactement sur la situation qui a poussé des centaines de milliers de personnes à fuir l’État du Rakhine vers le Bangladesh voisin. Suite à l’attaque coordonnée de plusieurs postes-frontières par des membres de l’Armée du Salut des Rohingya de l’Arakan (ARSA) coutant la vie à douze policiers et à la répression consécutive des Tatmadaw, 607 000 personnes ont fui l’État du Rakhine entre le 25 août et le 5 novembre 2017 pour se réfugier au Bangladesh. Cet afflux de personnes s’est ajouté aux 212 000 réfugiés Rohingyas qui avaient déjà fui le Myanmar avant le 25 août 2017, poussant le total de birmans réfugiés au Bangladesh au nombre de 800 000.

Comme toute autre crise humanitaire impliquant le déplacement contraint ou forcé de personnes, cette situation ne doit pas être considérée comme irrémédiable, puisqu’au contraire, la possibilité d’un retour de ces personnes sur leur terre d’origine doit être envisagée si les conditions le permettent. Ce droit au retour et à la restitution des propriétés des déplacés est d’ailleurs contenu dans les Principes concernant la restitution des logements et des biens dans le cas des réfugiés et des personnes déplacées, également connus sous la désignation de Principes Pinheiro, du nom du rapporteur spécial à l’origine d’un rapport ayant formulés ces-dits principes. Il est ainsi proclamé que « Tous les réfugiés et personnes déplacées ont le droit de se voir restituer tout logement, terre et/ou bien dont ils ont été privés arbitrairement ou illégalement, ou de recevoir une compensation pour tout logement, terre et/ou bien qu’il est matériellement impossible de leur restituer, comme établi par un tribunal indépendant et impartial ».

À cet effet, le gouvernement birman a exprimé des propos encourageants en faveur du retour de ces réfugiés. Pourtant, il demeure légitime de douter, au-delà des conditions de faisabilité de ce retour, de la sincérité des officiels birmans. Pire, une accumulation de faits troublants laissent même soupçonner le gouvernement birman d’orchestrer, une manœuvre de réappropriation pour ne pas dire d’accaparement des terres occupées par les membres de l’ethnie Rohingyas, sous couvert d’opérations militaires visant à débusquer les membres de l’ARSA . Une interview menée récemment sur France Culture avait d’ailleurs pointé du doigt cette possibilité, sans pour autant véritablement approfondir la question.

En premier lieu, ces doutes trouvent leur fondement dans l’état actuel du droit birman. En effet, les individus Rohingyas se voient systématiquement refuser la nationalité birmane depuis plusieurs décennies. Depuis l’adoption de la loi sur la citoyenneté de 1982, l’ethnie des Rohingyas n’est non seulement plus reconnue comme étant partie intégrante des 135 autres ethnies composant la société birmane, mais ces personnes se sont également vues retirer leur citoyenneté, de sorte que depuis cette date les Rohingyas sont de véritables apatrides. Il faut ajouter à cela qu’en raison des conséquences du conflit qui perdure depuis plusieurs dizaines d’années et des déplacements contraints à répétition, nombre de Rohingyas ne disposent plus des documents permettant de prouver la présence de leur famille au Myanmar avant l’indépendance de 1948, conformément à ce qu’indique la loi sur la citoyenneté de 1982.

Là où les choses se compliquent spécialement au regard d’un éventuel retour de ces personnes sur leur terre, c’est que la loi birmane indique qu’il est nécessaire de justifier son identité et notamment sa nationalité birmane pour réclamer un droit d’usage sur une terre. Par ailleurs, Aung Saan Suu Kyi a également tenu à préciser que les réfugiés Rohingyas pouvant prouver leur résidence au Myanmar (comprendre par-là qu’il leur faudra prouver que leur famille résidait déjà sur le sol birman avant l’indépendance de 1948) verront leur droit au retour garanti. Mais comment un individu Rohingya pourrait-il se voir restituer sa terre s’il n’a jusqu’à présent jamais été considéré comme un citoyen birman ni jamais disposé de papiers d’identité et de titres de propriété à cause de cela ?

Vous la voyez l’absurdité de la chose ?

D’autre part, des doutes demeurent quant à l’opportunité que représente pour le Gouvernement cette région vidée de la majorité de ses habitants non-bouddhistes. Les craintes sont d’autant plus grandes que plusieurs villages ont été répertoriés comme ayant été mis à feu selon la technique militaire – bien qu’interdite par le droit international humanitaire – de la terre brûlée (Lire à ce propos Le cercle vicieux de la faim (2): Un instrument de contrôle). Suite à cela, le Gouvernement birman a annoncé prendre le contrôle des terres et des villages ayant été brulé durant les affrontements , en affirmant vouloir redévelopper ces zones et s’appuyer à cet égard sur la « Natural Disaster Management Law » et les « Disaster Management Rules », lesquelles prévoient que la gestion des terres soient automatiquement transférées au gouvernement en cas de catastrophe naturelle ou d’origine anthropique tels que…les incendies.

