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Retour sur l’actualité

Régulièrement sur Internet, l’actualité met en lumière des initiatives dont l’objectif premier est strictement humanitaire, comme cela a été le cas avec la paille LifeStraw, ou le mouvement de la #LoveArmy. Dernièrement, c’est le cas du riz doré qui est revenu sur le devant de la scène, notamment suite à la publication d’un article de The Guardian intitulé « Block on GM rice “has cost millions of lives and led to children blindness” » (Traduction :  Le blocage à l’encontre du riz OGM a provoqué des millions de morts et contribué à la cécité d’enfants).

En résumé, l’article revient rapidement sur la genèse de ce projet aux motivations humanitaires avant de s’étendre plus longuement sur la franche opposition de certaines organisations écologistes et les réticences qui demeurent dans de nombreux États à l’encontre de ce riz génétiquement modifié. Enfin et surtout, l’article du Guardian se fait l’écho des déceptions et de l’exaspération des tenants du projet, selon qui l’interdiction de culture et de consommation aurait supposément empêché de sauver la vie de millions de personnes touchées par la malnutrition.


La notion de malnutrition est à distinguer de celle de sous-alimentation. La malnutrition est en effet caractérisée par un déséquilibre nutritionnel – une déficience ou un excès – lié à une faible diversité alimentaire. Autrement dit, une personne peut très bien manger à sa faim mais être malnutrie faute d’aliments suffisamment riches en nutriments variés. La malnutrition n’est d’ailleurs pas nécessairement visible physiquement.

La sous-alimentation trouve quant à elle son origine dans le manque d’apports suffisants en calories, c’est-à-dire lorsque les personnes ne mangent pas en quantité suffisante. Un régime faible en calories l’est nécessairement en nutriments, c’est pourquoi une personne qui ne mange pas assez est à la fois sous-alimentée et inévitablement malnutrie. Les signes d’une sous-alimentation peuvent notamment être reconnus physiquement (amaigrissement, faible rapport poids/taille).


Au-delà du virulent débat idéologique pro-OGM versus anti-OGM que soulève cette initiative – et qu’il n’est pas question de commenter ici – il est frappant de remarquer qu’en aucun cas les organisations et les travailleurs humanitaires ont été invités à partager leur opinion sur la question du riz doré, quand bien même ceux-ci se trouvent en première ligne sur le front de la lutte contre la malnutrition. C’est pourquoi Carnet de Bord – HUMANITAIRE a décidé de se retrousser les manches pour répondre à cette question essentielle : Le riz doré est-il aussi humanitaire qu’il prétend l’être ?

IL ÉTAIT UNE FOIS UN RIZ QUI VOULAIT SAUVER DES VIES.

Le riz doré est né d’une constatation dramatique. Dans plusieurs pays sous-développés, des millions de personnes sont affectées par de graves carences nutritionnelles qui tout à la fois affectent leur développement physique et cognitif, augmente leur exposition aux maladies et réduit leur espérance de vie.

Parmi ces carences, la déficience en vitamine A est l’une des plus répandues puisqu’elle touche plusieurs dizaines de millions de personnes, principalement des enfants. Les carences en vitamine A sont particulièrement inquiétantes puisqu’elles peuvent mener à la cécité et fragilisent les défenses immunitaires, augmentant consécutivement les risques de mort à la suite de diarrhées, d’une rougeole ou de paludisme.

Ingo Potrykus, co-développeur du riz doré, en couverture du Time Magazine en Juillet 2000.

Plusieurs pays sont concernés par le problème de la déficience en vitamine A (on compte notamment les Philippines, le Bangladesh, l’Indonésie…) et la plupart partagent une autre caractéristique commune : le régime alimentaire de base est majoritairement constitué de riz. Il n’en fallait pas plus pour que deux scientifiques allemands, Ingo Potrykus et Peter Beyer,  se lancent dans l’élaboration d’un riz génétiquement modifié enrichi en bêta-carotène – à partir de quoi la vitamine A est constituée – qui permettrait aux populations malnutries de réduire leur exposition aux conséquences des carences en vitamine A.

En 2000, après huit années de recherches et de développement, Potrykus et Beyer annoncent avoir créé une nouvelle variété de riz qu’ils présentent comme une solution susceptible de sauver la vie et la vue de millions de personnes. Ils le baptisent « riz doré » – sa teneur en bêta-carotène lui donne une couleur orangée – et ajoutent également que pour des motifs strictement humanitaires, les droits d’usage sont totalement libres, afin que ce riz puisse bénéficier au plus grand nombre de personnes. Malgré ces arguments altruistes qui auraient dû suffire à convaincre tout le monde, le riz doré fait toujours face à de farouches oppositions et n’a donc toujours pas eu l’occasion de prouver ses supposés mérites. Tandis que les uns s’insurgent qu’un OGM puisse prétendre au rang de solution à la malnutrition et érigent le principe de précaution comme rempart ultime, les autres dénoncent cette opposition dogmatique en allant même jusqu’à la catégoriser de probable « crime contre l’humanité ». Et au milieu de ces joutes verbales stériles, les considérations véritablement d’ordre humanitaire restent en suspens.

LA MALNUTRITION ET LES CARENCES EN VITAMINE A NE SE RÉSUMENT PAS À UNE QUESTION DE DISPONIBILITÉ ALIMENTAIRE.

En vue de résoudre le problème qu’elle représente, il convient en premier lieu de s’interroger sur les causes de la malnutrition qui touchent des États comme l’Inde, le Bangladesh ou les Philippines. En l’espèce, les carences en vitamines A telles que constatées dans ces pays sont le résultat d’une faible diversité dans les modes de consommation alimentaire des populations concernées. Cette faible diversité en aliments peut quant à elle résulter d’une disponibilité alimentaire réduite (les produits n’existent pas ou en petite quantité uniquement) ou d’un accès économique restreint (c’est-à-dire que les personnes n’ont pas de moyens économiques suffisants pour se procurer des denrées alimentaires autres que le riz).


Bien que nous soyons tenté de croire que l’insécurité alimentaire et les famines sont principalement dues à l’absence de denrées alimentaires suffisantes pour nourrir la planète (1), la première cause d’insécurité alimentaire dans le monde n’est autre que la pauvreté. Effectivement, l’insécurité alimentaire est essentiellement caractérisée au travers de la question de l’accessibilité, plus spécifiquement celle de l’accessibilité économique. L’économiste et prix Nobel Amartya Sen explique dans ses travaux qu’il « n’est pas rare que des individus soient réduits à l’état de famine alors que les ressources abondent autour d’eux, tout simplement parce qu’ils ne peuvent plus les acheter, suite à une perte de revenus (2) ».


Golden Rice grain compared to white rice (8)-24
Le riz doré comparé au riz blanc.
Source: International Rice Research Institute (IRRI)

Or, les aliments riches en vitamine A tels que les carottes, les tomates ou encore la patate douce (cette dernière étant largement consommée en Inde et aux Philippines) sont d’ores et déjà cultivés et disponibles sur les marchés des pays susnommés. Pourtant, l’idée selon laquelle il conviendrait de mettre à disposition une nouvelle denrée alimentaire tel que le riz doré sous-entend que le problème de malnutrition est circonscrit à un problème de disponibilité. Autrement dit, la création du riz doré s’appuie sur le postulat qu’il n’existerait pas d’autres sources alimentaires riches en vitamine A dans ces pays.

En revanche, on observe que les niveaux de pauvreté et leurs conséquences visibles sur les populations concernées sont quant à eux bien réels. À titre d’exemple, près d’un quart de la population de l’Inde vit sous le seuil de pauvreté – c’est-à-dire avec moins de 1,9 dollars US par jour, tel que défini par la Banque Mondiale –, 15% des indiens sont sous-alimentés et près de 40% des enfants de moins de cinq ans souffrent d’un retard de croissance alors que ce même pays est le deuxième producteur mondial de blé, riz, fruits et légumes.

Pour résoudre efficacement le problème de la malnutrition, il demeure également important de prendre en compte l’influence de l’environnement dans lequel vivent les individus touchés par la malnutrition. En effet, des conditions d’hygiène déplorables, un accès restreint à l’eau potable et des structures d’assainissement limitées sont autant de facteurs qui peuvent affecter la situation nutritionnelle des personnes. En d’autres termes, les personnes qui sont trop pauvres pour améliorer leurs conditions de vie sont également exposées à des maladies hydriques, principalement la diarrhée et autres infections intestinales.

