Scandale Oxfam : Une catastrophe majeure pour le secteur humanitaire.

C’est le sujet du moment, discuté par moult travailleurs humanitaires et maintenant repris et partagé par la presse et le public. La semaine dernière, le journal britannique The Times a publié un article indiquant que plusieurs de ses employés internationaux – dont un chef de mission – avaient eu recours à des prostituées à Haïti en 2011, pays à l’époque durement frappé par un séisme d’une ampleur catastrophique. L’enjeu et les conséquences de cette affaire sont d’autant plus importants, que cela pourrait accentuer encore plus profondément la crise de confiance accordée par le public aux organisations humanitaires.

Plus qu’un scandale, une honte pour Oxfam et toute la profession humanitaire.

De prime abord, beaucoup seraient tentés d’affirmer que seules les personnes concernées par ces accusations – et plus généralement Oxfam – devront assumer les conséquences de ce scandale. C’est faux. Ces allégations constituent non-seulement une honte abjecte pour l’organisation britannique, mais c’est également un voile de honte qui s’abat sur l’ensemble du milieu humanitaire à mesure que cette affaire prend de plus en plus d’ampleur dans les médias, et consécutivement dans l’opinion publique.

En effet, depuis plusieurs années les organisations humanitaires doivent gérer avec autant de délicatesse que possible une méfiance bien ancrée dans l’inconscient collectif. Tour à tour, elles sont soupçonnées de néo-colonialisme, de gestion obscure les fonds qui leur sont attribués ou encore de dissimuler un véritable empire financier sous des motifs pseudo-charitables. Rien n’est inventé, il suffit de lire les commentaires que laissent les internautes au bas des articles relatifs à la survenance d’une crise humanitaire pour s’en convaincre.

Avec la survenance du scandale Oxfam, cette méfiance se retrouve renouvelée, et pour certains, légitimée. Elle fait écho à ce que nombre de détracteurs s’efforcent à affirmer. D’abord de l’autre côté de la Manche, et maintenant dans le reste du monde, en France y compris. Cela est d’autant plus grave que l’Union Européenne – l’un des plus grands contributeurs au financement de l’action humanitaire, via son agence ECHO – menace de mettre fin au financement des projets de l’organisation.

En mission, un travailleur humanitaire représente son organisation 24/7.

Cette menace formulée par un tel contributeur au financement de l’aide humanitaire est effrayante, mais elle n’en demeure pas moins complètement justifiée. Plus que tout autre milieu professionnel, le domaine humanitaire répond à des exigences, des principes et une éthique dont il convient de s’attacher à tout moment. Recourir à des prostituées sur son lieu de mission constitue à ce titre une grave violation de cette éthique et des principes qui régissent l’action humanitaire.

Il faut en effet comprendre que dès la première seconde à son arrivée en mission, jusqu’à la dernière lorsqu’il quitte le pays d’intervention, un travailleur humanitaire représente 24/7 l’organisation pour laquelle il travaille. En mission, quel que soit l’endroit où il se trouve, à n’importe quel moment de la journée, chaque travailleur humanitaire est considéré comme tel par tous. Que ce soit aux yeux des bénéficiaires de l’aide, des confrères travaillant pour une autre structure ou des autorités officielles, nous ne sommes vus que sous le prisme de l’organisation pour laquelle nous sommes employés. C’est une réalité qui s’applique de facto dans tous les lieux d’intervention, et cela implique un respect sans faille de cette éthique professionnelle pour laquelle beaucoup d’entre nous se battent afin qu’elle demeure intacte.

Par conséquent, lorsque survient un incident, même si celui-ci n’est provoqué que par un seul travailleur humanitaire, c’est toute son équipe et son organisation qui présentent le risque d’être de facto incriminées pour de tels faits. À l’image de ce que l’on observe actuellement dans les médias et la réaction du public, ce n’est pas uniquement les responsables directs de ce scandale qui devront durablement en assumer les conséquences, mais aussi et surtout l’organisation Oxfam.

Oxfam demeure pleinement responsable de ce scandale.