Il convient aussi de relever que les rizières cultivées par les personnes ayant fui ces violences ont fait l’objet de récoltes par le gouvernement. Si laisser ces cultures telle quelles aurait évidemment été scandaleux dans un pays où un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté et neuf millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire, des questions se posent toutefois lorsque le gouvernement indique que les quantités récoltées seront revendue et les recettes obtenues transférées au profit du budget national.

Faut le reconnaitre, rien ne leur fait peur…

DES ENJEUX ÉCONOMIQUES QUI DONNENT UN AUTRE REGARD SUR LA CRISE.

Les doutes sont d’autant plus présents que, au plus fort de la crise, le Ministre régional pour l’État du Rakhine a annoncé la création d’une zone économique autour de Maungdaw, où nombre de villages volontairement mis à feu ont été répertoriés, notamment à l’aide d’images satellites. Bien que cela ne soit pas désigné en tant que tel dans le cas de Maungdaw, les zones économiques spéciales du Myanmar ont pour particularité d’autoriser les entreprises étrangères à louer des surfaces de terre pour une durée de cinquante ans avec un renouvellement possible de vingt-cinq années supplémentaires. Sous l’impulsion de la « Investment Law » adoptée en 2016, trois régions ont été placées sous ce statut, dont Kyaukphyu dans l’État du Rakhine.

Source: AFP

Kyaukphyu et sa zone économique spéciale représentent un intérêt d’autant plus stratégique que s’est achevée en 2014 la construction d’un oléoduc et d’un gazoduc reliant les sites d’extraction au large du Rakhine vers les provinces de Yunman et Guizhou en Chine. Longs de 2 000 kilomètres, ces ouvrages réalisés par la Chine passent spécifiquement par la ville de Kyaukphyu, laquelle se situe à seulement 120 kilomètres environ de Maungdaw, où le plus fort des exactions a eu lieu dernièrement. S’agit-il simplement d’une embarrassante coïncidence, ou est-il bien question d’une volonté de la part du gouvernement de sécuriser la région contre tout risque d’instabilité en procédant purement et simplement à un déplacement forcé des communautés – en l’occurrence la minorité ethnique non-bouddhiste – résidant dans cette zone ? Le soutien diplomatique de la Chine envers le Myanmar sur cette question laissera à chacun se faire son propre avis.

Source: Shwe Gas Movement

Il convient par ailleurs de rappeler la manière avec laquelle Min Aung Hlaing – l’actuel chef des forces armées birmanes – a délogé en 2009 et en l’espace de trois jours le groupe armé contrôlant la région du Kokang, au Nord de l’État de Shan, laquelle se trouve sur l’un des corridors de la Nouvelle Route de la Soie promue par la Chine. Si l’initiative des Tatmadaw a bien permis de repousser la Myanmar National Democratic Alliance Army (MNDAA), la violence des hostilités a également poussé 30 000 personnes à fuir la région pour se réfugier en Chine. Fait intéressant et pas des moindres, bien qu’intégrés dans la liste officielle des 135 ethnies du pays, les Kokang ne disposent pas de la nationalité birmane, car considérés comme des immigrants chinois. Cet événement et le contexte dans lequel il s’est inscrit rappelle ainsi de manière assez troublante la façon dont les faits se sont déroulés dernièrement dans l’État du Rakhine.

DE L’INCROYABLE MAUVAISE FOI DES AUTORITÉS BIRMANES SUR LA GESTION DE LA CRISE.

De plus, on ne s’étonnera pas de voir l’armée birmane s’exonérer de toute exaction commise dans la région de Maungtaw dans l’État du Rakhine ces dernières semaines. Sur la base de témoignages recueillis par l’armée elle-même auprès d’habitants dans la région, il est ainsi affirmé que l’armée birmane s’est conformément tenue aux ordres qui lui avaient été donnés, et qu’à ce titre aucune exaction de type arrestations de villageois, exécutions extra-judiciaires, violences sexuelles ou mise à feu de villages entiers n’a été commise, soit l’exact contraire des informations récoltées par les Nations Unies, lesquelles ont dénoncé un « exemple classique de nettoyage ethnique ».

Enfin, il convient de citer la querelle naissante entre les autorités du Bangladesh d’une part, et celles du Myanmar d’autre part, au sujet du rapatriement des réfugiés Rohingyas (Lire à ce propos Les 5 plus grandes crises humanitaires en 2019). Si les autorités birmanes ont bien fait savoir leur volonté de faire démarrer ce processus dès que possible, elles accusent toutefois le Bangladesh de prendre du retard au motif selon lequel ce dernier chercherait à capter autant que possible les fonds d’aide humanitaire promis par la communauté internationale. De son côté, le Bangladesh accuse le Myanmar de ne pas avoir inclus les recommandations formulées par la Commission sur l’État du Rakhine présidée par Kofi Annan. En résumé, non seulement les autorités birmanes s’exonèrent d’être à l’origine – via son armée – de l’exode forcée de centaines de milliers de personnes, mais celles-ci refusent également de se voir attribuer tout part de responsabilité dans la difficulté de trouver un accord en vue du rapatriement des personnes déplacées vers le Bangladesh.