Hélas, une personne régulièrement affectée par une maladie hydrique se retrouve irrémédiablement exposée au danger de la malnutrition, puisque la diarrhée réduit la capacité de l’organisme à absorber les nutriments des aliments consommés. Inversement, les individus atteints de malnutrition présentent également davantage de risque de contracter la diarrhée, puisque leur système immunitaire est affaibli, créant inévitablement un cercle vicieux entre malnutrition et maladies hydriques. Ainsi, quand bien même ces personnes auraient accès au riz doré, les mauvaises conditions de vie intrinsèquement liées à leur niveau de pauvreté ne leur permettraient pas d’éviter le risque de malnutrition.

Chaîne causale du lien entre environnement sanitaire inadéquat, maladie et malnutrition.
Source : Action Contre la Faim, par Dangour et al.2013

Ces éléments ainsi mis bout à bout confirment que la distribution et la consommation de riz doré ne répondrait en définitive qu’à la surface visible de l’iceberg représentent les carences en vitamine A. Modifier les habitudes de consommation alimentaires sans se concentrer sur les facteurs qui contribuent à la pauvreté ne changera en définitive rien. Au mieux, il serait donc plus pertinent de considérer le riz doré comme l’éventuel complément d’une stratégie de lutte globale contre la pauvreté plutôt que de le présenter comme une seule et unique solution.

ET QU’EN PENSENT LES PERSONNES DIRECTEMENT CONCERNÉES ?

À trop vouloir présenter le riz doré comme une initiative humanitaire pour contrer les diatribes dont il fait l’objet, force est de constater que l’avis des personnes directement concernées par sa consommation semble complètement secondaire, voire facultatif. Pourtant, tout projet humanitaire, quel qu’il soit, nécessite que le matériel distribué ou les pratiques enseignées rencontrent d’une part la compréhension des bénéficiaires et d’autre part leur acceptation. L’acceptation des bénéficiaires ciblés, eu égard à leurs préférences, habitudes culturelles ou leurs besoins reste en effet l’une des pierres angulaires de la réussite d’un projet.

Peut-on en dire autant du riz doré ? Malheureusement non, puisque le débat qui anime partisans et opposants ne contient nulle mention de la question de l’acceptation des communautés concernées, qui par ailleurs valorisent avant tout le riz blanc. Faire fi de ces considérations revient ainsi à nier les habitudes alimentaires des bénéficiaires appelés à consommer le riz doré. C’est également balayer du revers de la main l’utilisation de variétés de riz locales qui peuvent varier d’un endroit à l’autre, d’un groupe à un autre au sein d’un même pays. C’est en définitive renier la valeur socioculturelle qu’une alimentation spécifique peut revêtir pour un groupe.

Ne pas prendre en considération cette réalité revient à s’exposer à l’incompréhension des bénéficiaires, à de farouches résistances voire à un rejet complet, ce qui conduirait à l’échec ce projet pourtant né d’une bonne volonté. À l’image d’autres initiatives humanitaires, il ne suffit pas de vouloir aider pour nécessairement aboutir à une action pertinente et sensée. L’action humanitaire doit en effet répondre à un besoin en fournissant une assistance adéquate et durable tout en prenant soin de toujours préserver la dignité des personnes concernées.

Alors pour résumer:

Le riz doré est-il indispensable à la résolution du problème des carences en vitamine A ? Non, puisque malgré l’étendue et la gravité des effets de ces carences, il existe déjà sur place des aliments sources de cette vitamine. 

Le riz doré est-il le moyen le plus adapté pour résoudre le problème des carences en vitamines A ? Non, puisque cela suppose également d’en passer par l’acceptation des communautés concernées. En raison des habitudes alimentaires des personnes ciblées, rien ne garantit que cela puisse se faire de manière facilitée. 

Le riz doré est-il donc la stratégie la plus pertinente pour réduire les problèmes de malnutrition ? Au regard des éléments précités, non. Il serait plus pertinent de concevoir un plan de développement holistique, qui prendrait en compte la lutte contre la pauvreté dans sa globalité. Promouvoir le développement économique des communautés les plus pauvres et l’amélioration de leurs conditions de vie contribuera ainsi de manière bien plus efficace et sensée à la résolution du problème de la malnutrition dans le monde.

En définitive, il est donc nécessaire que le projet de riz doré revoie intégralement sa copie s’il souhaite véritablement être considéré comme une œuvre humanitaire. Autrement, il ne sera rien de plus qu’un ridicule pansement sur une jambe de bois.

(1) Ce qui n’est pas le cas, puisque la production agricole mondiale actuelle est en mesure de nourrir 12 milliards d’êtres humains. En revanche, la pauvreté et les écarts de richesses sont, année après année, en constante progression dans le monde entier.

(2) SEN Amartya, Un nouveau modèle économique – Développement, justice, liberté, Odile Jacob, 2003, p.216.

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C’est le sujet du moment, discuté par moult travailleurs humanitaires et maintenant repris et partagé par la presse et le public. La semaine dernière, le journal britannique The Times a publié un article indiquant que plusieurs de ses employés internationaux – dont un chef de mission – avaient eu recours à des prostituées à Haïti en 2011, pays à l’époque durement frappé par un séisme d’une ampleur catastrophique. L’enjeu et les conséquences de cette affaire sont d’autant plus importants, que cela pourrait accentuer encore plus profondément la crise de confiance accordée par le public aux organisations humanitaires.

PLUS QU’UN SCANDALE, UNE HONTE POUR OXFAM ET TOUTE LA PROFESSION HUMANITAIRE.

De prime abord, beaucoup seraient tentés d’affirmer que seules les personnes concernées par ces accusations – et plus généralement Oxfam – devront assumer les conséquences de ce scandale. C’est faux. Ces allégations constituent non-seulement une honte abjecte pour l’organisation britannique, mais c’est également un voile de honte qui s’abat sur l’ensemble du milieu humanitaire à mesure que cette affaire prend de plus en plus d’ampleur dans les médias, et consécutivement dans l’opinion publique.

En effet, depuis plusieurs années les organisations humanitaires doivent gérer avec autant de délicatesse que possible une méfiance bien ancrée dans l’inconscient collectif. Tour à tour, elles sont soupçonnées de néo-colonialisme, de gestion obscure les fonds qui leur sont attribués ou encore de dissimuler un véritable empire financier sous des motifs pseudo-charitables. Rien n’est inventé, il suffit de lire les commentaires que laissent les internautes au bas des articles relatifs à la survenance d’une crise humanitaire pour s’en convaincre.

Avec la survenance du scandale Oxfam, cette méfiance se retrouve renouvelée, et pour certains, légitimée. Elle fait écho à ce que nombre de détracteurs s’efforcent à affirmer. D’abord de l’autre côté de la Manche, et maintenant dans le reste du monde, en France y compris. Cela est d’autant plus grave que l’Union Européenne – l’un des plus grands contributeurs au financement de l’action humanitaire, via son agence ECHO – menace de mettre fin au financement des projets de l’organisation.

EN MISSION, UN TRAVAILLEUR HUMANITAIRE REPRÉSENTE SON ORGANISATION 24/7.

Cette menace formulée par un tel contributeur au financement de l’aide humanitaire est effrayante, mais elle n’en demeure pas moins complètement justifiée. Plus que tout autre milieu professionnel, le domaine humanitaire répond à des exigences, des principes et une éthique dont il convient de s’attacher à tout moment. Recourir à des prostituées sur son lieu de mission constitue à ce titre une grave violation de cette éthique et des principes qui régissent l’action humanitaire.

Il faut en effet comprendre que dès la première seconde à son arrivée en mission, jusqu’à la dernière lorsqu’il quitte le pays d’intervention, un travailleur humanitaire représente 24/7 l’organisation pour laquelle il travaille. En mission, quel que soit l’endroit où il se trouve, à n’importe quel moment de la journée, chaque travailleur humanitaire est considéré comme tel par tous. Que ce soit aux yeux des bénéficiaires de l’aide, des confrères travaillant pour une autre structure ou des autorités officielles, nous ne sommes vus que sous le prisme de l’organisation pour laquelle nous sommes employés. C’est une réalité qui s’applique de facto dans tous les lieux d’intervention, et cela implique un respect sans faille de cette éthique professionnelle pour laquelle beaucoup d’entre nous se battent afin qu’elle demeure intacte.

