Largages de l’aide humanitaire : Comment ça marche ?

La guerre… ou une sécheresse semblable à un véritable cataclysme. Et des milliers de personnes –peut-être plus – qui affrontent la famine que certains comparent à la tragédie oubliée de ce siècle.
 L’aide humanitaire n’arrive qu’au compte-goutte, lorsqu’elle n’est pas détournée ou tout simplement interdite. Émue par l’image d’une mère avec son enfant décharné qui gît près d’elle, la communauté internationale décide de porter assistance à ces populations. Des avions cargo sont alors mobilisés par les organisations humanitaires, et sont rapidement chargés de vivres. L’aide est ensuite larguée au-dessus des zones sinistrées pour permettre aux personnes touchées par cette famine de survivre. À ce moment-là, celles-ci lèvent les yeux aux ciel et le remercient pour les bienfaits qu’il leur apporte.

Ce spitch aux allures tragico-cinématographiques est très éloigné de la réalité en matière d’intervention humanitaire, en particulier s’agissant des largages de l’aide. Utilisés pour la première fois lors de l’Opération Lifeline au Soudan dès 1989 pour permettre la distribution de plus de 1,5 tonnes de nourriture par les airs, les opérations de largage humanitaire ont toujours cours au Sud Soudan, touché depuis décembre 2013 par des affrontements armés qui ont provoqué le déplacement de plus de quatre millions personnes selon les Nations Unies. Aussi spectaculaires que rares, ces opérations de largage sont toutefois très strictement encadrées afin que ne soit pas largué n’importe quoi, n’importe où, n’importe comment.

Quand ?

Un IL-76 du Programme Alimentaire Mondial. Photo: WFP/Stephanie Savariaud

 

Lifestraw pour l’humanitaire: Une vraie fausse bonne idée ?

Depuis quelques années et de manière assez régulière, il arrive de voir apparaitre sur internet des articles destinés à faire la promotion d’une paille capable de « sauver des millions de vies ». Le vocable utilisé est souvent le même, « extraordinaire », « révolutionnaire », « innovation ». Pourtant, aussi efficace soit-elle, cette paille n’est pas aussi nouvelle qu’on pourrait le croire. Et pour cause, puisqu’il s’agit d’un produit commercialisé depuis 2005.

Photo: Vestergaard

Mise au point par la société suisse Vestergaard, la paille Lifestraw permet de consommer une eau filtrée à 99,999% de toute impureté et des parasites susceptibles de provoquer des maladies liées à l’environnement aquatique (choléra et autres maladies diarrhéiques…). Initialement développée pour les amateurs de trekking, son utilisation s’est vue étendue à certains terrains humanitaires, en particulier en situation d’urgence comme après le violent séisme qui a frappé l’ile d’Haïti en 2010. Mais est-ce pour autant l’objet « miracle » qui permettra à des millions de personnes de consommer une eau potable ? Pas si sûr.

Tribulations humanitaires #2 – Le stage.

Suite à mon interminable galère pour pouvoir obtenir un stage dans une organisation humanitaire (Tribulations humanitaires #1 – La recherche de stage), les choses sont rentrées dans l’ordre. J’ai alors pu mettre en œuvre toute ma motivation et ma soif d’apprendre au service de mes collègues, mais je n’étais pas encore au bout de mes surprises.

Dès le premier jour, tout semblait bien parti : bienvenue, rencontre et présentation des différents départements, briefings introductifs…


Puis bien vite sont arrivées les tâches sur lesquelles je devais principalement m’activer.


Enfin, au départ ça se résumait surtout à une seule chose : l’archivage. Et on m’a bien fait comprendre que c’était quelque chose de tout à fait normal pour un stagiaire.


Bon, j’exagère. Il y avait aussi les photocopies, les signatures de documents, les corrections orthographiques des rapports. Bref, j’ai commencé à me questionner sur la plus-value de ma présence.


C’était d’ailleurs sans compter sur la blague fétiche d’un de mes collègues – qui était également mon supérieur direct –, qu’il adorait me sortir plusieurs fois par jour avant de répondre à mes questions.