En termes de bonne foi, il faut avouer que l’on a déjà vu plus crédible. Ainsi mis bout à bout, ces éléments soulignent de manière assez funeste la nature des choix des autorités birmanes dans le déroulement de cette crise, et ne laissent aucun doute quant à la faible probabilité d’un retour effectif et sécurisé des Rohingyas vers l’État du Rakhine.

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Depuis quelques années et de manière assez régulière, il arrive de voir apparaitre sur internet des articles destinés à faire la promotion d’une paille capable de « sauver des millions de vies ». Le vocable utilisé est souvent le même, « extraordinaire », « révolutionnaire », « innovation ». Pourtant, aussi efficace soit-elle, cette paille n’est pas aussi nouvelle qu’on pourrait le croire. Et pour cause, puisqu’il s’agit d’un produit commercialisé depuis 2005.

Photo: Vestergaard

Mise au point par la société suisse Vestergaard, la paille Lifestraw permet de consommer une eau filtrée à 99,999% de toute impureté et des parasites susceptibles de provoquer des maladies liées à l’environnement aquatique (choléra et autres maladies diarrhéiques…). Initialement développée pour les amateurs de trekking, son utilisation s’est vue étendue à certains terrains humanitaires, en particulier en situation d’urgence comme après le violent séisme qui a frappé l’ile d’Haïti en 2010. Mais est-ce pour autant l’objet « miracle » qui permettra à des millions de personnes de consommer une eau potable ? Pas si sûr.

En premier lieu, ce qui saute aux yeux est le prix auquel ce produit est vendu. Bien qu’il semble possible pour les organisations humanitaires de se le procurer à un coût variable de 2 à 7 $, la lifestraw est néanmoins vendue entre 15 et 25 $ auprès des revendeurs classiques. Cela en fait un objet difficilement accessible pour les millions de personnes qui vivent avec moins de 2 $ par jour et qui sont bien souvent les mêmes vivant sans accès à l’eau potable.


Selon l’ONU, 800 millions de personnes vivent avec moins de 2$ par jour, 2,3 milliards n’auraient pas accès à un assainissement de base, et 844 millions n’ont pas accès à l’eau potable.


À un tel coût, acquérir cet objet en plusieurs exemplaires pour l’ensemble d’une famille devient littéralement inimaginable en dehors du schéma d’une distribution gratuite organisée par une organisation humanitaire ou par le Ministère de la Santé d’un État.

En second lieu, la distribution d’un tel objet présente le risque de s’opposer à l’acceptation globale des bénéficiaires. Toute activité d’un projet humanitaire, telle que la distribution d’objets non-alimentaires (il est question de « Non-food items » ou NFI dans le jargon humanitaire) nécessite en effet que le matériel distribué et son fonctionnement/utilité rencontrent d’une part la compréhension des bénéficiaires et d’autre part leur acceptation. L’acceptation des bénéficiaires ciblés, eu égard à leurs préférences, habitudes culturelles ou leurs besoins reste en effet l’une des pierres angulaires de la réussite d’un projet.

Photo: Vestergaard

Dans le cas de la lifestraw, ce sont les modalités de son utilisation qui peuvent être susceptibles à terme de rencontrer la non-acceptation des bénéficiaires. En effet, au-delà de son coût qui peut être rédhibitoire en dehors d’une distribution gratuite, se pose la question du changement des filtres. Il est en effet indiqué que la lifestraw est capable de filtrer entre 700 et 1 000 litres d’eau au cours de son utilisation. Néanmoins, au terme de cette quantité filtrée, quid en situation réelle pour en changer les filtres ? D’ailleurs, la lifestraw n’est équipée d’aucun indicateur pour avertir son utilisateur du dépassement de la durée de vie des filtres, ce qui l’expose consécutivement aux maladies que l’objet est censé lui faire éviter.

Enfin et surtout, si la lifestraw peut s’avérer très utile à court terme ou en situation d’urgence, après un séisme ou un cyclone par exemple, il ne peut en aucun cas s’agir d’une alternative viable sur le long terme ou en matière de développement. La priorité qui demeure – et qui doit le rester – reste en effet l’installation et/ou l’amélioration des structures et des réseaux d’assainissement et d’approvisionnement en eau potable couplées à la continuation des campagnes de sensibilisation à l’hygiène. Si l’existence d’un instrument telle que la lifestraw rappelle que plus de 800 millions de personnes dans le monde ne bénéficient pas d’un accès à l’eau potable, il convient dans le même temps de ne pas déresponsabiliser les acteurs gouvernementaux concernés et chargés d’assurer ces services à leur population. Car comme l’a affirmé l’Assemblée Générale des Nations Unies le 28 juillet 2010, « le droit à l’eau potable salubre et propre est un droit fondamental, essentiel en plein exercice du droit à la vie et de tous les droits humains », auquel tous les États sont soumis.

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