Par conséquent, lorsque survient un incident, même si celui-ci n’est provoqué que par un seul travailleur humanitaire, c’est toute son équipe et son organisation qui présentent le risque d’être de facto incriminées pour de tels faits. À l’image de ce que l’on observe actuellement dans les médias et la réaction du public, ce n’est pas uniquement les responsables directs de ce scandale qui devront durablement en assumer les conséquences, mais aussi et surtout l’organisation Oxfam.

OXFAM DEMEURE PLEINEMENT RESPONSABLE DE CE SCANDALE.

Cela est à mon sens justifié. Les révélations successives ont en effet démontré comment l’organisation britannique a [très mal] géré cette affaire, en amont comme en aval. En amont tout d’abord, puisque l’ex-chef de mission actuellement accusé avait vraisemblablement commis des faits similaires lorsqu’il était en mission au Tchad pour la même organisation. Malgré des soupçons remontés en interne, les responsables hiérarchiques au siège de l’organisation n’ont préféré ne pas en tenir compte et n’ont alors rien trouvé de mieux que d’attribuer un poste de chef de mission à cette personne à Haïti. La suite de l’histoire, tout le monde la connait dorénavant…

Mais cette affaire a également été très mal gérée en aval. En premier lieu parce que le Directeur d’Oxfam Grande-Bretagne a reconnu que pendant longtemps le code de conduite de l’organisation n’interdisait pas explicitement ses employés d’avoir recours à des prostituées. Toujours plus incroyable, Oxfam a très récemment indiqué que ce code de conduite n’a été véritablement mis à jour qu’en Octobre 2017, afin cette fois-ci d’interdire explicitement de telles pratiques.

Enfin, Oxfam et ses responsables hiérarchiques de l’époque sont d’autant plus fautifs au regard de la profession, puisque rien n’a empêché le principal accusé de pouvoir travailler pour une autre organisation, toujours au poste de chef de mission. Pas même l’enquête interne menée en 2011, laquelle a pourtant abouti à la démission du principal accusé. La raison est toutefois très claire : les responsables de ressources humaines de même que les directeurs de programmes n’ont nullement fait part de ces faits lors de la prise de références par l’autre organisation.

AU-DELÀ DU DEVOIR MORAL, UNE RÉGLEMENTATION TRÈS STRICTE EN MATIÈRE DE PARTAGE D’INFORMATION.

Le fait que cet ex-chef de mission ait pu retrouver le même emploi pour une autre organisation sans que les responsables hiérarchiques d’Oxfam n’aient rien trouvé à redire constitue bien un autre aspect de ce scandale. Pour autant, il convient de tempérer ces accusations à l’aune de considérations plus juridiques.

En effet, il est d’usage, lorsque quiconque postule à un poste dans l’humanitaire, d’indiquer des personnes référentes afin que les recruteurs puissent s’entretenir avec elles au sujet du candidat. Il est également possible de s’imaginer que les recruteurs contactent les précédents employeurs de chaque candidat afin de s’enquérir de ses qualités – et défauts – professionnels et personnels dans le but d’éviter au maximum toute « erreur de casting ».

La réalité est toute autre. En effet, dans le cadre de la législation française par exemple (conformément aux articles L. 1221-8-et L.1221-9 du Code du travail), toute prise de référence doit être faite avec l’accord explicite du candidat. Même si cette personne indique des références dans son dossier de recrutement, une demande d’autorisation doit être transmise et accordée avant tout prise de contact avec les personnes référentes indiquées. De même, le contenu des informations transmises est strictement encadré et limité à la sphère professionnelle. Par conséquent, cela limite les risques que la candidature soit – à tort ou à raison – mise de côté.

Il est ainsi possible d’imaginer que ce cadre juridique très strict a contribué de près ou de loin à ce que l’ex-chef de mission d’Oxfam puisse repartir en mission avec une nouvelle organisation au même poste. Par conséquent, cela sous-entendrait que l’organisation britannique n’est pas complètement responsable du retour à des hautes fonctions dans l’humanitaire de ce personnage nauséabond. Toutefois, des considérations plus pragmatiques régulièrement rencontrées sur les terrains d’intervention tendent une nouvelle fois à pointer du doigt certaines méthodes de recrutement des organisations humanitaires. En effet, un bon nombre de contextes, en raison des contraintes qu’ils revêtent – sécuritaires, isolement, climat… – constituent un véritable casse-tête en termes de recrutement. À ce titre, rares sont les organisations ne disposant pas d’au moins une mission « sous-staffées », c’est-à-dire avec des postes vacants faute de candidats.

Par conséquent, il n’est pas rare non plus de voir des employés humanitaires ne disposant pas de la meilleure réputation travailler dans ce genre de contextes d’intervention difficiles. Le schéma explicatif est très simple : si une organisation « A » souhaite rapidement ne plus avoir à faire avec un employé international à la fin de son contrat, elle n’hésitera pas à insister sur ses qualités professionnelles lors d’une prise de références par une organisation « B », afin de faciliter au plus vite son recrutement dans cette autre structure. L’organisation « B » quant à elle, fait face à des difficultés de recrutement pour une mission donnée. Le fait qu’un travailleur humanitaire qu’elle ne connait pas postule pour une telle mission constitue dès lors quelque chose d’inespéré, d’autant plus lorsque la prise de références se révèle être positive. De son côté, le candidat aura évidemment bien pris soin de postuler auprès d’une nouvelle structure qui ne connait aucune de ses casseroles, pour ainsi repartir avec une ardoise complètement vierge, jusqu’à son prochain recrutement par une autre organisation.

HEUREUSEMENT, D’AUTRES STRUCTURES PRENNENT TRÈS AU SÉRIEUX CE SUJET.

Au-delà de ce scandale effroyable, il convient toutefois de mettre en lumière les bonnes pratiques qui existent d’ores et déjà et mises en œuvre par la plupart des grandes organisations humanitaires. Dans le cadre de la lutte contre la traite d’êtres humains et la protection contre les abus, chacune des plus grandes organisations disposent d’une charte interdisant ouvertement ces pratiques, laquelle est remise contre signature à tous les employés. En principe, contrevenir à ces principes suffit à « blacklister » les personnes fautives, c’est-à-dire à les bloquer dans toute possibilité de nouvelle embauche dans l’organisation en question.

Enfin, les bailleurs de fond et autres structures contributrices à l’action humanitaire imposent également le respect de plusieurs principes éthiques, au premier desquels se trouve l’interdiction de tout comportement se rapportant à des faits de harcèlement ou d’exploitation sexuelle, tel que le recours à des prostituées par exemple. Il est généralement fait référence à des normes de « Protection against sexual exploitation and abuse ». Si de tels faits sont répertoriés, c’est toute la réputation et la confiance attribuée aux organisations humanitaires partenaires qui est mise en jeu. La menace proférée par l’Union Européenne à l’encontre d’Oxfam est ainsi parfaitement justifiée.

QUELLE STRATÉGIE CONVIENT-IL D’ADOPTER POUR RESTAURER PROGRESSIVEMENT LA CONFIANCE DU PUBLIC ?

Comme déjà abordé plus haut dans cet article, cette affaire vient rajouter encore plus de suspicion de la part du public envers les organisations humanitaires. Il est d’ailleurs fort à parier que les conséquences seront bien plus graves et durables que celles qu’il est possible de s’imaginer à l’heure actuelle. Par conséquent, il est plus que temps que le monde humanitaire face preuve de plus de transparence envers le public sur les opérations menées sur le terrain.

En effet, s’il est incontestable que les ONG font preuve de plus de transparence financière que n’importe quelle entreprise ou parti politique, peut-on en dire autant sur le reste ? Bien que des rapports soient émis chaque année à l’attention du public, faisant état de leurs comptes vérifiés par les plus hautes autorités compétentes en la matière, il n’en est pas forcément de même s’agissant des programmes qu’elles mettent en œuvre par exemple. Il est en effet difficile pour le public de savoir quelle est la nature exacte des programmes mis en œuvre, quels en sont les partenaires, la durée des projets et leur objectifs exacts. Des informations pourtant très simples, qui ne sont pas confidentielles, mais dont l’absence contribue à entretenir le sentiment de méfiance du public.