Ce même collègue m’a d’ailleurs un jour expliqué sa théorie du darwinisme en entreprise, en faisant explicitement référence aux stagiaires…


Malgré mes pérégrinations en tant que stagiaire, mes déboires n’étaient pas pour autant terminés. Il fallait aussi que je trouve un logement… À Paris. Pour une durée à peine inférieure à six mois. Et en toute honnêteté, jamais je n’aurais pensé que ce serait aussi difficile que de trouver un stage.


Après deux mois de stage, je pouvais au moins me réjouir d’être devenu un as dans la maitrise de Word et Excel…


Enfin ça, c’était lorsque l’ordinateur sur lequel il m’était demandé de travailler, le seul du siège encore équipé de Windows XP, n’était tout simplement pas en train de planter de manière intempestive.


La lecture et la consolidation de rapports m’amenaient également à découvrir chaque jour de nouveaux acronymes humanitario-onusien impossible à comprendre.


Parallèlement, ma formation n’étaient pas pour autant terminée, et il ne me restait plus qu’un mois et demi avant la date limite de rendu de mon mémoire. Tout ce que j’avais à ce stade, c’était le titre du sujet et une ébauche de plan…


Un jour, j’ai eu la chance de pouvoir participer à un exercice de simulation d’élaboration de projet avec de futurs travailleurs expatriés. D’abord honoré, j’ai ensuite été effaré de les entendre commencer par la définition des objectifs généraux/spécifique du projet avant même d’évoquer l’évaluation des besoins.


À mi-parcours du stage est venu le moment d’établir un point d’étape avec un responsable RH. En évoquant les possibilités de départ sur le terrain, j’ai cru à une blague lorsqu’il m’a dit en me regardant droit dans les yeux qu’il était possible d’indiquer ses préférences géographiques à condition que ce ne soit pas justifié par l’envie de passer quelques vacances. Mais non, il était sérieux.


Par moment, j’arrivais à avoir des nouvelles de mes camarades de formation, maintenant répartis aux quatre coins du monde. En écoutant certains d’entre eux, j’étais finalement ravi des taches que je devais réaliser dans le cadre de mon stage.


Et puis petit à petit, j’ai pu me rendre compte que j’étais de plus en plus intégré aux processus de réflexion des projets au niveau du siège mais aussi aux blagues échangées entre collègues.


Pour autant, ma condition de stagiaire ne m’avait pas quitté et il m’arrivait encore d’être à l’origine de bourdes dans des moments inopportuns.


La fin du stage approchant, ma tutrice m’a annoncé avoir non seulement validé mais aussi appuyé mon souhait d’être affecté à un poste terrain adapté à mon profil et dans une zone géographique que j’avais suggérée.


Finalement, mon stage a pris fin sans que l’on me propose quoi que ce soit…


Il fallait en réalité rester seulement un petit peu patient, puisque quelques jours plus tard, l’organisation m’a recontacté pour me proposer une affectation sur le terrain.


S’il est vrai qu’un tel stage peut se révéler par moment être une étape frustrante, cela reste avant tout un moment privilégié pour comprendre les mécanismes de coordination des projets humanitaires depuis le siège d’une organisation. Il s’agit aussi d’une occasion unique de mettre en oeuvre progressivement les connaissances acquises durant sa formation, mais aussi de commencer à tisser son propre réseau professionnel.

Le meilleur conseil qu’il serait possible de donner pour tout stagiaire dans ce domaine est de ne pas seulement compter sur vos connaissances toutes fraiches, mais de voir cette étape comme une continuité de votre formation et de vous imprégner autant que possible des expériences et des conseils de chacun de vos collègues. Lisez, écoutez, posez des questions et n’ayez pas peur de vous impliquer dans les travaux et réflexions de l’équipe dont vous faites partie. Si tout se passe bien, il y a de fortes chances que ce soit votre tour de partir en première mission !

Bientôt la suite: Tribulations humanitaires #3 – La première mission.

Droit des conflits réels ou virtuels: Le droit international humanitaire doit-il être intégré aux jeux-vidéo ?

S’il est une catégorie de jeux-vidéo dont le succès actuellement ne se dément pas, il s’agit bien des simulations de guerre. Vendus à plusieurs millions d’exemplaires chaque année, rapportant jusqu’à plusieurs millions de dollars (voire le milliard !), ces jeux se vantent de pousser le réalisme des conflits armés jusque dans ses derniers retranchements à défaut de proposer un scénario digne de ce nom.

