Le cercle vicieux de la faim (1) : Un vecteur d’instabilités sociopolitiques.

Alors qu’il y a un siècle les morts de la guerre se trouvaient principalement sur le front – la Première Guerre Mondiale, qui s’est achevée il y a cent ans cette année a par exemple été plus meurtrière pour les soldats que pour les civils – aujourd’hui ce sont les populations civiles qui sont les principales victimes des conflits armés modernes. Toutefois, contrairement à ce que l’on serait communément tenté de penser, ce ne sont pas les moyens utilisés pour mener la guerre qui provoquent le plus grand nombre en pertes de vies humaines durant un conflit armé.

« L’alimentation, son accès et son contrôle peuvent constituer un enjeu de taille voire un objectif militaire, une arme de guerre. »

Comme l’indique Jean Ziegler, « durant les conflits armés, la faim et la malnutrition font beaucoup plus de morts que les fusils et les bombes (1)», non seulement en raison des proportions dans lesquelles la guerre perturbe le mode de vie des populations civiles (déplacements, interruption de la production agricole, perte des moyens d’existence…) mais aussi à cause de l’importance que revêt la question de l’alimentation elle-même par les belligérants. L’alimentation, son accès et son contrôle peuvent en effet constituer un enjeu de taille (Lire L’alimentation, un enjeu stratégique en période de conflit armé) voire un objectif bel et bien militaire et devenir consécutivement une arme de guerre. Cette affirmation est d’ailleurs reprise dans la toute dernière campagne d’Action Contre la Faim, #StopHungerCrime.

Ce raisonnement selon lequel l’insécurité alimentaire est provoquée par les conflits armés peut également être repris à l’envers. En effet, et ce très tôt dans l’Histoire humaine, la sécurité alimentaire a été envisagée comme une variable inhérente qu’il convient de maitriser à son avantage pour éviter l’apparition de troubles susceptibles de menacer la stabilité de l’État. Dans sa satire, le poète Juvénal associait « du pain et des jeux (2)» afin de souligner que la docilité et la bienveillance du peuple romain à l’égard des institutions reposait en grande partie sur sa capacité à accéder à des denrées alimentaires. L’absence de sécurité alimentaire ou son instabilité – il est donc question d’insécurité alimentaire – peut effectivement devenir un élément capable de faire basculer très rapidement l’équilibre et la pérennité d’un pouvoir.

« 821 millions de personnes demeurent toujours concernées par l’insécurité alimentaire »

À l’heure actuelle, malgré une hausse quasi-continue de la production céréalière dans le monde – 2017 ayant été une année record, le constat demeure pessimiste et suscite même des inquiétudes croissantes. En effet, 821 millions de personnes demeurent toujours concernées par l’insécurité alimentaire (3), un chiffre qui, année après année, ne varie que très peu. Pis, le monde a connu à plusieurs reprises durant cette dernière décennie des évènements qualifiés d’émeutes de la faim, certains allant même jusqu’à invoquer le vocable de « crise alimentaire ».

Le lien qui existe entre insécurité alimentaire et instabilité sociopolitique est dès lors on ne peut plus clair, à l’image des émeutes qui se sont tenues à différentes endroits de la planète en 2008 ou encore des Printemps arabes de 2011. Si pour certains toutefois le doute demeure, l’analyse typologique des situations d’instabilité réalisée par le Programme Alimentaire Mondial (4) mise en parallèle avec les troubles ayant secoué ces dernières années une région ou un État permet de soutenir cette affirmation.

Ainsi selon cette typologie, l’insécurité alimentaire peut être à l’origine de quatre catégories de troubles :