Il ne suffit pas en effet d’indiquer sur des diagrammes que plus de 90% des fonds sont directement attribués aux activités d’assistance sur le terrain. Encore faut-il expliquer à quoi ont concrètement servi ces fonds et pour quels résultats, à l’image de ce qui se fait déjà pour les donneurs tels que l’Union Européenne. Et de ne pas oublier qu’à ce titre, le public est indirectement donateur, au travers d’une organisation telle que l’Union Européenne, et qu’il mérite consécutivement que toute la transparence possible soit faite sur les résultats des projets menés sur le terrain.

Enfin, il est plus que temps que les recruteurs cessent une bonne fois pour toutes de prendre le risque d’envoyer en mission une personne à l’éthique discutable et à l’engagement humanitaire nul, sous prétexte pour certains lieux d’intervention présentent des difficultés d’embauche. Il en va de la réputation à court et à long termes des organisations humanitaires qui, dans le contexte actuel de tarissement du financement de l’aide – une nouvelle fois malmené par l’affaire d’Oxfam – ne peuvent que très difficilement se passer du soutien moral et financier du public.

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Précision introductive : Cet article n’a pas vocation à critiquer les personnes nommément citées, mais les méthodes de communication qu’elles utilisent et l’image erronée de la sphère humanitaire qu’elles en donnent consécutivement. La précision est importante, il ne s’agit pas de juger la bonne volonté et la sincérité de ces personnes. Cet article n’est donc pas le fruit d’un hater, d’un rageux ou d’un jaloux. Le domaine humanitaire n’est pas un terrain de compétition, mais il répond toutefois à des exigences, des principes et une éthique dont il convient de s’attacher à tout moment. Groupies et fanboys, respirez donc un bon coup, puisqu’il s’agit ici d’analyser les doutes suscités et les erreurs que représentent ces actions actuellement mises en avant, et ce sans animosité aucune. Cela étant dit, bonne lecture !


Depuis le 15 mars 2017, l’influenceur/créateur web Jérôme Jarre secoue la sphère d’internet afin de sensibiliser son public – mais pas seulement – à la réalité de certaines crises humanitaires qui secouent actuellement le monde. D’abord au profit de la crise alimentaire en Somalie puis du terrible séisme qui a secoué le Mexique, le rouleau médiatique de Jérôme Jarre s’est depuis quelques jours tourné sur la cause des Rohingya au Bangladesh. S’il est évidemment remarquable de voir une personne disposant d’une telle audience – plusieurs millions d’abonnés sur les différents réseaux sociaux – récolter autant d’attention mais également de fonds, il est pourtant difficile, lorsque l’on est soi-même un professionnel humanitaire, de refreiner un certain malaise.

En effet, le procédé de communication utilisé par Jérôme Jarre et sa Love Army est tel qu’il véhicule une image erronée de l’action humanitaire. Non seulement cela nuit à l’action des organisations humanitaires déjà présentes en occultant le travail qu’elles mettent d’ores et déjà en œuvre, mais cela transmet également un message erroné sur la dimension professionnelle du monde humanitaire. Par ailleurs, le mode de fonctionnement et de financement des outils sur lesquels les influenceurs web s’appuient fait également submerger des craintes quant à la possible utilisation de l’audience engrangée à des fins plus lucratives dans le futur. Explications.

NON, N’IMPORTE QUI NE PEUT PAS FAIRE DE L’HUMANITAIRE.

Pour commencer, soyons tout de suite clairs. Non, n’importe qui ne peut pas faire de l’humanitaire (Comme cela avait déjà été rappelé ici, Ambassadeurs humanitaires : Bling-bling mais tout de même indispensable ?). Pourtant, l’action de la Love Army et sa méthode de communication laissent supposer que n’importe qui, pour peu que cette personne soit dotée de bonne volonté, est apte à œuvrer dans l’humanitaire. Au risque d’en décevoir beaucoup, le domaine humanitaire, comme n’importe quel autre corps de métier, exige l’implication de professionnels. Rassembler plusieurs millions d’euros/dollars en quelques jours est certes aussi impressionnant que respectable – tant au niveau de l’audience de l’influenceur que de la réceptivité de son public – mais cela occulte totalement la réalité d’une intervention humanitaire.

En effet, pour mettre en œuvre une réponse d’urgence, il ne s’agit pas seulement de rassembler des fonds. Il est nécessaire d’évaluer, de connaître les besoins, d’identifier les personnes nécessitant une assistance et les caractéristiques de leur foyer. Parallèlement, il est primordial de connaître les risques, et d’établir à ce titre un examen de la situation sécuritaire. Il est obligatoire, si ce n’est primordial, d’entrer en contact avec les autorités nationales, locales et autres leaders communautaires afin d’expliquer l’objectif de sa présence, mais aussi et surtout d’obtenir l’autorisation de mettre en œuvre l’intervention souhaitée – on n’entre pas dans un pays comme dans un moulin, même pour une action humanitaire.

Il faut recruter les équipes sur place qui seront au cœur de la mise en œuvre de l’intervention. L’utilisation des fonds doit être suivie chaque jour, la logistique être opérationnelle sept jours sur sept, des rapports doivent rédigés à l’attention des interlocuteurs impliqués ou ne serait-ce que concernés de près ou de loin à cette action. Il faut gérer, suivre, évaluer cette mise en œuvre afin de s’assurer que les standards humanitaires – SPHERE – sont respectés. Avant, pendant, après. Évaluer l’impact de l’intervention, qu’il soit positif, mais également négatif si cela a lieu d’être et le cas échéant, analyser ce qui a pu compromettre l’un des principes humanitaires clés – le do no harm. Envisager une stratégie de sortie mais aussi de passation avec des acteurs humanitaires locaux – car les acteurs humanitaires internationaux n’ont en soi pas vocation à rester ad vitam aeternam sur ces lieux d’opération ni de les quitter du jour au lendemain sans plan de sortie – puisque la priorité doit être donnée, autant que faire se peut, à l’échelle locale et nationale.

Pour toutes ces raisons non-exhaustives et qui pourtant du point de vue d’un professionnel ne sont que la pointe visible de l’iceberg, le domaine humanitaire nécessite l’implication de gens formés. Résumer une intervention humanitaire à une histoire d’argent et de bonne volonté contribue à inciter quiconque à créer son Arche de Zoé, parce que ce qui compte avant tout « c’est d’avoir l’intention de bien faire ».


L’affaire de l’Arche de Zoé de 2007 concerne l’escroquerie visant à exfiltrer vers la France et de manière illégale 103 enfants présentés comme des orphelins en provenance du Darfour. En vérité, les enfants en question étaient pour la plupart tchadiens et n’étaient pas orphelins. Arrêtés par les autorités tchadiennes, les responsables de l’association ont été condamnés en appel à deux ans de prison avec sursis par la justice française. Cette affaire demeure encore aujourd’hui un souvenir douloureux dans le milieu humanitaire en raison de la suspicion du public qui persiste toujours à l’encontre des ONG et du scandale que cela avait suscité au niveau diplomatique.


L’HUMANITAIRE NE FAIT PAS DE PLACE AU NARCISSISME.

L’autre problématique que soulèvent ces actions et le message qu’elles véhiculent repose sur le fait qu’elles n’informent pas correctement la génération des 15-25 ans, pour qui la clé du succès repose sur la capacité à devenir aussi populaire que possible. Cette génération de « wannabe famous » rêve de reproduire le schéma de ceux qui ont réussi au travers de Snapchat, Youtube ou Instagram. À cette fin, toutes les mises en scène possibles sont autorisées dans l’objectif de déclencher un « good buzz ». L’action de la Love Army et de Jérôme Jarre aux avant-postes présente ainsi le risque de rencontrer de manière croissante telle ou telle action de solidarité dans l’optique d’élargir son audience.

Autrement dit, il est malheureusement possible de craindre de voir durant ces prochains mois de plus en plus de « wannabe famous » se mettre en scène dans des contextes de volontourisme, afin de surfer sur la vague médiatique de la Love Army. Ce procédé, qui tient d’avantage du tourisme que du volontariat humanitaire repose sur des structures pseudo-humanitaires ou de solidarité basées dans des pays en développement. Leur fonds de commerce est de recruter pour des périodes de sept, quinze, trente jours, des jeunes – généralement occidentaux – sans expérience mais armés de leur bonne volonté et de leur portefeuille – car il est nécessaire pour eux de s’acquiter de l’intégralité des frais, qu’il s’agisse du billet d’avion, du droit de participation ou encore des frais sur place. Le volontouriste est alors invité à donner des cours basiques de français ou de participer dans la limite de ses capacités à la construction d’une habitation. Dans tous les cas, « recruter » pour une très brève période de temps des personnes sans qualification pour ce qu’il leur est demandé de faire n’a évidemment aucun impact concret et durable envers les communautés concernées, ce qui peut même se révéler négatif. À l’inverse, le volontouriste peut s’enorgueillir d’avoir participé de son point de vue à une action charitable, d’avoir fait de « l’humanitaire facile » et utiliser cela afin de s’auto-promouvoir à l’aide de photos et vidéos largement diffusés sur les réseaux sociaux.