Souci du réalisme oblige, ces jeux devraient en tout état de cause appliquer également les conditions et autres règles qui régissent les conflits armés – le droit international humanitaire – et que chaque belligérant en situation réelle est tenu de respecter. Pourtant, force est de constater que beaucoup d’éditeurs de jeux-vidéo ne prennent guère en considération cette exigence, faisant ainsi passer leur produit pour de véritables défouloirs qui n’ont de simulation que le nom.

Le droit international humanitaire pour limiter l’inhumanité des guerres.

Le droit international humanitaire, que l’on désigne également sous l’appellation de droit des conflits armés ou droit de la guerre tient notamment son origine de l’action de Henry Dunant – le fondateur de la Croix-Rouge – selon qui, après avoir été témoin de la bataille de Solferino en 1859, il était nécessaire d’apporter une assistance médicale aux blessés, quel que soit le camp pour lequel ils s’étaient battus. Cette idée est devenue la pierre fondatrice du droit humanitaire, qui au moyen des Conventions de Genève de 1949 et de leurs protocoles additionnels vise à limiter les effets de la guerre.

Croix, croissant et cristal, les emblèmes du Mouvement International de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Source: CICR.

L’article 3 des Conventions de Genève dispose ainsi que « les personnes qui ne participent pas directement aux hostilités, y compris les membres de forces armées qui ont déposé les armes et les personnes qui ont été mises hors de combat par maladie, blessure, détention, ou pour toute autre cause, seront, en toutes circonstances, traitées avec humanité ».

Le droit international humanitaire a également vocation à réglementer voire à prohiber des pratiques. Sont ainsi interdites au titre de l’article 3 des Conventions de 1949 « les atteintes portées à la vie et à l’intégrité corporelle, notamment le meurtre sous toutes ses formes, les mutilations, les traitements cruels, tortures et supplices ;
les prises d’otages ; les atteintes à la dignité des personnes, notamment les traitements humiliants et dégradants ; les condamnations prononcées et les exécutions effectuées sans un jugement préalable, rendu par un tribunal régulièrement constitué, assorti des garanties judiciaires reconnues comme indispensables par les peuples civilisés ». De la même manière, l’utilisation de certaines armes est également prohibée, à l’image des bombes à sous-munition.

Un autre principe essentiel du droit international humanitaire est contenu à l’article 48 du Protocole additionnel de 1977, lequel prévoit que « les Parties au conflit doivent en tout temps faire la distinction entre la population civile et les combattants ainsi qu’entre les biens de caractère civil et les objectifs militaires et, par conséquent, ne diriger leurs opérations que contre des objectifs militaires ».

De la nécessité d’intégrer le Droit international humanitaire dans les jeux-video.

Ambassadeurs humanitaires: Bling bling mais tout de même indispensables ?

Note: Cet article a initialement été publié en février 2014 mais son contenu reste d’actualité.

Après Justin Bieber qui est venu en décembre dernier aux Philippines pour Action contre la Faim, c’est au tour de David Beckham de débarquer cette semaine dans l’archipel afin de soutenir les
équipes de l’ONG Solidarités International pour une distribution de kits d’accès à l’eau potable. Après avoir repris leur tweet en y ajoutant malicieusement la mention #HumanitaireBlingBling, j’ai eu la possibilité d’avoir un échange avec l’équipe com’ de Solidarités International, laquelle m’a répondu en indiquant que la venue de l’ancien footballeur s’inscrivait parfaitement dans la lignée de leur campagne « Aider plus loin ».

 

Cette campagne « Aider plus loin » mise en image en septembre 2013 au travers de trois spots vidéo avait beaucoup fait réagir, non seulement en raison du ton très humoristique qui s’en dégageait, mais également parce qu’elle avait eu la bonne idée de rappeler que les humanitaires sont des professionnels formés pour agir sur le terrain et qu’il ne suffit pas d’être plein de bonne volonté pour porter assistance en situation de crise. Néanmoins, il reste possible de s’impliquer d’une autre manière, notamment en devenant donateur afin de soutenir le travail rigoureux mené par l’ONG sur le terrain. Action Contre la Faim était également parvenue à mon sens à parfaitement faire entendre cette idée selon laquelle le donateur est un maillon essentiel de l’action humanitaire avec sa campagne « 3 minutes ».