  • Émeutes et manifestations : À l’image des émeutes dite de « la faim » ayant eu lieu en 2007-2008 dans 48 États suite à la hausse soudaine du prix des denrées alimentaires de base, ce type d’évènement est le plus caractéristique – sinon le plus classique. Ces troubles sont généralement maitrisés au travers de l’instauration de mesures telle que la subvention des produits alimentaires de base, si le pays dispose des capacités financières suffisantes pour les établir. Le dernier exemple en date est celui du Soudan, qui suite à une série de protestations liées à l’augmentation du prix du pain, s’est résolu à augmenter de 40% le montant de ses subventions de la farine de blé (5).
  • Violences communautaires : Celles-ci peuvent avoir pour origine la compétition pour l’accès aux ressources en eau et à la terre. Ces violences qui peuvent parfois être très meurtrières émergent très régulièrement entre groupes pastoralistes – à la recherche d’espace pour nourrir leur bétail – et les agriculteurs qui veillent à la protection de leurs cultures. En 2017, les rivalités pour le contrôle de l’accès à l’eau dans un contexte de sécheresse dans le nord du Kenya ont provoqué des affrontements aboutissant au décès de plusieurs dizaines de personnes (6).
« La remise en question de l’accès à l’alimentation a été à l’origine de révolutions armées, comme les Printemps arabes de 2011. »
  • Les révolutions: « Du pain et la liberté » s’écriaient les émeutiers lors de la Révolution française en 1789. La succession d’années caractérisées par de mauvaises récoltes à répétition, l’augmentation des prix et les pénuries alimentaires ont en effet poussé le peuple à prendre les armes. De la même manière, la remise en question de l’accès à l’alimentation a été à l’origine d’autres révolutions armées, comme en Europe centrale en 1849, en Russie en 1905 et 1917 ainsi que pour les Printemps arabes de 2011.
  • Les guerres civiles: Aujourd’hui plus qu’auparavant, et probablement davantage à l’avenir, les évènements climatiques extrêmes tels que les sécheresses ou les pluies excessives sont de nature à cristalliser le risque de guerre civile, en particulier dans les États déjà affectés par l’insécurité alimentaire (7). À titre d’exemple, la rébellion Touareg menée au Mali a été en partie due à la sécheresse et l’absence d’assistance de la part du Gouvernement malien.
« L’insécurité alimentaire est un catalyseur des espérances déçues et des frustrations cristallisées par les populations les plus vulnérables. »

Au-delà de la survenance de ces évènements qui trouvent au moins une partie de leurs sources avec la question de l’accès aux denrées alimentées, il demeure néanmoins important de préciser que ces troubles s’inscrivent généralement dans un terreau fertile à la survenance de tels évènements déstabilisateurs. L’insécurité alimentaire ne serait alors qu’un catalyseur des espérances déçues et des frustrations cristallisées par les populations les plus vulnérables. Parmi les vecteurs de frustration propices à s’associer à l’insécurité alimentaire, il est possible de citer :

  • Le taux de chômage des groupes de populations âgés de 15 à 24 ans, et notamment le cas des jeunes diplômés. À l’image du printemps tunisien, le taux de chômage est de nature à influencer le risque de troubles.
  • Les crises économiques, comme cela peut être observé au Venezuela. Dans cet État qui a connu une chute drastique des cours du pétrole et faisant l’objet de sanctions internationales, les pénuries des produits alimentaires de base sont quotidiennes et constituent tout autant de risques de survenance de manifestations accompagnées de pillages (8).
  • La faiblesse des infrastructures et des mécanismes institutionnels de certains États est également de nature à provoquer des crises sociopolitiques liées à la question de la sécurité alimentaire. La mauvaise qualité du système de transport des marchandises, le manque d’infrastructures de stockage pour les denrées alimentaires ou l’absence de politiques publiques (subventions, distributions…) visant à atténuer les chocs sont autant d’éléments susceptibles de provoquer des troubles similaires à ceux de 2008.

(1) Jean Ziegler, Rapport préliminaire sur le droit à l’alimentation, (23 juillet 2001), A/56/210.

(2) « Panem et circenses », Juvenal, Satire 10.77–81.

(3) L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde, FAO, 2018.

(4) Brinkman HJ. and Hendrix C.S. (2011), Food insecurity and violent conflict : causes, consequences, and adressing that challenges, World Food Programme.

(5) Sudan hikes flour subsidies by 40 percent to lower bread prices, Reuters, 4 novembre 2018.

(6) Au Kenya, la guerre de l’eau enflamme la vallée du Rift, Le Monde, 14 mars 2017.

(7) Brinkman HJ. and Hendrix C.S. (2011), Food insecurity and violent conflict : causes, consequences, and adressing that challenges, World Food Programme.

(8) Le Venezuela implose sous l’effet des pénuries alimentaires, Le Monde, 30 mai 2016.

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