La médiatisation et l’engouement tels qu’ils existent actuellement pour la Love Army, et la communication qui en est faite notamment avec ses nombreux selfies donne ainsi toutes les clés utiles aux « wannabe famous » pour faire de l’humanitaire un simple outil de communication et de ratissage d’audience. Le monde humanitaire ne laisse pourtant aucune place au narcissisme – au contraire, il est davantage l’expression de l’altruisme – et dès lors pour ne citer que ça, il devient très vite embarrassant de voir se multiplier les selfies de tels et tels influenceurs toujours centrés au milieu de la photo et entourés d’enfants.


Cette réflexion soulève d’ailleurs une autre question, sur le fait de publier sur les réseaux sociaux des photos d’enfants. Inversons la situation pour mieux y réfléchir : accepterions-nous qu’un inconnu de Somalie ou qu’un réfugié Rohingya se prennent en photo en compagnie de notre fils, de notre petite sœur ou de nos neveux et nièces ? Que cette photo soit publiée sur un réseau social et dirigée à l’attention d’une communauté que nous ne connaissons pas, que nous ne comprenons pas ? L’altruisme, c’est aussi savoir se mettre à la place de l’autre dans chacune des actions que l’on entreprend.


INFLUENCEURS WEB ET HUMANITAIRE : DE POSSIBLES LIAISONS DANGEREUSES.

Au travers des actions « Love Army for Somalia » et « Love Army for Rohingya », il est expliqué que les influenceurs concernés utilisent leur image et leur capacité de diffusion à titre totalement altruiste afin de sensibiliser le public et les représentants politiques sur ces deux crises humanitaires. Cela est totalement remarquable et le fait de détenir une base d’abonnés qui se comptait déjà à plusieurs millions sur tous les réseaux sociaux cumulés est un avantage indéniable. Dans le même temps, au travers de la médiatisation qu’elles suscitent, ces actions contribuent indubitablement à ce que soient engrangés de nouveaux abonnés et permettent ainsi d’élargir davantage encore l’audience dont ces influenceurs disposent, afin, à court terme, de poursuivre la sensibilisation entamée sur les crises en question.

À plus long terme toutefois, le risque est que cette masse d’abonnés acquise soit utilisée à d’autres fins. Ces personnes qui se sont lancées sur Vine, Snapchat, Youtube et autres ne continuent pas de créer du contenu uniquement à des fins de divertissement. C’est un secret de Polichinelle bien gardé et qui pour autant ne représente aucune honte, mais le contenu qu’ils partagent sur ces outils sociaux permet bien de dégager des revenus, variables selon le nombre de vues réalisées dans le cas de Youtube par exemple. Cela était le cas avant qu’ils en viennent à parler de la crise en Somalie, et ce sera le cas encore après que la médiatisation de la crise qui touche les Rohingya soit achevée.


Précision supplémentaire : J’insiste bien sur le fait que je n’ai aucune rancœur ni aigreur quant au fait de gagner sa vie via un média social ou autre. Je fais moi-même partie de cette génération qui a grandi en parallèle avec la démocratisation d’internet et de tous les outils qui lui sont liés. Je suis également abonné à des chaines Youtube et j’enrage lorsque je vois un présentateur de télévision, influenceur à sa manière, ridiculiser un youtubeur français sous prétexte qu’il ne comprend pas que le monde avance plus vite que lui.


Le problème est que par nature, de par leur métier, ces personnes puissent de nouveau utiliser leur audience à des fins publicitaires, à moyen et plus long termes. Une audience qui aura notamment crûe au travers de la médiatisation de leur investissement humanitaire. À l’inverse, à titre de comparaison, la communication d’une ONG n’est et ne sera jamais détournée dans une optique lucrative à court, moyen ou long terme. Leur mandat et l’éthique auxquels elles se rattachent le leur interdit. Autrement dit, à titre d’exemple, elles ne feront jamais un placement de produit. Une nouvelle fois, il n’est pas question de compétition, ni en tant que professionnel humanitaire de prêcher bêtement pour ma paroisse. L’idée est bien de rappeler que le monde humanitaire répond à des principes clés qui dans le cas de l’exemple cité plus haut, sont mis à rude épreuve.

DES SOUS-ENTENDUS QUI PASSENT [TRÈS] MAL.

L’une des plus grosses erreurs dans la communication de la Love Army est d’avoir affirmé qu’elle s’inscrivait en substitution totale des journalistes et médias de presse. En effet, les messages partagés sur les réseaux sociaux affirment clairement que les médias occultent les crises qu’ils tentent de mettre en lumière.

S’il est bien possible de reprocher aux médias leur rôle dans la variabilité de la médiatisation des crises humanitaires (j’avais déjà eu l’occasion de l’aborder quelques années auparavant, « Fin de la famine » en Somalie: Quelles réalités derrière l’annonce ?), il est malhonnête de prétendre que les médias sont entièrement responsables de cet état de fait. En effet, ils doivent aussi et surtout répondre aux intérêts de leurs lecteurs, et à ce titre, il est de notoriété publique que la survenance d’une crise humanitaire et les drames voire les atrocités qu’elles contiennent n’intéressent que très peu le public, ou alors encore faut-il qu’elles ne soient pas ressassées de façon trop régulière. De plus, cela fait également partie du quotidien des travailleurs humanitaires puisque, tous autant que nous sommes, observons tous les jours qu’il est difficile de parler avec nos proches de ce que nous faisons en détail et de manière approfondie. C’est toujours compliqué, parfois décevant, mais nous apprenons à faire avec et continuons malgré tout d’agir sans relâche sur le terrain. Il en va de même avec les médias, c’est toujours compliqué, c’est très souvent décevant, mais eux-aussi doivent faire face à un public versatile et trop souvent superficiel.

Il est également regrettable d’observer que les blâmes adressés aux organismes de presse soient réalisés dans le seul but tirer la couverture vers soi. En effet, les ONG ont depuis longtemps compris le problème lié à la faible médiatisation des crises humanitaires au travers de la presse. C’est la raison pour laquelle chacune d’entre elles dispose d’un pôle communication afin de se passer du relai journalistique et d’informer toute personne intéressée sur les crises dans lesquelles elles mettent en œuvre des projets d’assistance. Les organisations humanitaires sont à ce titre présentes sur la plupart des réseaux sociaux, publient très régulièrement du contenu d’information et il aurait été tout aussi bénéfique envers ces crises d’en faire la mention.

Par ailleurs, il est dommage que cette médiatisation se fasse au bénéfice de la Love Army seulement, mais aussi et surtout, que celle-ci préfère très largement faire cavalier seul quitte à sous-entendre en substance qu’ils sont les seuls à actuellement réaliser quelque chose de concret. Pourtant, il convient de rappeler que non seulement de très nombreuses ONG internationales et nationales sont présentes actuellement au Bangladesh et plus exactement à Cox’s Bazar (consulter à ce propos le dernier 4W – Who does What, Where, When – qui établit la liste de tous les acteurs humanitaires actuellement présents ), mais aussi et surtout qu’elles sont toutes en coordination les unes avec les autres, afin d’apporter une réponse adéquate et coordonnée aux besoins urgents des personnes réfugiées dans cette zone.


Depuis 2005 est mise en œuvre « l’approche cluster » dans tous les contextes humanitaires. Créée dans le sillage de la réforme du système des Nations Unies dans la sphère humanitaire, cette approche établit une meilleure coordination entre les différents acteurs humanitaires sur la base d’une classification sectorielle (sécurité alimentaire, eau et assainissement, habitat, santé…). Organisés au niveau national et régional, ces clusters sont devenus un cadre privilégié pour faciliter la coordination des organisations, éviter tout « overlapping » – c’est-à-dire que deux organisations différentes ne mettent pas en œuvre le même type de projet pour le même groupe de personnes –, partager des informations et dans tous les cas, apporter une réponse rapide et efficace aux besoins identifiés.