Mais inviter une célébrité sur un terrain d’intervention n’est-il pas de nature à brouiller ce message ? Comment expliquer, justifier auprès du public donateur la venue de célébrités telles que Justin Bieber ou David Beckham qui n’ont aucune qualification professionnelle en matière humanitaire mais qui, le temps d’une journée, semblent participer plus ou moins activement aux activités de l’ONG qu’ils soutiennent ?

Alors certes, il s’agit toujours d’une excellente occasion pour attirer les projecteurs sur les activités humanitaires, les médias étant davantage friands d’images chocs au plus fort des crises. Il est également à supposer que cela permet consécutivement un regain en matière de récolte de dons. Il reste en effet important qu’une ONG puisse disposer de fonds propres, notamment en provenance des donateurs, afin de ne pas dépendre exclusivement des subventions publiques. Cela garantit ainsi son indépendance financière. Mais peut-être serait-il également nécessaire que les ONG concernées fassent preuve de plus de transparence et de pédagogie quant à l’importance et les retombées de ce genre d’opérations, afin de lever les doutes et cette impression de communication contradictoire, voire même d’atténuer la possible frustration du public donateur face à la BA des célébrités.

Je tiens néanmoins à remercier très sincèrement l’équipe com’ de Solidarités International pour avoir eu la gentillesse et la patience de répondre à mes remarques sur Twitter et ce de manière détaillée malgré les restrictions du réseau social. Les activités de l’ONG aux Philippines peuvent à ce propos être consultées sur leur site Internet.

Chacun peut s’impliquer à sa manière, oui, mais il reste bon de rappeler que sur le terrain l’assistance humanitaire est réalisée par des professionnels.

L’alimentation, un enjeu stratégique en période de conflit armé.

L’alimentation, en tant qu’élément indispensable au développement physique et mental, revête un
aspect essentiel de la vie de chaque être humain. Pourtant, selon la dernière évaluation de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) dans son rapport sur
l’insécurité alimentaire dans le monde en date d’octobre 2012, l’alimentation manque à près de 870
millions de personnes, une grande partie d’entre elles vivant dans des Etats en proie aux guerres.

En effet, l’insécurité alimentaire trouve dans l’un de ses facteurs sinon le principal les conflits armés, comme le confirme un rapport du Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation, lequel reprend une affirmation soutenue par le Comité International de la Croix-Rouge. De plus, l’alimentation revête plus que jamais en période de guerre un intérêt stratégique à l’encontre duquel les populations civiles sont trop souvent les seules à en subir les conséquences. Sans pour autant viser l’exhaustivité, procédons à un rapide état des lieux de la question.

Ressources alimentaires et/ou aquifères : sources de tensions dans certaines parties du globe.

L’exemple le plus caractéristique en terme de tensions relatives à la question des ressources alimentaires et/ou aquifères reste certainement le cas du fleuve Jourdain, au Proche-Orient. Prenant sa source au Liban, le Jourdain suit son cours au milieu des zones frontalières sous constante friction d’Israël, la Syrie, la Jordanie et la Cisjordanie avant de se jeter dans la Mer Morte. Le Jourdain, en tant qu’unique fleuve de la zone, est un atout aussi important que vital pour l’irrigation de la région. Dans un contexte déjà plus que houleux quant au partage des eaux sans qu’aucun accord régional de gestion commune n’existe à ce jour, la situation est rendue particulièrement explosive et alarmante s’agissant des conditions de vie des palestiniens, en raison de l’attitude de l’Etat d’Israël. En effet, en contrôlant toutes les ressources en eau disponibles en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza, Israël exploite au maximum le Jourdain et 80% de ses eaux souterraines pour ses propres besoins, qu’il s’agisse d’irriguer ses plantations agricoles ou d’alimenter les piscines présentes dans les colonies juives.