Cela est à mon sens justifié. Les révélations successives ont en effet démontré comment l’organisation britannique a [très mal] géré cette affaire, en amont comme en aval. En amont tout d’abord, puisque l’ex-chef de mission actuellement accusé avait vraisemblablement commis des faits similaires lorsqu’il était en mission au Tchad pour la même organisation. Malgré des soupçons remontés en interne, les responsables hiérarchiques au siège de l’organisation n’ont préféré ne pas en tenir compte et n’ont alors rien trouvé de mieux que d’attribuer un poste de chef de mission à cette personne à Haïti. La suite de l’histoire, tout le monde la connait dorénavant…

Mais cette affaire a également été très mal gérée en aval. En premier lieu parce que le Directeur d’Oxfam Grande-Bretagne a reconnu que pendant longtemps le code de conduite de l’organisation n’interdisait pas explicitement ses employés d’avoir recours à des prostituées. Toujours plus incroyable, Oxfam a très récemment indiqué que ce code de conduite n’a été véritablement mis à jour qu’en Octobre 2017, afin cette fois-ci d’interdire explicitement de telles pratiques.

Enfin, Oxfam et ses responsables hiérarchiques de l’époque sont d’autant plus fautifs au regard de la profession, puisque rien n’a empêché le principal accusé de pouvoir travailler pour une autre organisation, toujours au poste de chef de mission. Pas même l’enquête interne menée en 2011, laquelle a pourtant abouti à la démission du principal accusé. La raison est toutefois très claire : les responsables de ressources humaines de même que les directeurs de programmes n’ont nullement fait part de ces faits lors de la prise de références par l’autre organisation.

Au-delà du devoir moral, une règlementation très stricte en matière de partage d’information.

Le fait que cet ex-chef de mission ait pu retrouver le même emploi pour une autre organisation sans que les responsables hiérarchiques d’Oxfam n’aient rien trouvé à redire constitue bien un autre aspect de ce scandale. Pour autant, il convient de tempérer ces accusations à l’aune de considérations plus juridiques.

En effet, il est d’usage, lorsque quiconque postule à un poste dans l’humanitaire, d’indiquer des personnes référentes afin que les recruteurs puissent s’entretenir avec elles au sujet du candidat. Il est également possible de s’imaginer que les recruteurs contactent les précédents employeurs de chaque candidat afin de s’enquérir de ses qualités – et défauts – professionnels et personnels dans le but d’éviter au maximum toute « erreur de casting ».

La réalité est toute autre. En effet, dans le cadre de la législation française par exemple (conformément aux articles L. 1221-8-et L.1221-9 du Code du travail), toute prise de référence doit être faite avec l’accord explicite du candidat. Même si cette personne indique des références dans son dossier de recrutement, une demande d’autorisation doit être transmise et accordée avant tout prise de contact avec les personnes référentes indiquées. De même, le contenu des informations transmises est strictement encadré et limité à la sphère professionnelle. Par conséquent, cela limite les risques que la candidature soit – à tort ou à raison – mise de côté.

Il est ainsi possible d’imaginer que ce cadre juridique très strict a contribué de près ou de loin à ce que l’ex-chef de mission d’Oxfam puisse repartir en mission avec une nouvelle organisation au même poste. Par conséquent, cela sous-entendrait que l’organisation britannique n’est pas complètement responsable du retour à des hautes fonctions dans l’humanitaire de ce personnage nauséabond. Toutefois, des considérations plus pragmatiques régulièrement rencontrées sur les terrains d’intervention tendent une nouvelle fois à pointer du doigt certaines méthodes de recrutement des organisations humanitaires. En effet, un bon nombre de contextes, en raison des contraintes qu’ils revêtent – sécuritaires, isolement, climat… – constituent un véritable casse-tête en termes de recrutement. À ce titre, rares sont les organisations ne disposant pas d’au moins une mission « sous-staffées », c’est-à-dire avec des postes vacants faute de candidats.