Le dernier tweet publié par Médecins du Monde confirme tristement l’absence de communication et de coordination de la Love Army avec les organisations humanitaires déjà présentes sur place.

Il a également été particulièrement agaçant, dans le cadre de l’action en Somalie, de prétendre que la situation sécuritaire dans le pays est bien meilleure que ce que l’on peut lire partout. Au mieux il s’agit d’une maladresse, au pire d’un mensonge éhonté.

Affirmer que dans un tel pays en conflit depuis une vingtaine d’années la situation sécuritaire est optimale et sous-entendre que seule la Love Army a osé mettre en œuvre une telle intervention, ce n’est ni plus ni moins qu’adresser un bras d’honneur à tous les travailleurs humanitaires – dont une immense majorité sont des travailleurs nationaux – qui ont perdu la vie pour pouvoir apporter assistance aux plus vulnérables. C’est cracher au visage de ceux qui chaque jour – en Somalie notamment – prennent des risques dans l’exercice de leur métier mais n’en ressortent pas toujours indemne.

C’est d’autant plus gênant de voir ce genre de sous-entendu lorsque l’on dispose soi-même d’une protection présidentielle. Sur le volet indépendance et neutralité de l’action humanitaire, on repassera.


Non, une intervention humanitaire ne peut et ne pourra jamais se résumer à un « very good trip » entre amis au pays des plus vulnérables. L’humanitaire reste un métier dangereux, qui fait notamment partie de ceux comportant le plus de décès chaque année, au même titre que les journalistes. Considérer qu’il est facile d’entrer dans un pays pour réaliser une intervention humanitaire, c’est oublier qu’il s’agit d’un milieu exigeant et qui nécessite autant que tout autre, l’implication de professionnels.

DES CONFUSIONS QUI MÉRITERONT DE VÉRITABLES ÉCLAIRCISSEMENTS.

Pour terminer, il convient d’analyser ce qui à plusieurs reprises a été rappelé par la Love Army dans le cadre de son action, à savoir que 100% des fonds obtenus au travers des collectes seront reversés aux personnes nécessitant une assistance. Cela soulève une nouvelle fois plusieurs questions, d’abord sur la communication confuse à ce sujet, ensuite sur la réalité pratique de cette affirmation.

Jérôme Jarre l’avait indiqué en défense d’une critique adressée par divers médias journalistiques, que l’intégralité des fonds étaient reversés aux bénéficiaires, pour la simple et bonne raison qu’il faisait cela à titre bénévole, que personne n’était employé et qu’aucun intermédiaire ne percevait quoi que ce soit.

Il a pourtant été indiqué dans ce thread de plusieurs dizaines de tweets, que l’action de la Love Army en Somalie était réalisée en coopération avec l’organisation American Refugee Committee (ARC), ce qui contredit consécutivement l’affirmation selon laquelle son intervention était totalement autonome.

La présence d’une organisation intermédiaire sera d’ailleurs confirmée au sein même de ce thread quelque peu confus.

Il n’est évidemment pas question ici de critiquer la confusion voire les contradictions de la communication comme ainsi soulignée. Non, le problème est de prétendre faire quelque chose d’absolument irréalisable en soi. Soyons clairs, il est impossible de demander aux chauffeurs des water-trucks, aux personnes déchargeant les camions remplis de vivres, aux officiers de distributions alimentaires – pour ne citer qu’eux – de travailler bénévolement. Si cela est tout à fait louable de la part de Jérôme Jarre et de ses comparses d’exiger qu’aucun d’entre eux ne perçoivent le moindre centime des fonds récoltés, il est en revanche impossible pour ne pas dire indigne de demander aux travailleurs cités précédemment de contribuer bénévolement à cette action. Apporter une réponse d’urgence adaptée, cela passe aussi par une contribution à l’économie par l’emploi de travailleurs locaux.

C’est la précision je souhaite apporter ici, car il s’agit d’être honnête et transparent sur le monde humanitaire. La réalité de ce monde comporte nécessairement des frais qui ne seront pas exclusivement attribués au financement de denrées alimentaires, à la distribution d’eau potable ou de produits d’hygiène. Il existe par exemple constamment des frais liés au transport du matériel distribué, mais aussi au stockage. En effet, on ne distribue pas plusieurs dizaines de tonnes de nourriture sans-cesse en « one-shot one day » (achat sur le marché → transport → distribution en un seul jour) et cela n’a rien de honteux.

Cela demande une logistique matérielle d’une part, mais également humaine. Alors que les interventions humanitaires s’étalent sur plusieurs mois voire plusieurs années, comment exiger que toute personne impliquée dans sa mise en œuvre reste bénévole ? Dans certains lieux d’intervention, les ONGs sont parfois même les principaux recruteurs, et permettent de redynamiser ainsi l’économie locale et nationale. À ce titre, les budgets de chaque mission le démontrent, le plus gros poste de dépense est rattaché au paiement des salaires, et ceux des travailleurs nationaux constituent une part très largement supérieure à ceux des employés internationaux. Il serait donc erroné de croire que les salaires reversés aux travailleurs internationaux plombent le budget des interventions humanitaires.

La transparence promise par Jérôme Jarre à la fin de ces interventions permettra donc de mieux comprendre, et si besoin, d’apporter des précisions sur la réalité pratique de la mise en œuvre économique des interventions de la Love Army. Je le répète, il n’est pas question de mettre en doute l’honnêteté et la sincérité des personnes impliquées dans ce mouvement mais d’exiger au contraire qu’elles le soient de bout en bout envers leur public…et les bénéficiaires de leur action.

Il ne reste donc qu’à espérer que les doutes ici soulevés puissent rapidement être balayés et que les erreurs déjà relevées soient corrigées comme il se doit. Il en va de l’intérêt d’un milieu déjà trop régulièrement mis en doute par le public – bien souvent à tort – au détriment des populations les plus vulnérables à une période où l’assistance humanitaire demeure indispensable.

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Depuis quelques années et de manière assez régulière, il arrive de voir apparaitre sur internet des articles destinés à faire la promotion d’une paille capable de « sauver des millions de vies ». Le vocable utilisé est souvent le même, « extraordinaire », « révolutionnaire », « innovation ». Pourtant, aussi efficace soit-elle, cette paille n’est pas aussi nouvelle qu’on pourrait le croire. Et pour cause, puisqu’il s’agit d’un produit commercialisé depuis 2005.

Photo: Vestergaard

Mise au point par la société suisse Vestergaard, la paille Lifestraw permet de consommer une eau filtrée à 99,999% de toute impureté et des parasites susceptibles de provoquer des maladies liées à l’environnement aquatique (choléra et autres maladies diarrhéiques…). Initialement développée pour les amateurs de trekking, son utilisation s’est vue étendue à certains terrains humanitaires, en particulier en situation d’urgence comme après le violent séisme qui a frappé l’ile d’Haïti en 2010. Mais est-ce pour autant l’objet « miracle » qui permettra à des millions de personnes de consommer une eau potable ? Pas si sûr.

En premier lieu, ce qui saute aux yeux est le prix auquel ce produit est vendu. Bien qu’il semble possible pour les organisations humanitaires de se le procurer à un coût variable de 2 à 7 $, la lifestraw est néanmoins vendue entre 15 et 25 $ auprès des revendeurs classiques. Cela en fait un objet difficilement accessible pour les millions de personnes qui vivent avec moins de 2 $ par jour et qui sont bien souvent les mêmes vivant sans accès à l’eau potable.


Selon l’ONU, 800 millions de personnes vivent avec moins de 2$ par jour, 2,3 milliards n’auraient pas accès à un assainissement de base, et 844 millions n’ont pas accès à l’eau potable.


À un tel coût, acquérir cet objet en plusieurs exemplaires pour l’ensemble d’une famille devient littéralement inimaginable en dehors du schéma d’une distribution gratuite organisée par une organisation humanitaire ou par le Ministère de la Santé d’un État.

En second lieu, la distribution d’un tel objet présente le risque de s’opposer à l’acceptation globale des bénéficiaires. Toute activité d’un projet humanitaire, telle que la distribution d’objets non-alimentaires (il est question de « Non-food items » ou NFI dans le jargon humanitaire) nécessite en effet que le matériel distribué et son fonctionnement/utilité rencontrent d’une part la compréhension des bénéficiaires et d’autre part leur acceptation. L’acceptation des bénéficiaires ciblés, eu égard à leurs préférences, habitudes culturelles ou leurs besoins reste en effet l’une des pierres angulaires de la réussite d’un projet.