Rapport 2009 d’Amnesty International: « Les Palestiniens privés de leur droit à l’eau »

La situation est telle qu’en 2009, Amnesty International avait tiré la sonnette d’alarme, en affirmant dans un rapport intitulé Troubled Waters – Palestinians Denied Fair Access To Water que la politique d’Israël en matière d’eau constitue en soi un véritable obstacle au développement d’un réseau d’eau efficace pour les palestiniens. Les palestiniens, lorsqu’ils ne sont tout simplement pas expulsés des terres fertiles bordant le Jourdain, sont contraints de se soumettre à une autorisation préalable, de toute évidence très difficile à obtenir, pour procéder au forage d’un puits. Le rapport de l’organisation précise à cet égard que, bien que l’OMS recommande l’utilisation de 100 litres d’eau par personne et par jour, les palestiniens n’ont accès qu’à 70 litres tandis que la consommation des israéliens s’élèverait à 300 litres par jour et par personne. Une telle politique n’est évidemment pas sans conséquence sur la sécurité alimentaire des palestiniens, et constitue, à l’instar de bien d’autres conflits dans le monde, l’un des rouages d’une stratégie visant à affaiblir une population pour contraindre ses représentants à obtempérer.

La faim utilisée comme arme de guerre et dégât collatéral des conflits : Le cas de la seconde guerre civile soudanaise (1985-2003).

En matière d’utilisation de l’alimentation en tant qu’arme de guerre, les exemples ne manquent malheureusement pas. L’histoire contemporaine de nombreux Etats est en effet particulièrement marquée par une succession de famines et de guerres, lesquelles mettent en exergue tous les enjeux que suppose un conflit armé et les liens qu’une telle situation entretient avec l’alimentation. Citons pêle-mêle les états de siège, dont le but est notamment de contraindre les populations à ne recevoir aucune aide alimentaire tel que cela s’est notamment illustré lors du conflit bosniaque au début des années 1990, la destruction des moyens de production et de procuration de l’alimentation comme en Somalie avec – entre autres – les cas d’empoisonnement des puits ou encore les multiples cas de pillages et d’utilisation de la technique de la terre brulée que l’on peut révéler de-ci de-là dans de nombreux conflits encore en cours.

La seconde guerre civile soudanaise (1983-2005) constitue certainement l’un des épisodes les plus parlants en la matière, en plus d’être l’un des plus tristes et sanglants de l’histoire du pays. Opposant le gouvernement central de Khartoum déjà assisté de milices janjawid (les « Diables cavaliers ») et l’Armée Populaire de Libération du Soudan (APLS) dans toute la région sud du pays, ce conflit est responsable du décès de près de deux millions de personnes, essentiellement des civils des suites d’insuffisances alimentaires prolongées causées par des famines successives. Quatre millions d’autres personnes ont également été contraintes aux déplacements forcés.

Les populations civiles sont en effet les principales victimes des conflits armés, comme le reconnaît la résolution 1265 du Conseil de Sécurité des Nations Unies (1999). Premières victimes des effets de la guerre au travers des balles, explosions et autres exactions commises par les groupes armés, les populations civiles subissent également la guerre au travers de l’impact irrémédiable que celle-ci a sur la sécurité alimentaire de toute région qu’elle affecte. Barrages routiers ou routes détruites rendent cet impact visible ne serait-ce au moins sur le prix des denrées alimentaires ou sur les quantités disponibles de celles-ci.

Durant la période ayant secoué le Soudan dans le cadre de la seconde guerre civile, l’alimentation s’est révélée être un enjeu particulièrement central des belligérants au conflit, jusqu’à en devenir une arme et une méthode de combat. Bien que les forces de Khartoum et celles du APLS s’opposaient essentiellement sur les questions relatives à l’autonomie accordée à la région du sud et à l’application de la loi pénale islamique (charia), ces deux forces n’ont pas hésité à s’affronter sur le terrain de l’alimentation.

Les autorités gouvernementales ont ainsi essuyé de nombreux refus aux organismes humanitaires désirant agir dans les zones soumises aux rebellions, s’opposant même à déclarer l’état d’urgence malgré le niveau alarmant de l’insécurité alimentaire dans le pays. Les largages de l’aide alimentaire au dessus du sud-Soudan ont été épisodiquement autorisés mais soumis à la condition que les avions cargo fassent escale à Khartoum, afin que les autorités procèdent à une inspection. Khartoum suspectait en effet les avions cargos humanitaires d’envoyer par la même occasion des armes à la région sécessionniste. Par certains aspects, notamment par la politique de la terre brulée, l’attitude du gouvernement central avait également pour objet de chasser les populations du sud du pays afin d’encourager les pasteurs du nord à prendre possession des terres, bien plus fertiles en amont du Nil. De plus, les forces gouvernementales comme les rebelles de l’APLS ont toutes deux eu recours à l’appropriation et autres pillages des denrées alimentaires, aux attaques contre les épisodiques convois humanitaires, au profit de leurs troupes plutôt qu’aux populations civiles. Réaction de cause à effet, ces pratiques ont eu pour conséquence d’accentuer l’aggravation de la situation humanitaire et a fortiori alimentaire, quand bien même des règles strictes relatives aux comportements autorisés et prohibés pendant un conflit armé existaient déjà.