Par conséquent, il n’est pas rare non plus de voir des employés humanitaires ne disposant pas de la meilleure réputation travailler dans ce genre de contextes d’intervention difficiles. Le schéma explicatif est très simple : si une organisation « A » souhaite rapidement ne plus avoir à faire avec un employé international à la fin de son contrat, elle n’hésitera pas à insister sur ses qualités professionnelles lors d’une prise de références par une organisation « B », afin de faciliter au plus vite son recrutement dans cette autre structure. L’organisation « B » quant à elle, fait face à des difficultés de recrutement pour une mission donnée. Le fait qu’un travailleur humanitaire qu’elle ne connait pas postule pour une telle mission constitue dès lors quelque chose d’inespéré, d’autant plus lorsque la prise de références se révèle être positive. De son côté, le candidat aura évidemment bien pris soin de postuler auprès d’une nouvelle structure qui ne connait aucune de ses casseroles, pour ainsi repartir avec une ardoise complètement vierge, jusqu’à son prochain recrutement par une autre organisation.

Heureusement, d’autres structures prennent très au sérieux ce sujet.

Au-delà de ce scandale effroyable, il convient toutefois de mettre en lumière les bonnes pratiques qui existent d’ores et déjà et mises en œuvre par la plupart des grandes organisations humanitaires. Dans le cadre de la lutte contre la traite d’êtres humains et la protection contre les abus, chacune des plus grandes organisations disposent d’une charte interdisant ouvertement ces pratiques, laquelle est remise contre signature à tous les employés. En principe, contrevenir à ces principes suffit à « blacklister » les personnes fautives, c’est-à-dire à les bloquer dans toute possibilité de nouvelle embauche dans l’organisation en question.

Enfin, les bailleurs de fond et autres structures contributrices à l’action humanitaire imposent également le respect de plusieurs principes éthiques, au premier desquels se trouve l’interdiction de tout comportement se rapportant à des faits de harcèlement ou d’exploitation sexuelle, tel que le recours à des prostituées par exemple. Il est généralement fait référence à des normes de « Protection against sexual exploitation and abuse ». Si de tels faits sont répertoriés, c’est toute la réputation et la confiance attribuée aux organisations humanitaires partenaires qui est mise en jeu. La menace proférée par l’Union Européenne à l’encontre d’Oxfam est ainsi parfaitement justifiée.

Quelle stratégie convient-il d’adopter pour restaurer progressivement la confiance du public ?

Comme déjà abordé plus haut dans cet article, cette affaire vient rajouter encore plus de suspicion de la part du public envers les organisations humanitaires. Il est d’ailleurs fort à parier que les conséquences seront bien plus graves et durables que celles qu’il est possible de s’imaginer à l’heure actuelle. Par conséquent, il est plus que temps que le monde humanitaire face preuve de plus de transparence envers le public sur les opérations menées sur le terrain.

En effet, s’il est incontestable que les ONG font preuve de plus de transparence financière que n’importe quelle entreprise ou parti politique, peut-on en dire autant sur le reste ? Bien que des rapports soient émis chaque année à l’attention du public, faisant état de leurs comptes vérifiés par les plus hautes autorités compétentes en la matière, il n’en est pas forcément de même s’agissant des programmes qu’elles mettent en œuvre par exemple. Il est en effet difficile pour le public de savoir quelle est la nature exacte des programmes mis en œuvre, quels en sont les partenaires, la durée des projets et leur objectifs exacts. Des informations pourtant très simples, qui ne sont pas confidentielles, mais dont l’absence contribue à entretenir le sentiment de méfiance du public.

Il ne suffit pas en effet d’indiquer sur des diagrammes que plus de 90% des fonds sont directement attribués aux activités d’assistance sur le terrain. Encore faut-il expliquer à quoi ont concrètement servi ces fonds et pour quels résultats, à l’image de ce qui se fait déjà pour les donneurs tels que l’Union Européenne. Et de ne pas oublier qu’à ce titre, le public est indirectement donateur, au travers d’une organisation telle que l’Union Européenne, et qu’il mérite consécutivement que toute la transparence possible soit faite sur les résultats des projets menés sur le terrain.

Enfin, il est plus que temps que les recruteurs cessent une bonne fois pour toutes de prendre le risque d’envoyer en mission une personne à l’éthique discutable et à l’engagement humanitaire nul, sous prétexte pour certains lieux d’intervention présentent des difficultés d’embauche. Il en va de la réputation à court et à long termes des organisations humanitaires qui, dans le contexte actuel de tarissement du financement de l’aide – une nouvelle fois malmené par l’affaire d’Oxfam – ne peuvent que très difficilement se passer du soutien moral et financier du public.