Photo: Vestergaard

Dans le cas de la lifestraw, ce sont les modalités de son utilisation qui peuvent être susceptibles à terme de rencontrer la non-acceptation des bénéficiaires. En effet, au-delà de son coût qui peut être rédhibitoire en dehors d’une distribution gratuite, se pose la question du changement des filtres. Il est en effet indiqué que la lifestraw est capable de filtrer entre 700 et 1 000 litres d’eau au cours de son utilisation. Néanmoins, au terme de cette quantité filtrée, quid en situation réelle pour en changer les filtres ? D’ailleurs, la lifestraw n’est équipée d’aucun indicateur pour avertir son utilisateur du dépassement de la durée de vie des filtres, ce qui l’expose consécutivement aux maladies que l’objet est censé lui faire éviter.

Enfin et surtout, si la lifestraw peut s’avérer très utile à court terme ou en situation d’urgence, après un séisme ou un cyclone par exemple, il ne peut en aucun cas s’agir d’une alternative viable sur le long terme ou en matière de développement. La priorité qui demeure – et qui doit le rester – reste en effet l’installation et/ou l’amélioration des structures et des réseaux d’assainissement et d’approvisionnement en eau potable couplées à la continuation des campagnes de sensibilisation à l’hygiène. Si l’existence d’un instrument telle que la lifestraw rappelle que plus de 800 millions de personnes dans le monde ne bénéficient pas d’un accès à l’eau potable, il convient dans le même temps de ne pas déresponsabiliser les acteurs gouvernementaux concernés et chargés d’assurer ces services à leur population. Car comme l’a affirmé l’Assemblée Générale des Nations Unies le 28 juillet 2010, « le droit à l’eau potable salubre et propre est un droit fondamental, essentiel en plein exercice du droit à la vie et de tous les droits humains », auquel tous les États sont soumis.

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Note: Cet article a initialement été publié en décembre 2013 mais son contenu reste d’actualité.

Une récente étude du Humanitarian Policy Group sur la crise alimentaire de 2011 en Somalie est venue secouer la sphère humanitaire. Enfin, que très légèrement en fait, puisqu’en réalité le débat qu’elle soulève existe depuis toujours. Selon cette étude menée au travers de 80 interviews de travailleurs humanitaires, de civils et d’anciens responsables shebabs, les organisations humanitaires présentes en Somalie lors de la crise auraient négocié l’accès aux zones occupées par les shebabs en leur reversant des sommes comprises entre 500 et 10 000 $. Patatras, il n’en suffisait pas moins pour relancer ce sempiternel débat (*Roulements de tambours*) :

« Les agences et organisations de solidarité internationale peuvent-elles en certaines circonstances s’affranchir des principes humanitaires, lesquels proclament notamment indépendance et neutralité ? ».

Retour au contexte somalien. En 2011, une importante crise alimentaire frappe toute la corne de l’Afrique, menaçant plus de 13 millions personnes. En Somalie, 4 millions personnes sont directement exposées à cette crise et 750 000 d’entre elles sont considérées en danger de mort, mais la plupart se trouvent dans les zones contrôlées par les Shebabs. L’étendue de leur contrôle s’étend en effet sur une surface équivalente à celle du Danemark où résident plus de 5 millions de personnes, de sorte que ces derniers se sont imposés en tant qu’autorité de facto. Par conséquent, ceux-ci vont mêmes jusqu’à réguler l’accès des organisations humanitaires aux zones sous leur contrôle en leur imposant plusieurs conditions parmi lesquelles:

– Se soumettre tous les six mois à une taxe allant de 500 à 10 000$ selon la nature, le lieu et la surface couverte par le projet de chaque organisation, sous prétexte qu’il s’agit d’une manière pour les shebabs d’assurer la sécurité des travailleurs humanitaires,
– Employer des personnes choisies par les shebabs eux-mêmes,
– Ne pas entrer en contact avec des femmes somaliennes ni les employer sauf en matière d’accès aux soins,
– Ne développer aucune activité qui pourrait violer la charia ou entrer en opposition avec les règles imposées par les shebabs,
– Dans certains cas, des conditions imposaient que les distributions – alimentaires notamment – soient réalisées par les shebabs eux-mêmes après que les stocks concernés leur ait été remis par les organisations humanitaires.

Dans ce type de situation, il convient de rester pragmatique et d’évaluer au vu du contexte toutes les conséquencespositives et négatives – que peut avoir chaque prise de décision. Si en l’absence d’urgence extrême il est évident qu’aucune exception aux principes humanitaires ne peut être faite, la réflexion reste de mise dans un contexte tel que celui de la Somalie, mais cela, et j’insiste dessus, ne peut avoir lieu qu’en dernier recours. En effet, le respect des principes humanitaires est, au delà d’un authentique sacerdoce, un véritable gage de qualité et d’efficacité de l’action humanitaire. Ne pas s’y soumettre contribue au dévoiement de l’éthique humanitaire, à heurter le principe du respect de la dignité des personnes en situation de besoin et expose la mission à des risques sécuritaires démesurés.

Même en Somalie, le principe d’indépendance aurait exigé en théorie que les organisations humanitaires n’aient aucun contact avec les shebabs somaliens. De façon corollaire, le principe de neutralité aurait évidemment exigé qu’aucun individu choisi par lesdits shebabs ne soit employé au sein de ces missions. En théorie oui, mais en pratique, la Somalie constitue l’un des contextes opérationnels les plus dangereux du monde, du fait de l’activité même des shebabs. Dans ce cas là, que choisir ? Rester en Somalie et tenter du mieux possible d’apporter une assistance aux 750 000 personnes en situation de crise alimentaire aiguë et donc de danger de mort, quitte faire une entorse aux principes ? Faut-il mieux attendre, privilégier les négociations avec les shebabs, même si cela peut prendre plusieurs jours, plusieurs semaines ou davantage, au détriment des populations dans le besoin ou au risque – au mieux – de se voir interdire l’accès aux populations ou même – au pire – d’être expulsé ou de devenir la cible d’attaques ? Ou ne serait-il pas plus simple de quitter ce terrain d’intervention, au vu des risques majeurs qui y sont présents ?

Il est difficile de pouvoir donner une réponse juste. Aucune entorse aux principes humanitaires ne devrait en effet pouvoir être justifiée. Néanmoins, d’un point de vue plus pragmatique, il convient de comprendre que la proportion de l’urgence ait pu nécessité de se soumettreavec rancoeur, j’en conviensà de telles exigences de la part des shebabs. Je m’explique : Non seulement la réalisation des projets humanitaires a pu être menée suffisamment à bien pour que soit mis fin à l’état de famine en février 2012 (Lire à ce propos Fin de la famine en Somalie : Quelle réalité derrière l’annonce ?), mais aussi et surtout, cela n’a pas eu pour effet de renforcer la position des shebabs. En effet, ceux-ci ne cessent de perdre du terrain depuis août 2011 lorsqu’ils ont quitté Mogadiscio.

Dans tous les cas, force est de constater qu’il s’agit d’une question fondamentale et très certainement polémique, que beaucoup de travailleurs humanitaires peuvent être amenés à se poser, et ce sur bon nombre de terrains d’intervention. S’ils sont les plus à-même à comprendre ce que cela implique, peut-être serait-il néanmoins nécessaire de renforcer la communication envers le public sur ce sujet qui, lorsque de telles révélations sont établies, pourrait se sentir floué quant à la transparence des organisations humanitaire sur l’utilisation de leurs fonds.

Le rapport du HPG est disponible ici.

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Note: Cet article a initialement été publié en février 2012 mais son contenu reste d’actualité.

Le nouveau directeur général de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), José Graziano da Silva, a annoncé le 3 février dernier la fin de la période de famine en Somalie. Une déclaration faite à l’occasion de la publication du nouveau rapport de l’Unité d’analyse de la sécurité alimentaire et de la nutrition de la FAO pour la Somalie (FSNAU) et du Réseau de système d’alerte rapide sur les famines (FEWS NET) de l’agence USAID. José Graziano da Silva a ajouté à ce titre que « des pluies longtemps attendues(arrivées entre octobre et décembre 2011), ainsi que la conjonction de contributions agricoles substantielles et de la réponse humanitaire déployée au cours des six derniers mois, sont les principales raisons de cette amélioration« .