La faiblesse du droit face à ces méfaits vieux comme la guerre.

En dépit des difficultés évidentes et inhérentes à la question de l’alimentation des populations en période de guerre, le droit s’efforce néanmoins de ne pas rester en retrait. Bien que le droit international humanitaire ne fasse aucune mention du droit à l’alimentation, plusieurs dispositions ont pour objet de garantir aux populations, même en temps de conflit, l’accès aux denrées alimentaires. Cette garantie s’illustre notamment par l’interdiction d’utiliser délibérément la famine contre les civils comme une méthode de combat, dans le cadre d’un conflit, qu’il soit international ou pas (Protocole additionnel 1 des Conventions de Genève de 1949, art. 54 par. 1 et 2; Protocole 2, art. 14). Le Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale, adopté en 1998, prend également soin d’ériger une telle pratique au rang de crime de guerre (Art. 8, para. 2 b) xxv)) et de crime contre l’Humanité (Art. 7, par. 2 b).

La garantie de l’accès à l’alimentation par le droit international humanitaire est également mise en exergue en ce que les prisonniers de guerre et autres personnes civiles détenues ne doivent pas se voir refusé l’accès à des rations alimentaires régulières et suffisantes en quantité comme en qualité (Convention 3 de Genève, art. 26 ; Conv. 4, art. 89). Il en va de même pour l’acheminement des secours, notamment alimentaires qui, à destinations des populations civiles de quelque Etat en situation de conflit armé ne peut se voir être refusé, sous peine également de constituer un crime de guerre à l’aune du Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale (Art. 8, para. 2 b) xxv)).

Slobodan Milosevic. Source: International Criminal Tribunal for the former Yugoslavia

Au vu des cas historiques précédemment relevés, il reste évidemment possible de constater l’impuissance du Droit international humanitaire à constituer un rempart inébranlable contre la commission de telles infractions en matière de protection de l’accès à l’alimentation. Néanmoins, le droit essaie également tant bien que mal, après la commission de ces méfaits, à les panser au travers du mécanisme de la justice pénale internationale. Les exemples sont certes rares, et les chefs d’accusation ne portent pas exclusivement sur l’utilisation de la famine et de l’alimentation comme arme en période de guerre, mais des précédents existent. Citons notamment l’une des plus caractéristiques de toutes les affaires, le procès de Slobodan Milosevic, poursuivi par le Tribunal International Spécial pour l’Ex-Yougoslavie pour génocide, crimes contre l’Humanité, infractions graves aux Conventions de Genève et violations des lois et coutumes de la guerre. En 1992, le Conseil de sécurité des Nations Unies avait fait part, dans sa résolution 787, de sa vive inquiétude quant à la situation alarmante dans laquelle se trouvait les populations musulmanes de Bosnie-Herzégovine. Il avait affirmé à cet égard que les personnes qui commettaient ou ordonnaient de commettre des actes constitutifs de violations du droit international humanitaire notamment en matière d’alimentation seraient tenues pour individuellement responsables. Bien que ce procès n’ait pu être mené à son terme, les chefs d’accusation relatifs au génocide et autres actes inhumains et dégradants portaient notamment sur la soumission délibérée « à des conditions de détention caractérisées [entre autres] par un régime de famine, une eau de boisson croupie (…) » des musulmans et croates de Bosnie et autres civils non serbes présents dans des camps de détention.

Face à la question de l’utilisation de l’alimentation et de la famine en tant qu’arme et méthode de combat, force est de constater que l’enjeu auquel se trouve confrontée la justice pénale internationale, réside bien dans la nécessité de surmonter, au moyen des instruments juridiques dont elle dispose déjà, les obstacles inhérent à sa jeunesse afin de sanctionner au mieux, efficacement et convenablement, une pratique de toute évidence vieille comme la guerre elle-même.