CONCRÈTEMENT, QU’EN EST-IL SUR PLACE ?

Il est indiqué dans ce dernier rapport – bien que les difficultés pour recueillir données et informations à ce sujet soient évidentes, notamment en raison de la restriction des déplacements et des zones inaccessibles, aux mains des milices shebab – que le nombre de personnes ayant besoin d’une aide humanitaire d’urgence en Somalie est dorénavant estimé à 2,34 millions, dont environ 325.000 enfants. Si l’on en croit les estimations, ce chiffre représenterait 31% de la population somalienne. En comparaison, au plus fort de la crise, 4 millions de personnes (soit 53% de la population) nécessitaient une aide d’urgence, et 750.000 d’entre elles étaient considérées comme étant véritablement en danger de mort.

Estimation de la sécurité alimentaire dans la Corne de l’Afrique – Janvier-Mars 2012. Source: FEWS NET

Ces chiffres étant encore cruellement élevés, ceux-ci restent donc à relativiser, raison pour laquelle le directeur général de la FAO a tenu à préciser que la crise n’en est pas moins terminée. Pour ce dernier, « seule la combinaison d’une bonne pluviométrie et d’actions à long terme continues et coordonnées, visant à renforcer la résilience des populations locales et liant programmes d’aide humanitaires et de développement, peut apporter une solution définitive à cette crise. Les sécheresses sont inévitables mais nous pouvons mettre en place des mesures adéquates pour éviter qu’elles ne provoquent des famines. Trois mois nous séparent de la prochaine saison des pluies. »

La prudence reste donc de mise, puisqu’à l’échelle de l’ensemble de la Corne de l’Afrique (Somalie, Kenya, Ethiopie, Djibouti), si les estimations annonçaient le nombre de 13 millions de personnes souffrant de la crise alimentaire au plus fort de la crise, ce nombre reste encore aujourd’hui autour de 9,5 millions de personnes. Un chiffre qui suffit, à lui seul, à rappeler que la crise alimentaire dans la Corne de l’Afrique n’est définitivement pas terminée.

SUR QUELS CRITÈRES UN ÉTAT EST-IL DÉCLARÉ EN SITUATION DE FAMINE ?

La famine est définie par les Nations Unies comme étant « une situation de crise alimentaire extrême dans laquelle les enfants, mais aussi les adultes, meurent de faim« . Une définition très généraliste qui a ainsi incité à examiner la sécurité alimentaire au moyen d’un outil communément appelé le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), établi dès 2004 par l’Unité d’analyse de la sécurité alimentaire et de la nutrition de la FAO pour la Somalie (FSNAU). L’IPC distingue cinq phases de situation de sécurité alimentaire – allant de la sécurité alimentaire généralisée à la situation de famine et crise humanitaire, en passant par l’état d’urgence humanitaire –, et chacune d’elles est dotée d’une définition générale en plus des indicateurs d’impact de référence spécifiques.

La phase de situation la plus grave, c’est-à-dire la situation de famine, est déclarée par la FSNAU et le réseau FEWS NET lorsque au moins trois critères des protocoles IPC sont réunis: un grave manque d’accès à la nourriture pour 20% de la population, une situation de malnutrition aiguë – moins de 2100 kcal et moins de 4 litres d’eau disponibles par jour et par personne – dépassant les 30% et un taux brut de mortalité supérieur à deux décès par jour pour 10.000 habitants.

Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) Source: FSNAU

À la vue de ces critères, force est de constater que la Somalie répond toujours à l’un d’entre eux: celui de la situation de malnutrition aiguë dépassant les 30% de la population – provoquant encore de nombreux décès. Néanmoins, bien que je ne sois pas en possession d’informations supplémentaires, pas plus que je n’ai ni la volonté ni la capacité de remettre en question les conclusions du dernier rapport FSNAU-FEWS NET, je ne peux que rester dubitatif et véritablement soucieux quant à l’impact qu’elles auront.

DE LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE AUX JOURNALISTES: TOUS RESPONSABLES ?

L’incapacité de la communauté internationale à prendre rapidement et efficacement les mesures indispensables à l’enrayement de cette tragédie, pourtant prévisible, n’est plus à démontrer. Un rapport commun des ONG Oxfam et Save the Children, publié le 18 janvier dernier, affirme ainsi que « plutôt que d’agir en amont, de nombreux bailleurs ont préféré attendre d’avoir des preuves qu’une crise était en cours« . Et d’ajouter: « Si un certain nombre d’opérations ont été rapidement déclenchées, ces actions se sont vite révélées insuffisantes face à une crise d’une telle ampleur. Des interventions plus onéreuses ont donc dû être déployées à un stade ultérieur. Acheminer cinq litres d’eau par jour pour 80.000 personnes en Ethiopie pour sauver des vies en urgence, revient à plus de 3 millions de dollars alors qu’il ne coûte pas plus de 900.000 dollars de réhabiliter les points d’eau hors d’usage de la région pour prévenir une sécheresse annoncée.« 

Il en va de même également pour les journalistes, qui à mon sens ont également leur part de responsabilité dans l’indifférence avec laquelle cette situation dans la Corne de l’Afrique a dégénéré sans qu’aucun média de masse ne s’en fasse l’écho. Bien que les ONG et autres organisations internationales s’appliquent à publier régulièrement communiqués et rapports sur la multiplication des signaux annonciateurs de crises humanitaires, les journalistes dont le métier serait de diffuser les informations au plus grand nombre, se sont ainsi accordés le luxe d’attendre le déclenchement de la situation de famine en Somalie en juillet 2011 pour enfin daigner parler de la crise alimentaire qui sévit dans toute la Corne de l’Afrique.

La même logique a actuellement lieu en ce qui concerne la grave et croissante crise alimentaire dans la région sahélienne où plusieurs millions de personnes sont dans une situation de vulnérabilité extrême. Le 23 janvier, Olivier de Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, s’est à ce sujet fait l’étendard de la préoccupation urgente quant à la crise sahélienne qui touche pêle-mêle la Mauritanie (1), le Tchad, le Mali (2), le Niger (3), le Burkina Faso (4), le Sénégal mais également le Nigéria et le nord du Cameroun. Il a ajouté à juste titre que « si l’aide internationale n’arrive pas dans les semaines qui viennent, les agences humanitaires seront dans l’impossibilité de faire face à la demande croissante qui pèse sur elles. La communauté internationale doit tirer les leçons de la crise alimentaire dans la Corne de l’Afrique« .

FIN DE L’ÉTAT DE FAMINE = FIN DE L’ATTENTION MÉDIATIQUE.

Quoi qu’il en soit, retenons que depuis le 3 février dernier, la Somalie n’est donc plus considérée comme étant un État placé en situation de famine, mais « simplement » en situation d’urgence humanitaire. Une classification pour le moins paradoxale, comme s’il pouvait y avoir plusieurs degrés d’urgence dans l’urgence, et provoquant de facto une banalisation de la notion d’urgence humanitaire. Par conséquent et sans surprise, les médias détourneront leur attention déjà minimale à ce sujet, et auront ainsi tout le loisir de se consacrer à la couverture de l’élection présidentielle française sans que quiconque n’ait à culpabiliser de ne pas voir traitées ce type d’informations.

Citons pour terminer ce qu’avait annoncé José Graziano da Silva au cours de sa première conférence de presse en qualité de directeur général de la FAO – deux jours après sa prise de fonction et un mois jour pour jour avant son annonce de fin de famine en Somalie. En tête de ses priorités figurait l’élimination totale de la faim et de la sous-alimentation dans le monde. Tout un symbole donc pour ce début de mandat à la tête de la FAO, de la part d’un homme ayant été en 2003 responsable de la conception et de la mise en œuvre du programme « Faim Zéro » au Brésil. Il aurait été, à mon sens , attendu de saisir l’occasion pour remettre en question le mode d’étude de l’Unité d’analyse de la sécurité alimentaire et de la nutrition de la FAO pour la Somalie (FSNAU), ou tout du moins le relativiser davantage.

Près de 2,4 millions de personnes souffrent toujours de la faim en Somalie, pays de la Corne de l’Afrique ravagé en partie par une crise alimentaire depuis près de vingt ans et qui compte un nombre incalculable de victimes de la faim. Mais soyons rassurés: depuis le 3 février, il n’y a plus de famine en Somalie…

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